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COLONISATION, CULTE, CULTURE


      C’est un même mot latin, le verbe colo, qui a évolué en français et en d’autres langues pour aboutir à des vocables dont la parenté n’est pas évidente. Son sens premier est «cultiver», donc « habiter » là où l’on cultive (« incola » = l’habitant ).
Les Romains, comme les autres anciens, étant des gens religieux, le même mot signifiait «honorer », les ancêtres et les dieux, auxquels on élevait un autel pour leur rendre un «culte» à l’emplacement que l’on avait choisi pour y vivre, c’est-à-dire, pour y tirer sa subsistance de la « culture » du sol.

      La connotation religieuse était d’autant plus forte lorsqu’il s’agissait, pour une communauté quittant son territoire d’origine, parfois sous des contraintes politiques, parfois pour des raisons économiques ou stratégiques, d’aller fonder au loin une nouvelle cité. Les hommes et les femmes qui occupaient un site nouveau étaient des « colons » (coloni en latin) : « Jadis une ville occupée par des colons de Tyr, Carthage … », raconte le poète Virgile. Le site nouvellement occupé était une « colonia ». C’est ainsi que, sur le Rhin devenu gallo-romain à l’époque, fut fondée la « Colonia Agrippinensis », du nom d’Agrippine, petite fille de l’empereur Auguste, que nous avons continué à appeler Cologne, un mot qui est passé dans toutes les langues pour désigner une eau de toilette légèrement parfumée, tandis que la ville devenait Köln pour les Allemands.
      La création de colonies est antérieure à l’histoire de Rome, et Marseille, par exemple, a d’abord été une colonie grecque. A l’époque, il s’agissait surtout de créer des comptoirs commerciaux. Mais, pendant toute l’Antiquité romaine, l’objectif stratégique du pouvoir républicain, puis impérial, fut de créer, puis de protéger l’unité et l’intégrité d’un empire englobant tout le monde connu à l’époque, de l’Egypte à l’Ecosse et des « Colonnes d’Hercule » (détroit de Gibraltar) au Danube et à l’Euphrate. L’empire Romain d’Occident allait s’écrouler au Ve siècle, submergé par les invasions germaniques, l’empire d’Orient résistant jusqu’au XVe siècle face aux invasions slaves, arabes, puis turques. Le sens de la colonisation était alors inversé. Nous en subissons encore les conséquences au début du XXIe siècle dans les Balkans.

      Malgré plusieurs périodes de renaissance brillante dans certains pays (renaissance carolingienne au IXe siècle, ère de puissance et de prospérité aux XIIe et XIIIe siècles),et bien que les croisades puissent, d’un certain point de vue, être considérées comme des entreprises de colonisation, le Moyen Age a plutôt été une période de fractionnement de la puissance, contraire à l’expansion.

      Le début des Temps Modernes allait être marqué par une série d’événements et de chocs culturels qui allaient modifier de façon radicale et définitive le contexte des rapports humains et internationaux. Sans entrer ici dans les détails d’événements aussi considérables que la prise de Constantinople par les Turcs en 1453 et l’invention de l’imprimerie typographique à la même époque, ce qui va donner un nouvel aspect au concept de colonisation, ce sont les grands voyages maritimes, le périple circumterrestre de l’expédition de Magellan, la découverte de terres nouvelles et de peuples inconnus.
      Les préoccupations des voyageurs n’étaient sans doute pas seulement mercantiles : la soif de connaissances, et la persistance de l’esprit de croisade n’y étaient certainement pas étrangères ; on pensait pouvoir tourner la puissance de l’Islam en allant donner la main au «Prêtre Jean», ce souverain chrétien qui, réellement il est vrai, était censé régner sur l’Ethiopie.
      Mais très vite, ce fut la « soif de l’or » et des métaux précieux, la lutte pour la domination des routes commerciales permettant l’accès aux « épices » tellement convoitées qui l’emportèrent. Dans certaines régions d’Amérique, surtout dans les Caraïbes et en Amérique du Nord, les conséquences de la colonisation furent dramatiques pour les indigènes : certaines populations amérindiennes allaient pratiquement disparaître. Un prêtre espagnol, Las Casas se fit leur défenseur. Mais, comme « l’enfer est pavé de bonnes intentions », l’exploitation des indigènes fut remplacée par la traite des Noirs d’Afrique (1).
      L’esclavage était déjà pratiqué dans l’Antiquité, au Proche Orient et en Europe. Les esclaves étaient des captifs, généralement des prisonniers de guerre. En latin, ils étaient désignés sous le nom de « servus », d’où serf en français. Mais au VIIe siècle l’abondance des envahisseurs slaves faits prisonniers et réduits en servitude aboutit à un transfert de sens (sclave, puis esclave en français, toujours slave en anglais).
      Mais la colonisation avait cessé d’impliquer l’esclavage dans l’empire colonial français qui allait se constituer dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Sur quelles bases et selon quels principes cet empire allait-il naître et croître ?

      Lénine, dans son livre « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme » note que les grandes puissances occupent des territoires non pour leur valeur propre, mais pour que d’autres ne s’y installent pas. On ne saurait mieux paraphraser un vieux principe de physique en affirmant que la politique internationale a horreur du vide de puissance.
      Or que se passait-il en Méditerranée par exemple au début du XIXe siècle ? La puissance dominante y était, depuis le XVe siècle, l’Empire Ottoman que la bataille de Lépante n’avait pas fait fléchir et qui, Cervantès et Molière en attestent, faisait impunément sillonner cette mer par ses galères. Mais, au XVIIIe siècle, l’Empire subit un déclin irrémédiable. Seule la France, riveraine dans la partie occidentale, est en mesure de combler ce vide de puissance. Ce sera donc, en 1830, l’expédition d’Alger, puis, après bien des tâtonnements, la colonisation. Le même processus a abouti, trente ans plus tard, à l’installation de la France en Indochine pour pallier l’effacement de la Chine et la remplacer, selon Francis Garnier, dans son rôle tutélaire.

      Quand on présente le point de vue français, on a le droit et le devoir de préciser que, nulle part dans le monde, la colonisation française n’a abouti à la quasi disparition de certaines populations, comme celle de tribus amérindiennes ou des aborigènes d’Australie, voire à l’extermination des aborigènes de Tasmanie.
      Bien au contraire, c’est le protectorat français qui a permis de prévenir la disparition du Cambodge en voie de partage entre ses voisins le Siam (Thaïlande) et l’Annam (Viet-nam), et de sauvegarder une culture prestigieuse.
      Comment, quand on traite du Sud-Est asiatique, ne pas évoquer la reconnaissance que le Viet-nam témoigne à l’Institut Pasteur de Nha Trang et au docteur Yersin qui y a découvert le microbe responsable de la peste et mis au point les premiers sérums et vaccins contre la maladie ? Et pourquoi ne préciserait-on pas que c’est un médecin militaire travaillant également en Indochine, Paul-Louis Simond, qui a montré le rôle de la puce du rat comme vecteur du bacille de Yersin ?
      Comment, à propos de l’Afrique, ne pas évoquer la lutte de nos médecins contre les grandes endémies, la maladie du sommeil (trypanosomiase), par exemple. Partout, les centres qui comportaient une structure médicale détachaient des « équipes mobiles » qui allaient prodiguer des soins aux populations isolées.

      On n’aura sans doute jamais la possibilité d’épuiser le sujet des aspects positifs de la colonisation française. Ce sera la tâche des historiens de s’y efforcer. Dans l’immédiat, il est bien sûr plus « accrocheur » de faire un film, dont on peut déplorer les lacunes et les inexactitudes, sur la dérive tragique de la colonne Voulet-Chanoine de la Mission Afrique Centrale en 1899.
Louis Bonnin
(1)Le manuel d’Histoire de Malet-Isaac ( programme de 1931) conclut comme suit l’article consacré au sujet :
« Ce fut le point de départ d’un horrible commerce, la traite, qui devait durer jusqu’au dix-neuvième siècle et coûter la vie à des millions d’êtres humains ».
(2) Si la France a participé à ce que l’on qualifie maintenant de « crime contre l’humanité », du moins a-t-elle, plus tôt que les autres états, reconnu aux descendants d’esclaves le droit et la possibilité d’accéder à toutes les distinctions offertes à tous les citoyens : dès le XIXe siècle, Ismaÿl Urbain fut le conseiller écouté de Napoléon III en matière de politique algérienne. Le gouverneur Félix Eboué fut une figure de proue de la France Libre. Gaston Monnerville fut pendant vingt-et-un ans le second personnage de l’Etat.
Quant aux Africains, volontiers revendiqués comme « descendants des Gaulois », ils ont fourni à la IVe République des ministres comme Léopold Senghor, Félix Houphouët-Boigny et bien d’autres, qui, à partir de 1960, feraient accéder leurs propres pays à l’indépendance dans des structures qui semblaient leur assurer la paix et la prospérité selon des normes européennes. Et de valeureux soldats !
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