Lettre de septembre 2010

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Editorial


Courages…

        J’écris ces lignes au pied des Glières, l’un des hauts lieux de la Résistance française.(1)
J’y retrouverai bientôt quelques rescapés de nos campagnes d’antan. Parmi eux, certains ont survécu à la déportation avant d’affronter les «guerres coloniales» et d’autres épreuves. Ils n’en parlent jamais mais, nous qui savons ce qu’il en fût, nous admirons leur courage.
       Nous évoquerons là-haut le souvenir de nos compagnons morts pour la France, avec un hommage particulier à Tom Morel.(2) Cet héroïque combattant du front des Alpes 1940 fût l’un des premiers officiers français à avoir pris la tête d’un maquis en 1943 pour repartir au combat.
       La mémoire de ce chef charismatique, tombé en pleine action, est conservée ici comme un modèle de courage militaire et patriotique joint à de rares qualités de cœur et d’esprit.
       Les jeunes chasseurs alpins du 27°BCA, son ancien bataillon, se sont déjà montrés dignes de lui en Afghanistan. Ils vont y repartir prochainement. Nous, les anciens, nous sommes fiers d’eux.
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       En ce qui me concerne, plein de respect pour les actes de bravoure d’hier et d’aujourd’hui, je salue aussi d’autres formes de courage. J’admire notamment celui des femmes.
       Ainsi, Madame Morel, veuve de notre héros, est restée seule avec trois garçons. Elle a eu la douleur supplémentaire de les perdre l’un après l’autre: l’un, tout enfant, est mort accidentellement quelques mois après son père; le second, officier au 27°, a été tué en Algérie, et le troisième, devenu un brillant amiral, est décédé brutalement le mois dernier.
       Leur vieille maman vit toujours. Par sa force d’âme devant l’adversité, sa sérénité et son souci des autres, cette femme si éprouvée fait, depuis plus de soixante ans, l’admiration de tous ceux qui la connaissent. C’est d’ailleurs en l’écoutant que j’ai eu l’idée de mon livre «Femmes de soldats». Il rassemble, après le sien, exemplaire, une centaine de témoignages émouvants.
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       Deux générations après, Caroline Aigle nous a donné une autre grande leçon. Célèbre dans son milieu car Polytechnicienne et pilote de chasse, elle avait épousé un officier aviateur. Enceinte de leur deuxième enfant et atteinte d’un cancer, elle a refusé le traitement médical qui risquait de nuire à son bébé. Elle en est morte. Son Gabriel lui doit deux fois la vie.
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       Des exemples de ce genre ne manquent pas. Même s’ils restent ignorés la plupart du temps, ils sont l’honneur du genre humain. Ceux qui me touchent le plus, ce sont ces innombrables formes, ô combien méritoires, de courage dans la durée : force d’âme devant le handicap d’un enfant ou d’un conjoint, courage de survivre, soi-même, dans des conditions toujours éprouvantes et quelquefois affreuses... Je pense notamment à mes amis malades qui ne se plaignent jamais et aux victimes de ces catastrophes, naturelles ou non, dont l’actualité est pleine.
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       Cela dit - gravement - je voudrais insister sur d’autres formes du courage moral.
Elles sont relativement peu répandues et d’autant plus dignes d’admiration à l’heure du «tout le monde le fait», de la police des idées et du politiquement correct...
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       Ainsi, alors que la lâcheté publique et privée semble souvent prévaloir, témoigner de sa foi dans un milieu hostile ou indifférent, oser exprimer ses convictions - et les vivre - même quand elles défient l’air du temps, avoir l’audace d’exercer son autorité dans une ambiance générale de laxisme… tout cela peut s’apparenter aujourd’hui à de l’héroïsme…
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       Les circonstances d’alors ont permis à des Morel de se révéler. Nos descendants ne les retrouveront sans doute pas mais l’avenir leur offrira bien d’autres occasions de faire preuve de courage moral. A nous de les préparer, sans dramatiser, aux combats de la vie.

Jean Delaunay               
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De certains aspects du courage moral

       Avec beaucoup d’autres, les rescapés de Buchenwald, ceux du Goulag et ceux des camps Viet nous ont montré, qu’au seuil de l’enfer, le courage reste la vertu cardinale.
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       En temps de paix, s’agissant des personnes en charge de grandes responsabilités, nous aimerions voir en elles des héros. Or, les hommes politiques sont par nature désireux d’être réélus, donc soucieux de ne pas déplaire à l’opinion pour ne pas baisser dans les sondages.
       Or, on sait que, dans le passé, la lâcheté des dirigeants de nos démocraties a incité Hitler à se lancer dans ses funestes entreprises de 1936 à 1939. De 1945 à 1989, la même faiblesse des gouvernements occidentaux a permis à l’URSS d’imposer son joug à des peuples entiers.
       A cet égard, le langage d’un Churchill promettant la victoire à ses compatriotes «au prix de sueur, de sang et de larmes», la fermeté d’un Truman lors du blocus de Berlin et celle d’un Kennedy lors de la crise des missiles à Cuba restent des exceptions.
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       A l’inverse, nous nous attristons de voir, en France, qu’on fait voter des lois qui s’alignent sur les mœurs du temps au lieu de viser à tirer notre société vers le haut, et qu’on annonce des mesures drastiques… vite rapportées sous la pression d’une fraction de l’opinion publique.
       En même temps, sans doute pour ne pas faire trop de vagues dans la population, la classe politique continue à occulter ou à minorer des périls comme la dénatalité et le vieillissement des français de souche par rapport au dynamisme vital des immigrés, la crise de la famille traditionnelle, qui crée des troubles chez beaucoup de jeunes, la montée subversive de l’Islam conquérant … S’agissant de la crise actuelle, elle refuse chez nous de parler de rigueur alors qu’ailleurs il n’est question que de sacrifices à accepter pour survivre...
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       Cette attitude n’a rien d’étonnant compte tenu de la difficulté de gouverner un peuple traditionnellement frondeur dans un contexte général de recherche de la facilité.
       Le désir de consensus se justifie certes dans la société mais la peur des affrontements y amène souvent l’effondrement de l’autorité. C’est le cas dans trop de collectivités, (y compris dans les familles où certains parents sont dépassés par leurs enfants qui font la loi…).
       De plus, le progrès technique, qui a heureusement contribué à faciliter la vie des hommes, a des effets pervers. Ayant moi-même, pour un temps, manié la hache et la scie, je me réjouis de voir la peine des travailleurs manuels diminuer avec l’équipement moderne. Cependant, je me demande si on a bien fait d’étendre à ce point le machinisme à des domaines, comme le sport et les études, où devrait pourtant s’imposer la loi de l’effort. Ainsi, dans nos montagnes se multiplient les remonte-pentes qui permettent à des milliers d’amateurs non entraînés d’enchaîner sans fatigue leurs descentes à skis. Du coup, seuls pratiquent encore la montée à peaux de phoques quelques ascètes férus de mini-victoires sur eux-mêmes… peut-être les mêmes qui, en ville, grimpent à pied les escaliers d’immeubles ?
       Dans un autre domaine, même si la calculette rend chaque jour de grands services aux commerçants, fallait-il cependant en autoriser l’usage aux examens alors que la pratique élémentaire du calcul représente une bonne gymnastique de l’esprit ? Parallèlement, alors que 80% des candidats sont reçus au Bac et les copies d’Université pleines de fautes d’orthographe, ne faut-il pas revenir au modeste mais sérieux Certificat d’études d’antan ?

       Je pense en tout cas que la recherche de la facilité à tout prix a contribué à la fois au développement des troubles de santé de nos contemporains, à un appauvrissement de leur culture de base et à l’effondrement, chez beaucoup, du goût de l’effort.
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       L’évocation de ces attristantes réalités nous conduit d’autant plus à exalter le courage moral manifesté par d’autres personnes, hommes, femmes et jeunes d’aujourd’hui.
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       Pour ceux-là, dans la vie quotidienne, il s’agit souvent d’oser dire «non»…
       Des «non» élémentaires comme le refus du conducteur au verre de trop qu’on lui offre en fin de soirée… Des «non» plus difficiles à prononcer par des jeunes devant la triche, la drogue et la porno... Plus méritoire encore, le «non à la grève» de certains ouvriers et étudiants sous les huées des autres… Enfin, souvent héroïque, le «non à l’avortement» de femmes enceintes, en dépit des incitations familiales ou médicales, aggravées par des échographies alarmantes…

       D’autres cas sont exemplaires comme le «non au pot de vin» qu’on vous propose, sous une forme ou une autre - ou qu’on vous réclame - dans certains milieux... A cet égard, je salue le comportement d’un père de cinq enfants qui, recruté dans des conditions flatteuses dans une grande entreprise, a démissionné à la stupeur générale quand il s’est aperçu que la stratégie commerciale qu’on lui demandait de mettre en œuvre était contraire à son éthique personnelle.

       Je veux citer aussi le dilemme dramatique auquel sont confrontés des décideurs d’aujourd’hui supposés tenir entre leurs mains le sort d’otages: payer la rançon à des gens sans foi ni loi … ou refuser le chantage au risque d’être taxés de manque de cœur…
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       Sur un plan plus positif, je rends un immense hommage aux parents de familles nombreuses. Ils nous adressent, face au doute ambiant, le plus beau message qui soit.
       Plus prosaïquement, je salue aussi ces patrons qui déploient leur énergie et engagent leurs biens personnels pour faire tourner leur entreprise et assurer le gagne-pain de leur personnel.
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       Dans le domaine des idées, j’admire le comportement de ces personnes qui, sans verser dans la provocation, osent se démarquer du «tout le monde le fait» et du politiquement correct, même face au déchainement médiatique.

       Au premier rang de ceux–ci, je pense à ces Chrétiens, souvent très pauvres, qui témoignent de leur foi dans un environnement hostile en dépit des manifestations de haine, des vexations journalières et des persécutions qui les mènent parfois au martyre.

       Derrière eux, je place certains journalistes et écrivains de chez nous, souvent mis au ban de leur corporation. Ainsi, nos amis de l’Alliance pour les Droits de la Vie sont quasi seuls à mettre en lumière des atteintes à la dignité humaine, en bioéthique et ailleurs.

       De même, rares et d’autant plus exemplaires ceux qui se risquent simplement à parler ouvertement de ce qui les fait vivre entre amis, au travail, à l’Université ou à l’école…
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       Ces exemples montrent le lien entre courage moral et indépendance d’esprit, précieuse qualité humaine à l’ère du : «Tout le monde le fait : donc, c’est bien!»… et du : «Ils l’ont dit à la télé : donc, c’est vrai !»
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       C’est pourquoi l’éducation à l’indépendance d’esprit me parait une dimension importante de l’éducation au courage - et de l’éducation tout court.
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       Or, le courage parait moins naturel à l’homme que la peur, née de l’instinct de conservation. Elle est innée chez nous : peur de l’obscurité chez les bambins… peur du lendemain chez les vieux… peur du regard et du jugement des autres chez beaucoup de jeunes… peur de soi chez beaucoup d’adultes qui cherchent des refuges artificiels…
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       J’ajoute que ces peurs sont très contagieuses et dégénèrent facilement en panique, comme ce fût le cas à Wall Street en 1929 ou à Sedan en 1940 !
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       Le courage, surtout le courage moral, cela s’apprend donc, à la fois à travers la culture et l’exemple. Selon mon expérience, la maîtrise de son corps y contribue aussi.
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       Je crois, après avoir lu Corneille, Péguy, Montherlant… et Dumas…qu’on peut essayer de faire entrevoir aux jeunes ce qu’est le courage à travers des livres.
       Mais, selon moi, il est plus facile de partir à l’assaut à la tête de ses soldats, submergé par l’adrénaline … que, pour un adulte, de soigner son conjoint malade pendant des années … ou, pour un jeune, d’affirmer ses idées et de marquer son indépendance d’esprit face à un amphi déchaîné ou aux membres d’une soirée qui dégénère…

       Ainsi, la fréquentation de héros mythiques et historiques me paraît donc moins importante pour les adolescents que les exemples vécus donnés au quotidien par des personnes réelles.
       Encore faut-il que leurs parents sachent leur présenter et leur commenter les exemples en question, de façon qu’ils puissent les transposer et se les approprier… dans une certaine mesure.
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       Cela dit, le soma et le psycho sont si intimement liés qu’il me semble qu’on peut aider au développement de la personnalité, et notamment du courage moral, à travers des gestes ou des attitudes, voire à travers l’activité physique dans son ensemble.
        « Tu trembles, carcasse ! », se disait Turenne, en s’imposant de passer la nuit sur un affût de canon durant un siège ! A sa suite, le général de Lattre nous a convaincus, via le parcours du risque et le reste, que la maîtrise du corps est un bon éducatif du courage moral.

       C’est une idée qui n’est guère à la mode chez beaucoup de nos contemporains. Les ascenseurs leur épargnant tout effort physique, ils ont tendance à élever leurs enfants de même… et je vois tous les jours des mamans porter le cartable de leur petit chéri (grandet)!
       A l’inverse, je crois que leur apprendre à ne pas faire de drame quand ils sont piqués par une ortie, à s’endormir dans le noir et, quand on a, comme nous, la chance d’avoir la montagne à sa porte, d’accepter de partir à cinq heures du matin pour contempler le lever de soleil sur un sommet… tout cela, c’est de la bonne éducation (élémentaire) au courage !…
       Ainsi élevés, ils (et elles) auront des chances, devenu ados, d’être plus forts pour refuser un joint… ou un pot de vin, quand, plus tard, ils (et elles) seront dans la vie active…
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       Nous ne formons cependant ni des Spartiates ni des SS… . Priorité donc au bon sens !
Ne faisons pas courir de risques à nos jeunes enfants mais incitons nos ados à «se bouger» : à aller à l’école à pied, à commencer leur journée par dix minutes de gym qui fortifiera leurs biceps et leur volonté, engageons-les à s’inscrire, très tôt, dans une équipe sportive...
       C’est là l’un des meilleurs côtés des traditions anglo-saxonnes…

       Mais surtout, nous, adultes, donnons-leur l'exemple car, répétons-le, le courage est contagieux ! Le maître-mot des Tom Morel au combat, c’est «En avant derrière moi !».
       Il vaut aussi pour les parents et les éducateurs, en vacances et pendant l’année...

              Donnons à nos enfants l’exemple du courage physique si l’occasion se présente mais surtout celui du courage moral car, que nous le voulions ou non, leur vie sera un combat

       Donnons-leur en même temps l’exemple du courage dans la durée
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       Cela dit, la force de caractère n’est pas tout... Sachons aussi éduquer leur cœur. Sportifs ou non, qu’ils sachent rendre service gratuitement, aimer les autres et les faire grandir.
       A mes yeux, c’est là l’essentiel du message que nous transmet le héros des Glières.
JD              

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1 / Monument national de la Résistance du Maquis des Glières
2 / Glières - Haute-Savoie 1944 : Les Evénements

       
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Lettre de France-Valeurs   bimestrielle ISSN 1260 643 X    Directeur de la publication: Jean Delaunay    France-Valeurs 32 rue de l’Orangerie 78000 Versailles    CCP 704724 K Paris    24° année    Lettre septembre 2010    Diffusée par SPEED 23 rue Dulong 75017 Paris    Déposée le 31 août 2010

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