Regard sur le Livre Blanc

par le Général Jean Delaunay (en 2° section)

       J’aborde cette chronique avec gravité car, ce matin j’étais à Thônes, haut-lieu de la Résistance 1942/45, au pied du plateau des Glières, d’héroïque mémoire. La plupart des maquisards rassemblés par Tom Morel, tombés lors de l’investissement du massif par la 157° division de montagne allemande, reposent aujourd’hui autour de leur chef au cimetière national de Morette situé presque à l’entrée du bourg.
      Les yeux fixés sur ce rempart naturel, je racontais à mes petits enfants l’odyssée de ce maquis et la survie miraculeuse des quelques rescapés qui ont eu l’intuition de s’échapper par le Pertuis, le seul débouché du plateau que l’adversaire ne contrôlait pas.
      Au lendemain de l’anniversaire du débarquement de Provence du 15 août 1944, à la veille de l’anniversaire de la Libération de Paris, je leur disais la dette de reconnaissance que nous avions à l’égard de tous ces combattants, ceux de la Résistance et des Maquis, ceux de la 1° Armée et de la 2° DB qui sont morts pour que nous restions libres…

      Contemplant nos abrupts escarpements savoyards si propices à la guerre d’embuscades, j’ajoutais une parole de compassion amicale pour nos jeunes camarades qui combattent en Afghanistan... Remonté en voiture, j’allumais ma radio et, le cœur serré, j’apprenais l’affreuse nouvelle : dix de nos soldats d’élite viennent de tomber là bas, plus vingt et un blessés… Je me recueillais en pensant à eux et à leurs familles.

      J’avais écrit le livre : « Femmes de soldats » pour rendre hommage à toutes celles qui ont attendu autrefois ou qui attendent encore « leur » soldat parti au loin. Je suis donc particulièrement sensible au sort de ces familles dramatiquement amputées.
      Au-delà des terribles problèmes sentimentaux et matériels qui se posent à elles, je sais qu’une question taraude les femmes et les enfants de ceux qui sont morts ou blessés au loin, ou qui risquent de l’être :
« Pourquoi ? »

      Ma réponse paraîtra peut être simpliste. Ils sont morts parce qu’ils sont soldats et que le destin du soldat, c’est précisément d’affronter la mort. Ils sont morts parce que notre gouvernement a jugé que la cause défendue dans ces montagnes justifiait leur vie et leur mort éventuelle. Il s’agit en effet d’éviter que ne triomphe là bas, au nom de l’Islamisme haineux, une autre forme de tyrannie qui risquerait de nous engloutir si on la laissait proliférer…
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      Nos morts d’Afghanistan rejoignent dans le martyrologe national leurs anciens de 1914/18, ceux des Glières, et ceux des rizières et des djebels, les morts pour la Patrie ! Nous les saluons avec gravité, avec respect, avec reconnaissance. Nous nous engageons à garder leur mémoire mais surtout à travailler chacun dans notre secteur pour que leur sacrifice ne demeure pas vain et pour que le mal ne soit pas victorieux.
      Puisse ce modeste article y contribuer !
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      Il y a un siècle, les soldats, nos anciens n’avaient guère à surveiller que la Ligne bleue des Vosges en préparant la Revanche. Menées avec des effectifs réduits contre des adversaires faiblement armés, nos expéditions coloniales d’alors n’engageaient pas le destin du pays.
      Par-dessus tout, les relations internationales étaient traitées exclusivement d’Etat à Etat et les dimensions psychologiques et économiques des conflits étaient faiblement perceptibles.
      Aujourd’hui, les choses sont autrement compliquées et les éléments à prendre en compte pour élaborer notre Politique de Défense et de Sécurité sont nombreux, complexes et rapidement évolutifs. Pour ne prendre que ces exemples, depuis la parution de notre Livre Blanc, deux faits importants sont intervenus assombrir encore la situation mondiale.
      D’une part, les récents JO ont fait éclater aux yeux de ceux qui en doutaient encore la volonté des Chinois d’accéder au rang de superpuissance, et les efforts gigantesques qu’ils font dans tous les domaines pour y parvenir.
      D’autre part, les évènements du Caucase montrent que la Russie, dopée par la manne gazière, veut surmonter l’humiliation qu’elle subit depuis 1989. Elle reprend vigoureusement la main en utilisant, en convergence, ses atouts économiques, financiers, idéologiques et militaires dans la grande tradition soviétique.

      Ces données aggravent encore l’éventail des périls qui nous guettent et que j’ai l’habitude de présenter de façon colorée au risque de paraître caricatural.
      Je baptisais jusqu’ici péril jaune l’inconnue chinoise. Aujourd’hui, il s’agit d’une redoutable réalité. Il y a 70 ans, nous entretenions des garnisons à Shanghaï et à Tsien Tsien. Aujourd’hui, les Chinois rachètent à la fois les fonds de pension US pour peser sur la Bourse et nos PME pour s’assimiler notre avance technologique dans les secteurs de pointe.
      En Afrique et ailleurs, ignorant nos scrupules de colonialistes repentis, il prennent notre place laissée vide et ouvrent de multiples chantiers pour exploiter à leur profit les richesses locales. Leur battage triomphaliste autour de leurs succès olympiques montre qu’ils cherchent maintenant à s’imposer au monde.
      D’aucuns prétendaient que le péril rouge avait disparu avec l’implosion de l’URSS. En fait, les maîtres actuels de la Russie restent fidèles à l’enseignement de l’école du KGB. Ils jouent à fond du nationalisme et de la frustration post communiste de leur peuple. Ils cherchent à neutraliser, sinon à reconquérir, les pays qui constituaient leur glacis. Ils utilisent offensivement leur position de fournisseurs de gaz à l’Europe et, de l’avenue Foch à la Côte d’Azur, ils investissent massivement chez nous, tout en réarmant ouvertement. Ils nous font ainsi comprendre que c’en est fini pour eux des reculades.
      Le péril vert, vert comme l’étendard du Prophète (sans parler du vert écolo), c’est celui de l’Islam conquérant, conquérant à la fois par le ventre de ses femmes (comme disait Boumedienne), par ses pétrodollars et par l’islamisme militant, celui-là même qui vient de nous porter un rude coup.
      Ce dernier fomente une grande partie du terrorisme mondial mais le péril noir est d’autant plus difficile à contrer qu’il s’agit d’une nébuleuse organisée au dessus des frontières. Ses multiples réseaux savent à la fois produire, transporter et vendre la drogue, blanchir l’argent sale, commettre un peu partout des attentats et tenir tête à des armées régulières, non seulement en Afghanistan, en Palestine et en Irak, mais aussi en Colombie, aux Philippines et dans presque toute l’Afrique… le tout en exploitant, sur le plan psychologique, l’inquiétant décalage culturel et économique ( pour faire court) entre un « Sud » innombrable, famélique et frustré et un « Nord » vieillissant, blasé et repu…
      Ses combattants sont gonflés à bloc. La guérilla est leur domaine de prédilection. Ils savent se cacher dans la brousse ou dans la foule. Ils maîtrisent les moyens modernes de communication et excellent à improviser de redoutables engins explosifs qui causent des pertes aux unités blindées. On peut même craindre que leur satanique ingéniosité ne s’étende au domaine des armes NBC.
      Même s’il ne constitue pas une menace majeure pour les pays occidentaux - et notamment pour le nôtre - le terrorisme conserve donc, on le sait depuis le 11 septembre 2001, une redoutable capacité directe ou indirecte de nuisance, notamment en nous forçant à dépenser beaucoup d’argent et d’énergie qui seraient mieux utilisés ailleurs…
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      A tous ces périls « en relief » venant d’ailleurs s’ajoutent des faiblesses « en creux » émanant de chez nous.
      Le péril étoilé, c’est la situation préélectorale des USA, coïncidant avec l’enlisement en Irak, la récession économique et une relative perte de prestige des Etats-Unis dans le monde.
       Le péril bleu, c’est le manque de cohésion et de volonté des 23 états, la lourdeur de l’organisation communautaire et surtout l’absence d’un vrai projet Européen fédérateur.
      Le péril tricolore enfin, c’est d’abord, à l’instar du reste de l’Europe, la faible natalité de notre population de souche. Elle contraste dangereusement avec la fécondité des familles récemment immigrées lesquelles tiennent à bénéficier des avantages de notre citoyenneté sans vouloir devenir réellement françaises. Cette attitude psychologique de rejet est nourrie par les fautes que nous avons accumulées à leur égard, à commencer par notre laxisme déjà ancien quant aux conditions de leur naturalisation et leur regroupement dans des HLM des banlieues. C’est ainsi que celles-ci sont devenues des zones de non droit et de délinquance, foyers potentiels de guerre civile.
      C’est aussi et surtout la crise de société que nous traversons et qui est antinomique d’une véritable politique de défense, laquelle suppose la primauté des forces morales. Or, nous voyons l’autorité partout contestée, le civisme trop souvent perdu de vue et le patriotisme trop fréquemment réduit au chauvinisme sportif. Or, Sun Tsu disait déjà, 6 siècles avant Jésus Christ:
       « L'art suprême de la guerre, c'est de vaincre l'ennemi sans combat et, pour cela, d'utiliser des hommes vils, de compromettre les chefs, de désorganiser l'autorité, de ridiculiser les traditions, de semer la discorde entre les citoyens, de dresser les jeunes contre les vieux, de perturber l'économie, de répandre l'immoralité et la débauche... »
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      Sur ce fond de tableau tristement coloré, j’essaye de porter un regard objectif sur le Livre Blanc en tant qu’ancien chef militaire qui a connu bien des situations contrastées.
      Adolescent, j’ai pleuré notre défaite de 1940. Jeune soldat, j’ai eu la joie de contempler en 1945 l’écroulement du nazisme, mais, devenu officier, j’ai durement ressenti le triomphe apparent du communisme après l’établissement du Rideau de fer et le drame de Dien Bien Phu, en attendant celui de 1962. Ayant occupé des responsabilités grandissantes durant la guerre froide, j’ai évidemment exulté en 1989 de voir imploser l’URSS et dépérir le marxisme. Mais depuis, j’ai vu avec tristesse se multiplier de sanglants conflits. Ancien combattant de 1914/18, mon père me parlait de la « der des der » mais les Twin Towers se sont écroulées en 2001 et les T 72 font à nouveau régner l’ordre russe à Gori, comme à Budapest en 1956 et à Prague en 1968…

       Je pense donc qu’une Politique de Défense et de Sécurité reste l’un des éléments de notre survie et que la remise à plat de notre système militaire était justifiée.
      Cela dit, et pour en arriver au Livre Blanc et aux décisions consécutives, si l’analyse qui y est faite des facteurs géopolitiques me paraît pertinente, certaines des conclusions qui en sont tirées me semblent contestables, notamment le maintien d’une force de dissuasion nucléaire à deux composantes dont l’entretien grève la mise à niveau de nos forces conventionnelles terrestres, essentielles selon moi.
      Par-dessus tout, je sais que le prix d’une défense moderne est considérable alors que la conjoncture française est mauvaise et que les autres besoins de l’Etat sont immenses. Il en résulte que, Livre Blanc, ou pas, la seule vraie donnée qui compte est la suivante : nous ne pouvons consacrer à la fonction défense qu’un pourcentage réduit du PNB. En conséquence, il faut rechercher les coupes sombres les moins douloureuses et les impasses à faire les moins risquées.
      Y est-on parvenu ? Les rédacteurs clandestins du groupe Surcouf ont sévèrement critiqué les décisions gouvernementales supposées issues du Livre Blanc. Pour le principe, et parce que je suis depuis longtemps « en dehors du coup », je ne joindrai pas ma voix aux leurs, d’autant plus que des sujets comme le bien-fondé de la dissuasion nucléaire, le retour dans l’Otan, le principe de nos interventions lointaines et l’inconsistance de la politique européenne de défense relèvent typiquement de la politique.

      Je veux cependant indiquer trois de mes sujets d’inquiétude.
-La sécurité de notre territoire me paraît négligée dès lors que notre infrastructure moderne est devenue d’une extrême vulnérabilité et qu’une partie de notre population recèle en son sein des trublions en puissance, pour ne pas dire des saboteurs potentiels. Le système que nous avions bâti pendant 20 ans sous le nom de DIT ou DOT et qui a été effacé d’un trait de plume mériterait d’être remis sur pied, ce qui pose le problème du renforcement substantiel de la Gendarmerie par des réservistes ou la création d’une Garde Nationale.

- Le renseignement semble être l’une des priorités gouvernementales retenues et, pour sa recherche, sont prévus des moyens sophistiqués très coûteux : satellites, drones …
Nul doute que de tels moyens soient nécessaires pour identifier une centrale nucléaire en construction ou un porte-avions ou une colonne de blindés en mouvement… mais, malgré la richesse des Américains dans ce domaine, leurs moyens techniques de reconnaissance n’ont pas évité à nos malheureux Paras de tomber hier dans une embuscade meurtrière montée par des combattants très discrets.
      De même, en ce qui concerne la connaissance de l’état d’esprit d’une population et le degré de fiabilité de ses chefs et de nos interprètes…
      Au-delà des gadgets miracle, le renseignement suppose un investissement humain à long terme considérable…

- Enfin, (c’est évidemment un ancien Cavalier blindé qui parle !), en matière de combat au sol, la campagne d’Algérie, suivie par plus de trente années d’interventions outremer face à des adversaires légèrement armés, me semble avoir fait oublier aux plus brillants et plus braves de nos soldats qui sont aujourd’hui aux commandes, les leçons de la 2° guerre mondiale, c'est-à-dire l’importance de la puissance de feu, combinée à la mobilité et à la protection.
S’il est prouvé qu’il nous faille intervenir outremer et sans prendre à notre compte la doctrine illusoire du « zéro mort », ne lésinons pas sur les moyens permettant à nos soldats d’accomplir leur mission sans risques inutiles, c'est-à-dire notamment des effectifs suffisants, des moyens d’appui sérieux et une capacité de protection accrue.

       Les économies en la matière se payent douloureusement en vies d’hommes et en malheur de femmes et d’enfants…
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