Lettre de novembre 2014

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       L’an dernier, pour trancher provisoirement avec le ton et la référence aux Valeurs auxquels vous êtes habitués depuis 27 ans sous ma plume, j’avais demandé à Claude Roudeau l'autorisation de publier son importante étude :
De l'Alpha à l'Omega, un "sens" ?

      Sa lecture ayant suscité des réactions très favorables, je lui ai fait la même demande cette année. Ses deux nouveaux textes, qui complètent celui de ma lettre de septembre, veulent représenter une réponse à la volonté exprimée par ceux qui nous gouvernent de « changer notre civilisation ».

       Pour ceux qui ne connaitraient pas Claude Roudeau, je rappelle que c’est à lui que j’ai confié la correction de mon dernier livre « En écho à St EX ». C’est dire l’amitié qui nous unit et la confiance que j’ai en lui.

      S’agissant de ses positions sur l’Islam, je précise qu'après avoir servi comme officier d’active en Indochine et en Algérie, l'auteur a séjourné plusieurs fois dans le sud tunisien et longtemps vécu au Maroc où il a organisé des chantiers interreligieux entre jeunes musulmans, catholiques, protestants et orthodoxes.
       Il a aussi mené trois longues randonnées transsahariennes vers le Hoggar et jusqu'au Tchad par le Niger, le Nigéria et le Cameroun.
      Ses contacts approfondis avec des musulmans de différentes mouvances lui ont permis d'approcher ce dont il parle.
Jean Delaunay            
***

Suivent :

I - "Nous autres civilisations, nous savons maintenant…" (Valéry) 2 pages

II - "Religions et civilisation" 4 pages
Pour mémoire, mon dernier livre : « En écho à Saint EX » est disponible à France-Valeurs
( et à son profit)
32 rue de l’Orangerie 78000 Versailles
Email : contact@francevaleurs.org Site www.francevaleurs.org
15 € le livre + 5 € de port, chèque à France-Valeurs

Lettre de France-Valeurs de novembre 2014 trimestrielle ISSN 1260 643 X
Directeur de la publication: Jean Delaunay
France-Valeurs 27° année 32 rue de l’Orangerie 78000 Versailles CCP 704724 K Paris
Site Internet : www.francevaleurs.org               courriel : contact@francevaleurs.org


      Face aux menaces qui pèsent sur notre civilisation, ce texte ne vise qu'à élargir notre champ de réflexion dans la perspective teilhardienne de l'Omega…

"Nous autres, civilisations, nous savons maintenant…" (Valéry)

      Une civilisation se fonde sur des valeurs communes, une façon de penser, de se comporter, de vivre ensemble, et se manifeste par des innovations dans les domaines spirituel, intellectuel, scientifique, technique, et artistique.
      Des civilisations lointaines (extrême-orientales, andines, africaines, océaniennes et autres) se sont développées, alors trop éloignées pour que des synthèses avec la nôtre puissent advenir.
      La nôtre, dans le billet de Marie-Joëlle Guillaume (billet FV mai 2014) René Grousset montre comment elle plonge ses racines dans des civilisations plus proches (assyrienne, babylonienne, arabo-persiques, hébraïque, égyptienne, grecque, romaine, et j'en passe…) aujourd'hui disparues.
      Disparues ? Pas si sûr…
      Comme celui des hommes, le destin des civilisations successives est d'éclore, se développer et mourir, mais aussi d'échanger et de transmettre en laissant leur trace.
      Ainsi leurs apports essentiels se retrouvent-ils, ici, et maintenant, dans notre civilisation occidentale et supposée chrétienne qui connaîtra inéluctablement le même sort.
      Ainsi peut-on espérer que l'essentiel de nos propres apports se retrouveront dans les civilisations actuellement en gestation.

      Dans l'accélération de l'Histoire que nous vivons (cf "De l'Alpha à l'Omega…, un "sens" ???" lettre FV septembre 2013) et son irrésistible mélange des races et des cultures, il n'est pas une seule des civilisations contemporaines qui ne soit remise en cause par les profonds bouleversements qui les mènent vers une civilisation planétaire, cette "noosphère" de Teilhard de Chardin.
      On peut le regretter…: s'y opposer est vain.
      Anticiper et accompagner le mouvement pour transmettre l'essentiel est notre devoir.
      Et pour tout disciple du Christ, l'essentiel …"n'est pas de ce monde"…

      Quels que soient leur importance, et l'attachement ô combien légitime que nous leurs portions, il n'est pas plus dans nos musées, nos monuments, nos basiliques, nos rites, nos traditions et nos cimetières que dans nos entreprises, nos banques ou nos laboratoires…
      Bien plus que d'ordre matériel, intellectuel ou artistique, pour un chrétien l'essentiel n'est que dans le message évangélique.
      Face à lui, les petits conformismes où se complaisent nos habitudes ne sont que manies, dérisoires jusqu'au ridicule. Nécessaire et suffisant, il contient et transcende tous "Commandements" et autres "Lois" devenus simples catalogues obsolètes de détails inutiles !

      "Au commencement était le Verbe…///…et le Verbe est venu parmi nous."
      Evènement inouï, fondateur de "notre" civilisation dès lors missionnée pour en témoigner.
      "Je suis la voie, la vérité et la vie."…///…"Je suis la Lumière du monde."
      Tout est là.

      Comme chacun de nous, chaque civilisation porte sa part d'ombre et de lumière. Quel qu'ait été leur raffinement, les civilisations Mayas et Aztèque pratiquaient des sacrifices humains… D'autres continuent à lapider, à flageller, à condamner à mort…
      A la lumière du message évangélique, qui oserait proclamer la perfection actuelle de la nôtre, voire …de notre propre Eglise ?
      "Une civilisation, comme une religion, s'accuse elle-même si elle se plaint de la mollesse de ses fidèles. Elle se doit de les exalter. De même si elle se plaint de la haine de ses adversaires. Elle se doit de les convertir."
      St-Ex a raison. Mais "exalter", "convertir", passe par l'exemple, l'attitude et les actes bien plus que par le sermon moralisateur ou l'injonction !
      "Exalter", "convertir", passe par le regard que nous portons et sur le monde et sur autrui.
      Un regard muet peut faire plus de miracles qu'un long discours s'il est illuminé par le message chrétien …et s'il a la patience d'attendre cette étincelle de lumière dans le regard de l'autre.
      Le regard chrétien est direct et loyal, optimiste et serein, attentif et patient, jamais indifférent, jamais inquisiteur, surtout pas humiliant, surtout pas méprisant. Il cherche le contact avec l'âme de l'autre, quels que soient son teint, son allure, son langage, son passé et son statut social…
      Oui, un tel regard peut à lui seul suffire à "exalter", à "convertir".
      Oui, à l'exemple de notre Pape François, "Seigneur, faites de moi un (très modeste) instrument de votre Paix"…

      Gardons-nous de "juger" ! De Juge, il n'en est qu'Un.
      Vouloir juger autrui est aussi prétentieux que périlleux, y compris sous les "toques noires" et les "hermines blanches" dont les redoutables méprises n'ont pas commencé à Outreau…
      Juger d'une civilisation ne l'est pas moins. Les tribunaux de l'Inquisition et de Savonarole l'ont démontré. La Guépéou et autre Gestapo se contenteront d'en moderniser les techniques.
      Confrontés à cette très humaine tentation, c'est aussitôt du message évangélique que nous devons nous inspirer : une "charia" chrétienne est impensable.
      Ce n'est pas par hasard que les adversaires de notre civilisation ont désigné leur objectif prioritaire : "changer la nature même de la religion, de Dieu, du Christ" : ils ont parfaitement compris que dans le message et l'exemple du Christ se trouvent son fondement, notre force, et notre espérance.

      "Si qu'y r'viendrait ?" disait Jehan Rictus avec ses pauvres mots et sa langue à lui, en divaguant sur un hypothétique retour du Christ dans le plus magistral de ses poèmes.
      Mais…, au fait…, vraiment…: …"si qu'y r'viendrait ???"… Imaginons…
      Imaginons seulement Son attitude, et les réactions engendrées par l'apparition d'un gêneur tel que Lui dans différentes situations…: à l'ONU…, au Vatican…, dans nos églises…, nos salons…, nos quartiers…, nos gares…, nos écoles…, nos tribunaux…, nos prisons…, nos banques…, nos Conseils d'Administration…, nos Assemblées Parlementaires…, nos grandes surfaces…,
       ou s'Il venait sonner à nombre de nos portes bien fermées…

      Modestement vêtu, pas du tout "politiquement" (voire …"religieusement") "correct", …mais il serait tout simplement rejeté (…même par les plus "belles âmes"…) chassé, bafoué, battu, emprisonné, expulsé, excommunié et …pire encore, …comme jadis, …comme là-bas…

      Ses disciples doivent accepter les mêmes risques, et en attendant Son retour face à chaque problème ne se poser que deux questions : à ma place que ferait-Il ? que dirait-Il ?

      Ainsi, notre civilisation occidentale (et …chrétienne) ébranlée et inquiète pourra-t-elle espérer se survivre, à la condition préalable de savoir vivre, afin de mieux le transmettre, l'essentiel de sa contribution : le message évangélique.
      Telle est actuellement "son" problème, …fondamental.
      Et nous sommes tous concernés.
Claude Roudeau, le 19 août 2014            

PS :        Je pensais en rester là. Il m'est cependant demandé :"Quelle conclusion en tirer pour nos vies ?"
      Les menaces qui pèsent sur notre civilisation font que nos vies sont marquées par une bien compréhensible inquiétude, voilée de nostalgie. A travers les âges d'une vie, nous connaissons des temps d'enthousiasme liées aux progrès scientifiques et techniques dans l'espoir d'un "monde meilleur" (…) Viennent ensuite les inéluctables périodes de doute dans le regret du monde passé.
      C'est alors le moment de dépoussiérer notre "grenier des valeurs", d'en faire l'inventaire et d'y mettre de l'ordre. Nous nous apercevrons bien vite qu'il est encombré par nombre de bibelots d'un intérêt très secondaire.
      Faire le tri dans ce qui a été accumulé par nos aïeux et par nous-mêmes a toujours été un exercice difficile et le plus souvent …douloureux.
      C'est en ayant la lucidité et le courage de n'en conserver que l'"essentiel" évoqué plus haut que nous pourrons le transmettre aux civilisations à venir avec efficacité, et en toute sérénité.

      Au risque de le faire trop long, le texte qui suit ne saurait prétendre à l'exhaustivité. Il décrit simplement les sommets et les marais d'un paysage tel qu'il apparait depuis "un" point d'observation dans l'espace et dans le temps.
      C'est en le regardant sous plusieurs angles différents que sa réalité pourrait gagner en précision.
      Tous avis, critiques et compléments en ce sens seraient donc les très-bienvenus !


Bref panorama d'une civilisation occidentale et "chrétienne"


      Nous savons comment notre civilisation, née dans le cadre de l'Empire romain, est devenue "chrétienne" après qu'un agitateur galiléen soit venu en ébranler les murs.
      Ses apôtres en ont transmis le message. Rédigés par la suite, les irremplaçables souvenirs de Jean, Luc, Marc et Mathieu ont été réunis en un livre de référence. Pierre, et surtout Paul par ses périples aventurés et ses lettres aux communautés naissantes, l'ont porté jusqu'à Rome et en sont morts.
      Vint alors le temps de l'Eglise des catacombes et des persécutions, jusqu'à la conversion de Constantin qui avait abandonné Rome pour Byzance. Alors commencèrent les dérives quand le peuple romain suivit l'exemple de son Empereur. Sincères, de complaisance ou d'opportunité, les conversions se sont multipliées. Devenue nombreuse, la communauté chrétienne a du s'organiser. Dès lors l'Eglise des catacombes s'est muée en "Eglise (peu à peu) triomphante", dotée d'une hiérarchie inspirée de celle de l'Empire.
      Au point d'en devenir un jour les rivaux, ses Papes élus calqueront leur pouvoir sur celui de l'Empereur, dans leur façon d'être, d'administrer, et jusque dans les fils d'or de leurs tuniques ou les marbres de leurs résidences. Pour son malheur, le christianisme était devenu "religion d'Etat".
      Un relatif confort engendrera pour longtemps les conformismes qui répugnent à se remettre en cause : la condition humaine brouillera toujours l'accomplissement du message…*

      Cependant, par l'exemple et le verbe de modestes et courageux missionnaires commenceront à le diffuser bien au-delà de Rome et de Byzance, devenue Constantinople. A travers toute l'Europe, s'implanteront, rayonneront, essaimeront, des communautés monastiques qui en défricheront les forêts et les cœurs. Des clochers jailliront des villes et des villages. Des écoles et des Universités cléricales commenceront à enseigner. Dès lors et à jamais, le territoire et les esprits porteront irrévocablement l'empreinte, claire ou diffuse, d'une foi, d'une espérance et d'une charité jusque là inconnues.
      Pour tout historien honnête ces "racines chrétiennes" de l'Europe sont indiscutables.

      A Constantinople, des nuances dans l'interprétation du message par différents "Pères de l'Eglise primitive" ou des théologiens autoproclamés engendreront des dissensions. En vertu de ses pouvoirs temporels et religieux, Constantin ordonnera l'ouverture du Concile de Nicée pour y mettre bon ordre. D'autres suivront, souvent houleux, leurs débats théologiques, dogmatiques et organisationnels étant rapidement pollués par de très terrestres enjeux de pouvoir. Très peu "chrétiennes" seront les invectives, voire les rixes, et les excommunications réciproques. Ainsi en sera-t-il de Nicée jusqu'à Vatican II.
      En dépit ou du fait des Conciles, des schismes briseront l'unité de l'Eglise. Nul n'est dupe de la querelle sur le "filioque", prétexte théologique destiné à masquer la rivalité temporelle entre Rome et Constantinople. La rupture de 1054 entre une Eglise occidentale, "catholique", et une Eglise Orientale, "orthodoxe", en sera l'amère conséquence…, alourdie deux siècles plus tard de l'ignoble sac de Constantinople voulu par les Vénitiens lors de la 4ème croisade (…qui n'ira pas plus loin) à l'origine du déclin de l'Empire byzantin et de sa brillante civilisation (jamais enseignée dans nos écoles…)
      Et 300 ans plus tard, des motifs bien plus terrestres que le débat sur "la grâce et le salut" seront aussi à l'origine de la révolte de Luther et l'avènement de l'Eglise Réformée.
      Plus récemment, nous savons comment la providentielle intuition de Jean XXIII s'est concrétisée par le Concile Vatican II, …qui ne s'est pas terminé dans une très chrétienne sérénité.

      Si les enseignements des hiérarchies catholique, orthodoxe et réformée se voulaient fidèles au contenu du message, dans les faits il sera contredit par de trop humaines polémiques et de sanglantes guerres de "religion" qui en violaient l'essentiel : Paris ne "valait-il" pas une Messe ???...
      Outre ces manquements au sommet, et bien qu'imprégnées de christianisme, leurs bases elles mêmes seront toujours confrontées au défi d'en appliquer les principes fondateurs Au sein de sociétés qui se voulaient sincèrement "chrétiennes", des critiques à leur encontre seront justifiées par leurs propres défaillances. S'ensuivront des tensions sociétales, des clivages, émeutes et …révolutions dont la cause première est dans cette incapacité de l'homme à vivre pleinement son idéal.
      Même si "on ne juge pas une civilisation sur ses déchets, mais sur ses sommets" ces faiblesses seront l'argument facile de philosophes et idéologues qui se voulaient athées et au nom des "déchets" réfuteront le "tout".

      La critique est aisée quand trop d'hypocrisies volent à son secours… Et c'est un peu simple de s'appesantir sur les seuls écarts quand on choisit sciemment d'ignorer la foule des très consciencieux fidèles qui s'efforçaient à vivre le plus chrétiennement possible, modestement et sans tapage.
      L'exigence du <message dépasserait-elle les potentialités de l'homme ? Qu'il soit "bon par nature" comme le rêvait Rousseau n'est que pur angélisme démenti par les faits. "Par nature", et bien qu'il "pense", l'homme est "faible" …comme un roseau : c'est Pascal qui a raison.

      A la fin du XIIème siècle, un petit François était né riche à Assise avant de se dépouiller de tout pour "vivre pauvre parmi les pauvres"… Mais il fallut attendre 1891 pour qu'une Encyclique d'Eglise rappelle à l'ordre ceux de ses membres dont le silence sur de très anciens abus donnait prise aux critiques et aux attaques de ses adversaires sur le terrain "social" que le message, dès l'origine, appelait clairement ses adeptes à occuper. Quatre autres en un siècle reprendront ce sujet.
      Elle entérinait le mouvement lancé en France par des prêtres et des laïcs tels que Lamennais, Lacordaire, Montalembert et Ozanam, initialement condamnés par Rome, …aussi bien que par les instances marxistes qui redoutaient cette concurrence inattendue dans un domaine abandonné dont elles avaient pu faire leur fond de commerce.
      Elle ouvrait la voie à un "catholicisme libéral et social" mis en œuvre par Albert de Mun, Marc Sangnier et Jacques Maritain dont l'influence sera considérable, suivis par Robert Garric et ses "Equipes sociales" qui seront soutenues par Lyautey. Son livre "Du rôle social de l'Officier", initialement mal reçu dans l'Armée (…avant d'en inspirer l'Article 1er de son Règlement) tout comme son œuvre au Maroc, exemplaire à plus d'un titre, en porteront la marque. Charles Péguy, Léon Bloy et Georges Bernanos introduiront cette sensibilité nouvelle dans la littérature.
      Sur un plan très différent, cette période propice à son évolution verra le Vatican mettre un terme à ses réticences sur l'œuvre de Teilhard de Chardin et ses lumineuses ouvertures qui intégraient les plus récentes découvertes de la science dans l'irrésistible marche d'un Alpha vers un Omega.

      Tandis que tout en bas de l'échelle et à l'exemple de Vincent de Paul 300 ans plus tôt, de saints prêtres tels Jean-Marie Vianney continuaient à ouvrir leurs cœurs et leurs presbytères aux pauvres, aux orphelins, aux émigrés, aux prisonniers, aux vagabonds, aux affamés, aux affligés; aux persécutés, aux pécheresses, aux déviants, aux paumés, aux drogués, aux petits enfants et aux enfants prodigues, …même si quelques autres préféraient les dîners mondains et jugeaient de leurs paroissiens à l'aune du denier du culte. A chacun sa vocation : la pastorale doit s'exercer pour les uns…, et pour les autres…
      Viendront ensuite les mouvements spécialisés d'"Action Catholique" et d'"Education Populaire", les patronages, les colonies de vacances, le scoutisme importé d'Angleterre, l'Armée du Salut puis la Cimade protestantes, le Secours Catholique, les Emmaüs de l'abbé Pierre et l'expérience hasardeuse des prêtres-ouvriers. Bien que tardives, ces initiatives connaîtront un succès tel qu'elles seront bien vite copiées dans des structures laïques ou étatiques qui ne les avaient pas inventées.

      Qui peut se prévaloir d'avoir ouvert la question "sociale", sinon un message vieux de 2000 ans et totalement novateur en son temps ? Il n'est pas un seul des philosophes et idéologues la prenant plus tard à leur compte qui, dès sa tendre enfance, n'en ait été sciemment ou inconsciemment imprégné. Staline fut séminariste jusqu'à ses 20 ans. Marx lui-même fut baptisé dans le christianisme luthérien.

      S'en voulant le prescripteur autoritaire, son erreur fatale a été de n'en retenir que le but matériel et d'en mépriser la méthode en rejetant sa spiritualité. Alors qu'elle était fondée sur l'exemple, la persuasion, la patience et la douceur, il a choisi les armes éphémères (et toujours réversibles…) de la contrainte, de l'intimidation et de la violence. Il a exacerbé les rancœurs, attisé l'esprit de vengeance, perfectionné les techniques de "manipulation des masses", monté les uns contre les autres, opposé des "classes" à d'autres "classes" après les avoir cloisonnées : instillé la Haine en lieu de Charité.
      L'Histoire l'a démontré : quelle qu'en soit l'idéologie, sur de telles fondations il n'est pas d'édifice durable. Le beau rêve des "lendemains qui chantent" a pu séduire bien des hommes : seule une "autre" lumière pourra éclairer des aubes radieuses…

      Bien au-delà de l'Europe et dès l'origine, à l'exemple de Paul d'intrépides disciples se sont donnés la périlleuse mission de porter l'universalité du message vers les contrées les plus reculées de la terre. Encore fallait-il …le traduire, et le faire très pacifiquement accepter par des peuples qui avaient déjà leurs croyances et leur propre civilisation. Sans autres armes que le verbe et leur généreuse disponibilité, beaucoup y ont perdu la vie en semant les graines des moissons à venir...
      Puis est venu le temps où les nations européennes ont envoyé leurs armées à la conquête de nouveaux territoires. Si un prosélytisme "chrétien" avait été leur motivation première, elles auraient certainement usé d'autres moyens…
      Les conquistadors ont-ils cru bien faire en convertissant les amérindiens sous la menace du sabre ? …pour islamiser les régions traversées de La Mecque à Poitiers, les cavaliers arabes n'avaient pas agi autrement.

      Une connivence entre "le sabre et le goupillon" n'a pas manqué d'être raillée lorsque, sous d'autres cieux, des missionnaires prenant le risque de cet amalgame ont pu se joindre à la progression des colonnes militaires. S'il est évident que cette contribution n'était pas le fait des gouvernements laïcs qui décidaient des campagnes, bien des acteurs de terrain comme Bugeaud, Faidherbe, Gallieni ou Lyautey et nombre de leurs subordonnés étaient sincères dans leur désir de permettre à d'autres peuples l'accès aux "bienfaits" matériels et spirituels de "notre" civilisation…

      Pour autant, c'est par d'autres voies que le message sera le plus durablement transmis.
      Celle d'un docteur Schweitzer, protestant, auprès des lépreux de Lambaréné.
      Celle d'un Charles de Foucault, catholique repenti, auprès des touareg du Hoggar qu'il aidait en se gardant de tout prosélytisme et qui avait retrouvé la Foi vingt ans plus tôt, fasciné par celle des musulmans en prière et les appels du muezzin lors de son voyage solitaire au Maroc.
      Celle des moines de Tibhirine et de bien d'autres martyrs restés en Algérie pour en témoigner par leur seule présence.
      Celles de Mère Teresa chez les lépreux de Calcutta et de Sœur Emmanuelle avec les chiffonniers du Caire.
      Et celle de chrétiennes et chrétiens d'aujourd'hui qui persévèrent à vivre le message en des régions devenues incertaines par la présence, avérée ou latente, d'une mouvance musulmane déviante qui fait peser le risque d'un choix entre l'Islam ou la mort…

      Aucun pays n'est à l'abri de ces menaces qui tentent de reproduire le schéma international des ambitions marxistes-léninistes de la "guerre froide". Ces djihadistes se donnent pour objectif de rétablir un califat régi par la charia sur le "dar el Islam" (terres d'Islam) et de conquérir le "dar el harb" (terres de combat, celles des "infidèles"), …termes qui n'appartiennent pas plus au Coran qu'aux hadiths, mais apparaissent bien plus tard dans la théologie musulmane.
      Le monde "occidental et chrétien" est particulièrement visé, mais le point nodal du conflit reste la Palestine où il semble bien qu'Israël ayant oublié que cette "Terre" lui était "Promise"…"sous condition" (de comportement) le risque devient grand d'une troisième diaspora…

      Juifs et chrétiens n'accompliront leurs destins qu'en restant fidèles aux prescriptions les plus exigeantes de leurs Livres respectifs. C'est avec beaucoup de discernement que les nations doivent évaluer la notion de "guerre juste". A choisir entre "œil pour œil, dent pour dent" ou "…tends aussi la joue gauche" et "remets ton épée à sa place…", l'instinct de survie fait aussitôt retentir la première sentence alors que le message prescrit les autres, aussi ardues soient-elles…
      Car l'escalade de la vengeance peut atteindre très vite de vertigineux sommets ! Un seul mot de trop en appelle un autre, puis sortent les couteaux, bientôt les kalachnikovs… Et il suffit d'une roquette artisanale pour que déferlent les avions et les chars… Il faut beaucoup plus de force pour maîtriser une pulsion que pour déchirer une robe, pour retenir un coup que pour le donner.
      "Bonjour", bonsoir", "merci", "s'il te plaît", et surtout "pardon", …ou un simple sourire, peuvent à eux seuls amortir bien des chaos sur les chemins de la vie. L'enseigne-t-on suffisamment dans nos foyers et nos écoles ??? Mais au-delà, pour se prémunir des infections internes ou des agressions extérieures le seul vaccin qui en éliminerait les prétextes reste à chercher dans les termes du message. En cas de crises déclarées, il en va de même pour les antidotes.

      S'il est vrai que le judaïsme est la religion de l'Espérance et le christianisme celle de la Charité, il suffit d'observer l'esprit de totale soumission des musulmans aux volontés du Créateur ("mektoub" > c'est écrit) jusque dans leurs prénoms usuels ("abd" > esclave de…) et leurs interjections à toutes occasions de la vie quotidienne ("amdoullah" > Dieu merci, "bismillah" > grâce à Dieu, "Inch'Allah" > s'il plaît à Dieu, etc…) pour constater que l'Islam est bien celle de la Foi, omniprésente.
      Cette Foi, intransigeante, fait sa force. Elle peut aussi fasciner des personnes en quête d'absolu qui se convertissent sans savoir vraiment où peut les mener ce chemin... Il faut alors rechercher les raisons qui ont conduit un Charles de Foucauld à faire un autre choix, …et les rendre plus lumineuses aux yeux de tous !
      Car on peut se demander si cette Foi, telle que portée par sa mouvance obscurantiste actuelle, serait capable d'engendrer une "civilisation" musulmane comparable à celles de Bagdad et d'Andalousie dont les apports en astronomie, en mathématique, en médecine et dans les arts ont considérablement enrichi la nôtre. Pour avoir su conserver, traduire et nous transmettre l'héritage des penseurs de la Grèce antique, c'est en grande partie à elle que nous devons d'être sortis du Moyen-âge par la révolution culturelle de la Renaissance. Il semble bien que l'esprit de tolérance d'alors qui permettait des synthèses nouvelles avec les savants juifs et chrétiens présents auprès des califes ne se retrouve pas dans le credo des islamistes d'aujourd'hui…

      Rendons hommage aux courageux musulmans qui osent les condamner : s'ils sont peu à peu plus nombreux et plus audibles, beaucoup l'ont déjà payé de leur vie. Mais sous la menace de sanglantes intimidations, la masse se mure dans l'ambigüité, l'expectative ou le silence par peur des représailles, et sur un fond de solidarité communautaire rémanente malgré les rivalités qui s'affrontent au sein d'un Islam depuis fort longtemps désuni.

      Pour les musulmans, le Coran a été dicté à Mohamed dans la grotte de Hira par l'archange Gabriel. Respectons-les, et demandons-leur de respecter à leur tour quiconque en aurait une approche fondée sur des faits historiques irréfutables qui pourrait se résumer ainsi :
      "Mohamed était un jeune homme intelligent et sensible, scandalisé par les injustices au sein de sa tribu mecquoise et le culte qu'elle portait à des idoles. Caravanier, il allait jusqu'en Palestine et en Syrie où il parlait avec des chrétiens et des juifs. Il en a retenu, et intégré à ses méditations, leur Foi en un Dieu Unique et des bribes incomplètes de leurs Livres qui se retrouvent dans sa Révélation. Elle sera très mal reçue par les siens qui le rejetteront. Avec quelques disciples, il se réfugiera à Médine où il connaîtra des escarmouches avec des tribus juives et des controverses des chrétiens de la région. Au fil de ces déboires, s'ajouteront au Coran des versets de combat et de malédictions."
      Viendront ensuite la défaite et le ralliement des mecquois dont le sort, et particulièrement celui des femmes, sera notablement amélioré par de nouvelles règles de vie.
      Puis ils seront rejoints par d'autres tribus arabes dont les cavaliers armés de sabres et de lances partiront sous l'étendard vert porter le Coran sous d'autres cieux.
      Seul et sans arme, travaillant pour subsister, souvent emprisonné, battu, Paul avait fait connaître son message depuis Jérusalem jusqu'à Rome : c'est toute la différence…
      Un Dieu d' "Amour" n'est pas coranique. Un Dieu d' "Amour" n'était pas marxiste.
      "Même cause, mêmes effets", mêmes ambitions, …même faille…: même impasse !

      Les décapitations télévisées et autres horreurs à travers le monde sont le signe flagrant d'un échec programmé. Elles ouvrent sans doute la voie à une "guerre juste", devenue nécessaire. Elle ne sera jamais suffisante. Seules des suites conformes au message pourront bâtir la Paix.

      Au fil de cette longue histoire, nous avons vu comment, de succès en succès et d'erreurs en erreurs, le christianisme a profondément et …indiscutablement fait évoluer une civilisation "gréco-romaine" vers une civilisation "occidentale" qui en est pénétrée.
      Contre vents et marées, …et malgré ceux qui voudraient la "changer", il en a été et en restera l'ossature, le ciment, et le seul fondement pérenne …dans la mesure où pour le bien de l'humanité son message se concrétisera, de plus en plus, de mieux en mieux, en évitant les fautes du passé.
      Les nations se voulant "chrétiennes" qui s'y réfèrent ont cependant connu et connaissent encore des dissensions, des révoltes et des guerres, en leur sein, entre elles, ou contre elles. Pourquoi ???

      Cette question impose un rigoureux examen de conscience personnel et collectif en regard du message fondateur, et des conclusions à en tirer dans notre comportement au quotidien.
      Le passé et le présent montrent combien d'échecs, avérés ou prévisibles, tiennent au seul fait d'avoir négligé le conseil de Lyautey : inclure dans toutes nos actions publiques ou privées
      "cette parcelle d'amour sans laquelle ne s'accomplit nulle grande œuvre humaine."

Claude Roudeau, 29 septembre 2014             


* dans sa lettre apostolique "Tertio Millenio adveniente" de 1994, Jean-Paul II ne souhaitait-il pas que
      "l'Église prenne en charge, avec une conscience plus vive, le péché de ses enfants, dans le souvenir de toutes les circonstances dans lesquelles, au cours de son histoire, ils se sont éloignés de l'esprit du Christ et de son Evangile, en présentant au monde, non point le témoignage d'une vie inspirée par les valeurs de la foi, mais le spectacle de façons de penser et d'agir qui étaient de véritables formes de contre-témoignage et de scandale."
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