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On crée le mouvement en marchant !


Interview du Général Jean Delaunay
Propos recueillis par Matthieu Delaunay *

Qu'est-ce qui vous a poussé à embrasser la carrière militaire ?
     J'étais un petit garçon timide et trouillard et pourtant j'ai eu très tôt la vocation militaire car élevé dans le contexte de la guerre de 14 que mon père avait faite comme soldat et ma mère comme infirmière militaire. Je me vois encore petit garçon à vélo dans le bois de Boulogne m'imaginant être chef de peloton. En 1940, l'armée étant vaincue, et moi revenant de l'Exode, je me suis demandé comment réaliser ma vocation et me suis inscrit pour un an dans une prépa aux écoles d'agriculture, me disant que, si je ne pouvais pas être militaire, je serais cultivateur. Et puis j'ai appris que des corniches (prépas à St Cyr) ouvraient et j'y suis entré. C'était à Ginette (Sainte Geneviève), remarquable lieu de formation où j'ai eu la chance de côtoyer des garçons de grande classe.
Parmi eux, Hélie de Saint Marc.

En 1948, devenu officier, vous vous portez volontaire pour partir en Indochine.
     J'ai embarqué sur le Pasteur, un paquebot aménagé en transport de troupes. La traversée a duré trois semaines. J'ai été affecté à un régiment de blindés qui avait sous sa responsabilité le secteur des plantations de caoutchouc, les fameuses terres rouges, en Cochinchine. Des sociétés françaises comme Michelin, voulant profiter du développement de l'automobile à partir de 1920, avaient créé des plantations d'hévéas en défrichant la forêt. Comme elles avaient besoin de main d'œuvre et que les rizières du delta tonkinois ne suffisaient plus à nourrir sa population, elles ont recruté là des travailleurs. Ils sont venus avec leurs familles occuper des logements préparés pour eux, et où ils vivaient dans de meilleures conditions qu'au Nord.

Du coup, vous étiez en charge de leur sécurité ?
En débarquant en 1948, j'ai été affecté au kilomètre 113 sur la route de Dalat. (station d'altitude et de villégiature du Vietnam du Sud). C’est l’endroit où, le 15 mars 1948, les Viets avaient organisé l’attaque du convoi. Parmi 100 camions, y avait pris place la jeep du Lt Colonel de Sairigné, une figure de la France libre, qui se rendait à Dalat. En route, il a insisté auprès du chef d’escorte pour que le convoi continue malgré les menaces. Il a continué mais, autour du km 113 en pleine forêt, les Viets se sont dévoilés : le convoi entier a été anéanti et Sairigné tué. Sur le plan moral, ce fut une humiliation considérable.
C’est là que j’ai découvert l’Indochine mais mon escadron a vite été transféré ailleurs.

Quels sont les événements marquants de ce séjour ?
     Pour économiser ses effectifs, l'armée française a décidé de se «jaunir ». La moitié de ses soldats sont asiatiques. Dans la compagnie de fantassins cambodgiens avec laquelle je marche chaque jour, comme officier de renseignements, Van est le seul Vietnamien, mon homme de confiance, interprète et pisteur. Il a 22 ans.
     Les mois passent, marqués par les attaques, les harcèlements, les mines, les morts et les blessés.
En août 49, je perds la moitié de la main droite en neutralisant une grenade piégée sur la route et je passe deux mois à l'hôpital à Saigon. Je refuse d'être rapatrié et demande à reprendre mon poste.
     Cette décision a été déterminante pour la suite de ma vie.

Le 25 janvier 1950 est un jour qui vous a particulièrement marqué.
     Je commande ce jour-là le convoi qui relie Dautieng à Thudaumot. Au retour, je croise T, un camarade qui revient en AM (automitrailleuse) de Dautieng escortant un major britannique en stage chez nous: « Tu peux y aller, il n'y a rien de suspect !». Je le remercie et continue ma route.
À un moment cependant, je suis pris aux tripes et me dis « Ils sont là ! ». Je fais débarquer l’infanterie et fais tirer mes AM là où mon instinct situe les Viets qui sont bien là ! Leurs mines sautent sous mes blindés. Je suis à pied sur la route. Une mitrailleuse me tire dessus et me manque. À la jumelle, je cherche à la localiser. Van bondit du fossé où il était à l’abri, se plante devant moi et pointe son doigt en direction de l'arme. Elle tire et Van est touché par la rafale qui m'était destinée. Je traine son corps vers le fossé : il est mort en me sauvant la vie.
C'est notamment cela qui m'a amené, vingt après, à parrainer chez Enfants du Mékong.
(Je termine mon récit). Notre situation est critique mais T revient avec du renfort. L’officier anglais est là aussi. Je commande la contre-attaque, l’anglais court à mes côtés. Les Viets nous tirent dessus… c’est lui qui est touché, sa casquette l’a fait prendre pour le chef. (Il s’en sortira.) Leur coup étant raté, les ennemis décrochent mais ils nous feront la vie dure durant toute l’année 1950…

Pouvez-vous nous en dire plus sur quelques enfants que vous avez soutenus ?
     Thanh était la fille d'un couple catholique du Sud Vietnam persécuté par les communistes en 1975. Son père était cyclo-pousse et sa mère faisait des ménages. Pendant quelque temps, nous lui avons fait envoyer de l'argent sans bien la connaitre. Puis, elle a appris l'anglais. Très vite alors, nous avons pu correspondre. Elle nous racontait sa vie, son école, ses difficultés. Après ses études secondaires, elle a suivi des cours d'informatique à l'Université. Je me souviens encore des bulletins de notes qu'elle nous envoyait : mathématiques : 18, physique : 17, informatique : 19, marxisme-léninisme : 8. (Sic) Elle a passé ses examens brillamment et a été nommée ingénieur en informatique. Elle a ensuite été embauchée par l'équivalent d'EDF au Vietnam.
     Aujourd'hui nous soutenons Ellen, dix-huit ans, fille de paysans très pauvres sur l'île de Mindanao aux Philippines.

Pour vous, l'éducation, qu'est-ce que c'est ?
     C'est prendre en charge un enfant et le faire grandir dans tous les domaines. Je regrette d’ailleurs que trop de parents français se focalisent sur les résultats scolaires de leur progéniture. Ils négligent, ce faisant, de développer une partie de ce qui constitue une femme ou un homme : un corps, un esprit, un cœur, une intelligence, une volonté et un caractère.
     Chaque personnalité repose sur l'équilibre entre ces facteurs, le cœur et le caractère ayant priorité à mes yeux, notamment l'aptitude à s'engager et à savoir dire éventuellement non.

Comment cultiver son indépendance d'esprit quand on est militaire ?
     Partout, il est possible d'en faire preuve à condition d'oser le faire, pour le bon motif.
De Gaulle a ainsi délibérément choisi en juin 1940 de désobéir aux règles de la discipline militaire.
Je n'ai pas connu de semblable situation mais j'ai quand même donné ma démission en 1983 pour exprimer mon désaccord avec la politique de Défense de l'époque.
     C’est pourquoi je souffre de l'absence de caractère de beaucoup de nos contemporains et notamment de la soumission au mimétisme de trop de jeunes d'aujourd'hui. Les anciens considèrent abusivement que c'était mieux de leur temps, mais je suis convaincu que l'Iphone et Internet multiplient les tentations de faire comme les autres.

. Quand on a la main arrachée par une mine, qu'on voit sa fille de deux ans mourir dans ses bras, comment garder sa joie de vivre ?
     C'est d'abord une question de foi. Mon premier geste, le matin, est d'offrir ma journée à Dieu.
« Me voici ; je suis surpris et ravi, à 93 ans, de vivre encore ce jour. Je Te l'offre ! »
Ma joie est d'abord d'ordre spirituel. Et puis, elle fait partie de ma nature.

Vous vouez un culte à la transmission. Pourquoi ?
N'est-ce pas la loi de la vie ? Chacun d'entre nous est unique mais nous héritons aussi d'un précieux patrimoine immatériel sous forme de traditions à conserver en ce qu'elles ont de bon. Or nous souffrons d'une crise de la transmission. François-Xavier Bellamy, philosophe et maire adjoint de Versailles, a écrit un excellent Livre, Les Déshérités. Il y développe l'idée que certains parents d'aujourd'hui se refusent carrément à transmettre car ils ont honte de l'héritage ou s'en désintéressent. Cela dit, je sens que, depuis quelques semaines, le vent tourne.

Notre thématique de l'année 2016 est la joie du don. Qu’en pensez-vous ?
     Pour moi, le don n'est pas seulement l'argent, c'est surtout du temps. L’une de nos petites filles s'est lancée depuis quelques mois dans l'alphabétisation d'un jeune immigré. Ce n'est pas rien ! Donner de l'argent c'est bien mais donner son temps, son intérêt, son intelligence, sa patience, c'est bien plus important. Tout ce mal-être que l'on rencontre disparaîtrait si les personnes qui souffrent donnaient du temps aux autres. S'occuper des autres est pour moi l’un des remèdes possibles au malheur.

Cette joie, comment la cultiver ?
     En marchant ! On créé le mouvement en marchant ! Quand j'étais chef d'état-major, j'allais faire mon footing avant de commencer ma journée. Quand j'ai démissionné, je n'ai pas changé cette habitude. En perdant ma main droite à 26 ans, je me suis dit : il faudra faire sans ! Marchons !
     J’ajoute que l'amour humain a aussi beaucoup contribué à m'épanouir.
     Après avoir démissionné, je suis parti avec ma femme changer d'atmosphère pendant trois semaines en Italie. J'ai écrit un premier livre, visité les prisonniers, fondé France-Valeurs et accepté des responsabilités diverses. J'ai donné des centaines de conférences, rencontré quantité de gens. J'ai vécu une retraite passionnante !
Aujourd'hui, ce jour même est passionnant ! Mais surtout, j'ai eu une chance prodigieuse, toute ma vie. J'en remercie à chaque instant le Seigneur.
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Paru dans Asie Reportages, le magazine d’Enfants du Mékong de janvier2016
www.enfantsdumekong.com


Matthieu Delaunay est rescapé du raid en vélo Lyon Vladivostok 2011
via l’Espagne, l’Afrique du nord, le Moyen Orient, la Route de la Soie,
la Mongolie, la Chine et la Russie d’Asie.

Journaliste pour Asie Reportages,
en partance pour le Cambodge.