Je juge utile de vous transmettre l’essentiel de l’interview du Général de Villiers (CR) au Parisien.
Jean Delaunay

« Qu’est-ce qu’un chef ? »

Pourquoi avoir écrit ce livre ?
P de V. Parce qu’il y a un fossé grandissant entre ceux qui dirigent et ceux qui exécutent. L’une des causes en est une forme de déshumanisation qui s’accroît partout. Il faut remettre l’homme et la femme au centre. La responsabilité fondamentale du chef, ce n’est pas seulement la performance ou la finance, c’est le bonheur de l’homme. (Notre argumentaire précise : « autorité dérive du verbe latin augere qui signifie augmenter . A de l'autorité celui sur qui on peut compter pour augmenter l'efficacité du groupe. JD) Cela suppose non pas de faire pression sur ses équipes, mais de s’ingénier à faire jaillir d’elles l’initiative, l’imagination, les solutions. Or, il y a aujourd’hui une crise de l’autorité.
Pas simplement en France mais dans nos démocraties occidentales. Certains facteurs pèsent de plus en plus sur les dirigeants : l’élargissement de l’espace avec la mondialisation, le temps qui presse et qui stresse, l’insécurité qui règne, l’individualisme favorisé par les technologies…
Tous, ils complexifient l’exercice de l’autorité.

Les politiques savent-ils être des chefs ?
Ce qui manque en politique comme ailleurs, c’est la vision stratégique. Nous sommes dans le temps court, dans la tactique, dans les moyens… Il faut retrouver la vision lointaine qui donne du sens.
Votre frère Philippe vous a récemment prêté des propos que vous auriez tenus au président Macron : « Si ça pète dans les banlieues, on n’a pas les moyens de faire face »… Est-ce exact ?
Comme vous le dites fort justement, ce sont des propos qu’il me prête… Ce que je peux dire, c’est que la situation dans certains quartiers est très préoccupante. Les difficultés n’y sont pas seulement économiques ou sociales, mais culturelles. En matière d’intégration, l’échec est patent. Pourtant, je suis frappé de voir combien nous avons une belle jeunesse. Mais elle attend du sens, de l’humanité, le signal de valeurs partagées… et qu’on l’encourage.
Le service national universel (SNU) pourrait-il remplir un rôle utile ?
Je n’ai pas la version définitive du projet. Mais je comprends que l’effet voulu est de reconstituer le creuset national. J’y souscris puisqu’il y a à peu près 100 000 jeunes - sur les 800 000 d’une classe d’âge - qui sont en dehors du système et qu’on veut réinsérer. Il y a trois difficultés à surmonter sur le SNU : budgétaire d’abord - ça ne peut pas être pris sur le budget des Armées. L’infrastructure ensuite, pour loger tout le monde. L’encadrement enfin. Ces jeunes, en particulier ceux qui sont en marge, exigeront un encadrement étoffé. Mais là encore, je ne vois pas comment les armées, qui sont déjà à 25 % au-dessus de leur capacité opérationnelle, pourraient y parvenir.
Se poser détenteur de l’autorité, ça ne se décrète pas ?
L’autorité, ce n’est ni la mollesse tiède ni la dureté froide. Le chef qui se veut au service du bien commun et de l’intérêt général peut faire éclore bien des talents chez les gens qu’il a en charge.

Que faut-il pour faire un bon chef ?
D’abord susciter la confiance: quand on est chef, l’adhésion doit l’emporter sur la contrainte. C’est ce que j’appelle l’obéissance d’amitié : on est suivi parce qu’on est aimé. Le chef doit apporter du calme et de la sérénité. Plus ça chauffe, plus il doit absorber les inquiétudes et diffuser de la confiance. Après, il lui faut d’autres qualités que je décris dans mon livre : la compétence, l’expérience, l’ouverture aux autres, la délégation et l’exemplarité.
Vous êtes fan de football. Didier Deschamps est-il un vrai chef à vos yeux ?
Il a été critiqué car il n’a pas toujours pris les meilleurs joueurs techniquement, mais ceux dont il était certain qu’ils s’inséreraient dans le collectif. Il a su tirer les enseignements des échecs. Il a construit un groupe, l’a fédéré pour en faire une équipe qui gagne.
Le patriotisme a-t-il compté dans notre victoire à Moscou ?
J’en suis sûr ! On n’emmène pas les gens au combat - sur un terrain de foot ou au nord Mali- juste avec l’intelligence et le schéma tactique. La motivation, c’est la clé de tout.
Un chef doit-il nécessairement gagner beaucoup plus ?
Il est légitime d’être rémunéré en fonction de ses responsabilités. Mais certains écarts de salaires sont choquants: parfois de 1 à 300 ! Dans l’armée, c’est 1 à 8. Cela pourrait inspirer d’autres milieux.
Jusqu’à être un modèle de société ?
Disons plutôt une référence. Certains problèmes sociétaux sont moindres dans l’armée. Il est vrai que le regard qu’on lui porte a changé. En 1975, j’étais insulté sur les stades parce que mes cheveux courts indiquaient un militaire. Elle est désormais populaire, respectée, applaudie… bref, à la mode !
Emmanuel Macron vient de plaider pour une « armée européenne ». Et vous ?
Tout dépend de ce que revêt ce terme. Si elle prend la forme de coopération de différents pays autour de projets concrets, c’est nécessaire ! Une force armée pilotée de Bruxelles, non, impossible. On meurt pour son chef, sa Patrie, ses valeurs nationales. Pas pour une communauté économique. Je suis pour la France souveraine dans une Europe forte ; nous n’avons plus le choix vu l’état du monde.
Un monde « en fusion », écrivez-vous…
Ce monde est dangereux et surtout très instable. On assiste au retour des Etats-puissance qui augmentent de 5 à 10 % par an leurs moyens militaires et pratiquent le fait accompli… Au terrorisme islamiste avec lequel le monde et la France n’en ont pas fini… Aux migrations incontrôlées et au dérèglement climatique… Nous sommes dans une période où un événement peut tout embraser.
Le Président a évoqué un climat d’entre-deux-guerres.
Oui, il y a urgence. Il faut construire et gagner la paix avant qu’il ne soit trop tard : la force permet d’éradiquer la violence -. Et pour cela, on a besoin de chefs.
Avez-vous envie de vous lancer en politique ?
Je comprends que ce livre pose la question mais non, ce n’est ni mon métier, ni ma volonté.

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« Qu’est-ce qu’un chef ? »,
Par le Général Pierre de Villiers,
éd. Fayard, 256 pages, 20,90 euros.