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Le billet du 19 juillet 2017
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Vivre en opérations au cœur du désert
     En cette période de canicule, je viens de tomber sur ce témoignage et il m’a semblé important de vous montrer, à travers lui, dans quelles difficiles conditions une partie de nos soldats mènent leur vie quotidienne avec abnégation et professionnalisme dans le cadre de l’opération Barkhane… pendant que d’autres assurent en métropole, dans la durée, la mission Sentinelle, aussi éprouvante et moins exaltante.
Au lendemain de la Fête Nationale où les Armées ont été honorées au grand jour, nous pensons avec affection et reconnaissance à ces jeunes à qui le pays demande beaucoup et à leurs chefs.
Jean Delaunay

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Vivre en opérations au cœur du désert
Témoignage d'un chef de peloton

Il fait 40° à l'ombre et jusqu'à 62° à l’intérieur des blindés. Après plusieurs jours de piste, notre colonne a atteint sa zone d’installation au milieu de l'Adrar des Ifoghas... Il s’agit d’une position temporaire, encore mal équipée, où la France vient à peine de prendre pied et où nous allons vivre plusieurs semaines pour entraver l'action des groupes terroristes locaux.

Le changement a été brutal. Il y a à peine deux mois, le peloton battait le pavé dans le cadre de Sentinelle et nous voilà maintenant coupés des lignes arrières par la saison des pluies et évidemment sans télévision, sans internet avec la ligne satellite opérationnelle comme seule connexion...
Nous étions partis pour vivre ici 3 semaines …Nous y resterons 3 mois.

Si la vie rustique en poste n’a rien d’inédit pour l'armée française, elle l’est beaucoup plus pour les jeunes sous mon commandement. Beaucoup de mes hommes n’ont connu que le territoire national et il leur faut tout découvrir. Outre l’aspect tactique, il nous faut surtout organiser notre vie collective, les uns sur les autres dans deux tentes ouvertes, sous la chaleur et les tempêtes de sable et de pluie. J'ai été impressionné par la capacité de mes hommes à réagir immédiatement à cette situation, quelle que soit leur origine ou leur expérience. Ils ont construit un four à pain, des tables, organisé, peint et décoré la zone vie et ont découvert avec enthousiasme les savoirs-faire de chacun, qui boulanger, qui peintre, cuisinier, maçon.... Avec une légère impulsion, les spahis ont retrouvé instinctivement le réflexe de leurs aînés,... C'est une immense joie de découvrir cet investissement et cette imagination auxquels je dois avouer ne pas m'être attendu.

Entre les nombreuses patrouilles, il fallait occuper les hommes, et l'engagement permanent et attentionné des cadres et brigadiers -chefs a particulièrement contribué à la naissance d’un « esprit de famille ». Cela parait peu mais prendre systématiquement les repas assis tous ensemble autour d'une grande table a été une découverte pour beaucoup de nos soldats. Ce retour à la vie collective était aussi un bon moyen d'occuper les esprits entre deux patrouilles : occuper les esprits pour éviter le mal du pays et maintenir les soldats en éveil. Avoir ses hommes autour de soi et la totalité de son matériel à disposition en permanence est un luxe devenu trop rare en Métropole et dont, avec mes cadres et mes spahis, nous n'avons eu de cesse de profiter.

Cet état de fait nous donnait ce qui est le plus précieux aujourd'hui : du temps I Le temps de parler avec chacun en profondeur, le temps d'instruire, et même le temps de cultiver, de partager un brin de culture. Le système « D », doctrine traditionnelle des armées, apparaît comme une solution intuitive aux manques ou aux défauts quotidiens ; ce fut le cas pendant ces quelques semaines. Au manque de moyens de communication, les soldats ont répondu en redécouvrant l'écriture de lettres ; à l'absence de télévision, ils ont répondu par des jeux de société et par la lecture, bénéficiant pour cela d'une timide bibliothèque constituée de livres envoyés par ma famille
La construction d'un « chez nous » au milieu de rien a créé les conditions d'une stabilité morale qui n'a fait que renforcer notre esprit offensif et notre concentration lors des nombreuses sorties.
Un jour, au retour d'une opération de plusieurs jours, un de mes spahis, voyant au loin le petit drapeau flotter au-dessus de notre poste, s'est écrié « On est à la maison »... Engagé dans l'armée pour toutes sortes de raisons mais pas celle du patriotisme, ce soldat a découvert dans le Sahel un sens à son Drapeau.

Mais la vie opérationnelle n'est qu'une parenthèse dans le cycle d'une carrière militaire et il a bien fallu rentrer. À la joie des retrouvailles s'est mêlé le pincement au cœur de la dissolution de ce peloton de marche que j'avais été si fier de commander. Certains hommes dont j'avais admiré l'engagement ont repris de mauvaises habitudes de quartier... C'est ainsi ; j'en tire néanmoins la leçon frappante qu'au jour où l'on a besoin, au prix d'un engagement passionnel et attentionné des cadres de contact, tous nos militaires retrouvent d’instinct leurs réflexes de soldats et, dans le fond, c’est un constat particulièrement enthousiasmant.
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Publié dans « Engagement » été 2017, la revue de l’ASAF, association de soutien à l’armée française.
ASAF