Lettre de mars 2003


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Lettre aux adhérents


Le dossier de cette Lettre est consacré à l'analyse d'une enquête menée par le journal La Croix, en novembre et décembre 2002, sur le thème " Que valent nos Valeurs ? ".

Je remercie mon ami Jean ROBERT d'avoir bien voulu dépouiller cette série d'articles et de témoignages avec le sérieux et la finesse d'esprit que je lui connais.

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Editorial

La Foudre et le Cancer 2 003

Le monde retient son souffle, se demandant si et quand les USA vont déclencher le tonnerre sur l'Irak. Les évènements à venir démentiront mes réflexions ou leur donneront une valeur prémonitoire… Je les lance en tout cas comme une bouteille à la mer…
§ J'avais écrit " La Foudre et le Cancer " en 1985. J'y soutenais que " La Foudre ", danger militaire, notamment nucléaire, était moins à craindre, parce que virtuel, que le " Cancer ", bien réel lui, qui nous ronge : crise interne de civilisation et agressions externes difficiles à identifier et à combattre : terrorisme, guerre psy, invasions de drogue, d'argent sale et d'immigrants clandestins…

Ce que j'écrivais, il y a 18 ans, me paraît encore plus vrai aujourd'hui, y compris pour les USA.
§ Je souffre de l'actuel déchaînement en France de l'anti américanisme, en me souvenant du prix que tant de GI ont payé pour notre Liberté en 1944/45, après ceux de 1917/18. Je me rappelle aussi que, si l'Union Soviétique n'a pas réussi à dominer l'Europe, c'est, dans une large mesure, à la détermination et à la puissance américaines que nous le devons.
A l'inverse, comme tout le monde, j'observe la volonté dominatrice des Etats Unis s'exprimant, entre autres, à travers le contrôle du pétrole, le dollar, la diplomatie et la menace de la Foudre...
§ Je n'ai évidemment pas les éléments pour juger sainement de la situation géopolitique et stratégique, ni de l'opportunité de la décision. J'observe cependant que l'Irak n'est pas le seul " état-voyou " dans le monde mais qu'il est traité comme s'il l'était.
§ S'agissant de sa justification morale, je peux, au contraire, me référer aux conditions qui définissent une guerre juste et en déduire qu'elles ne paraissent pas réunies aujourd'hui. Pour que cette guerre soit déclarée juste, selon la doctrine Catholique que je fais mienne :
- il faudrait que " les dommages que pourrait infliger l'agresseur " ( Irakien ) aux EU et à leurs alliés " soient estimés durables, graves et certains ". Aucun de ces adjectifs ne me paraît actuellement s'appliquer sérieusement à la situation.
- que " tous les moyens de mettre fin au conflit se soient révélés impraticables ou inefficaces ".
Ce ne me semble pas être non plus le cas aujourd'hui.
- que " soient réunies des conditions sérieuses de succès ". Là, c'est évidemment " oui ".
- et enfin, que " l'emploi des armes n'entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. " La réponse ne peut être ici qu'une immense interrogation
§ Je condamne fermement le pacifisme. Après 1918, il nous a conduit de Munich à la défaite de 1940. Plus tard, de 1945 à 1989, la mentalité " Plutôt rouge que mort " a été le meilleur cheval de Troie des Soviétiques, notamment pendant les guerres du Vietnam.
§ Je sais par ailleurs que les gesticulations militaires ne sont pas la guerre, que la crainte peut être le commencement de la sagesse et qu'on négocie mieux en position de force.
§ Je mesure aussi et surtout combien les Américains ont été blessés dans leur orgueil national, en même temps que dans leur chair, lors du quadruple attentat du mardi noir, et combien est justifiée leur volonté d'éradiquer cet odieux terrorisme.
§ Cela étant, je ne crois pas que la Foudre soit la réponse appropriée à la menace. Notre génération a acquis une sévère expérience de la guerre révolutionnaire. Nous avons découvert que, dans ce type de situations, le facteur psychologique est déterminant mais que l'adversaire ne raisonne pas comme nous. Il est donc essentiel, d'abord, d'agir en secret et de prendre son temps, ensuite, de disposer d'hommes sûrs, courageux et compétents pour battre l'ennemi sur son terrain.
§ Aussi, dans l'intérêt de la paix et de la conception de l'Homme que sous - tend la démocratie des Etats-Unis, ami fidèle mais lucide de la " Libre Amérique ", je souhaite ardemment qu'elle soit assez sage et assez forte pour prendre les moyens de juguler le Cancer sans déclencher la Foudre.

JD

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Rubrique : " Ce qui va bien ! "
Compte tenu de l'ambiance générale de sinistrose dans laquelle nous baignons, nous jugeons utile d'introduire dans cette Lettre une rubrique nouvelle : " Ce qui va bien ! ".
Nous comptons sur vous pour contribuer à l'alimenter à l'avenir.
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Pour l'inaugurer, j'ai choisi de mettre en lumière une expérience, unique à ma connaissance, en matière de réinsertion d'adolescents délinquants.
Mon expérience me montre que la réinsertion réussie réclame la véritable prise en charge individuelle de la personne ex-détenue par une autre personne qui soit humaine, forte et équilibrée. A cet égard, la méthode de l'association SEUIL me paraît très exigeante, donc non susceptible d'une application massive, mais très novatrice et réaliste.
Il s'agit de proposer à des jeunes à problèmes de 16 à 18 ans une marche à pied de 4 mois, sac au dos, en pays inconnu avec un compagnon et un accompagnateur.
JD

Au cours de cette marche, le jeune couche sous la tente et fait sa cuisine dehors en disposant du budget nécessaire. Seuls lui sont interdits le téléphone portable et l'appareil de musique type baladeur. Le départ est préparé par une mise en condition d'une semaine : préparation psychologique, marche, montage des tentes, rodage des chaussures, cuisine et 2 nuits à la belle étoile. ( Pour les filles, l'expérience a conduit à préférer la marche à deux, jeune et accompagnatrice. )

Extraits de la Lettre de '' Seuil ''
" Pour éviter les chaleurs estivales de l'Italie, la seconde marche " Seuil '' partait d'une grève au nord de Hambourg en Allemagne, traversait ce pays le long de la frontière polonaise, puis l'Autriche et aboutissait à Venise.
Les deux jeunes candidats, accompagnés d'Olivier, gaillard de 32 ans, sportif et ouvert, sont Thomas et Vincent. Le premier a un gros problème avec le haschich, ce qui l'a conduit au vol. Mais il est surtout claustré dans sa chambre depuis de longs mois et éprouve une réelle difficulté d'insertion sociale. Son éducatrice et ses parents pensent que la marche pourrait le faire sortir de cette vie végétative qu'il a adoptée depuis le divorce de ses parents. Vincent, lui, est un multirécidiviste, cumulant les délits de vol ( pour lequel il montrait de grandes dispositions ) et d'incendie.
Dès les premiers jours du stage, Thomas qui avait pourtant exprimé à plusieurs reprises le désir de faire la marche - et n'avait pas été retenu pour la première - affirme qu'il n'a été candidat que sous la pression de ses parents, "pour faire plaisir". Il manifeste alors l'intention de ne pas partir. Il prend quand même le train mais après une semaine de randonnée, la marche agit comme un révélateur de ses angoisses. Il demande à être rapatrié, ce qui lui est accordé.

Des hauts et des bas .Vincent continue donc seul avec Olivier. Voyage difficile, tant pour le jeune que pour l'accompagnant. L'adolescent, victime de ses démons, fait preuve tour à tour d'une affectivité débordante puis, sans transition, d'une agressivité excessive... Mais il tient bon, malgré des pieds plats, des ampoules et les affres de l'éloignement familial. Ce manque l'angoissant de plus en plus, le parcours est adapté et légèrement raccourci. En effet, les marches duelles " Seuil '' sont d'ordinaire plus courtes que les marches à trois. Afin de soutenir et l'accompagné et l'accompagnant, un co-marcheur, François, puis notre psychologue, Eliane, se relaient dans les dernières semaines.
Finalement, Vincent, Olivier et Jacques, le dernier co-marcheur, arrivent à Venise. Tout au long du parcours, Vincent a fait preuve de grandes qualités de convivialité et de courage face à la souffrance. Doué d'un sens artistique certain, passionné de poésie, il transporta tout au long du voyage un livre de Prévert dont il apprit des poèmes par coeur. Il tenait un journal de route. Un soir, lors d'une halte chez un pasteur hospitalier, il joua d'oreille, au piano, la "lettre à Elise" avec bonheur.
De retour au siège de Seuil pour le "débriefing", il nous étonna par sa lucidité. Avec ses mots, il affirma :

"Quand je vais rentrer, il yen a plein qui vont me demander : '' Tu t'es bien fait chier, c'était pourri, parce qu'ils croient que c'est comme un foyer. Ceux qui sont en galère, demain, je vais leur dire, si j'étais toi, je te donne l'adresse de Seuil. . . Et je leur dirai, tu apprends plein de trucs, tu connais des pays, t'as fait au moins quelque chose dans ta vie. . . et puis, tu te connais toi-même. Moi, c'est ça que je préfère dans la marche. . . Je ne me connaissais pas. En fait, j'ai connu un peu mes limites. J'ai connu ce que j'étais capable de faire et j'ai appris en même temps à me maîtriser pour le vol. La musique, c'est pas bien parce que, si tu l'écoutes , tu vois pas le paysage, tu entends pas les gens…
Moi, je trouve que toutes les années que j'ai faites en foyer, ça vaut pas 2 mois de marche. '' …


" L'accompagnant est le pivot de notre action. Homme ou femme, l'accompagnant n'a pas de tâche spécifique d'éducateur. Il est avant tout un compagnon de chemin adulte et responsable. La fonction éducative est surtout gérée par le groupe de soutien. Il est rémunéré avec un CDD. Il vit comme les jeunes et dispose du même budget. Il est aidé par une équipe de soutien de 4 personnes et accompagné si nécessaire par un co marcheur pour certaines périodes. "

Les candidats doivent nous adresser un CV et une lettre de motivation. Age minimum requis 26 ans. Aucune autre condition exigée, sauf une bonne santé et une certaine expérience de la randonnée.
Seuil 35 rue de Jussieu 75005 Paris, Tel. 01 44 09 88, Fax 01 40 46 01 97, assoseuil@wanadoo.fr
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Lettre de France-Valeurs Bimestrielle ISSN 1260 643 X directeur de la publication Jean Delaunay


Que valent nos Valeurs

Dans un domaine aussi complexe, il va sans dire que, par rapport à nos raisons de vivre et à nos façons de vivre, une enquête fondée sur de simples réponses à des questions a quelque chose d'artificiel, donc d'insatisfaisant. Ses résultats sont par ailleurs assez pessimistes. Comment pourrait-il en être autrement compte tenu de la crise de société que nous vivons ? Cette analyse a au moins le mérite de nous montrer combien est important le rôle que s'est assigné notre association :
Réensemencer ces Valeurs qui permettent à l'homme et à la société de tenir debout.

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Le Journal La Croix a publié, du 12 novembre au 12 décembre 2002, une grande enquête intitulée " Que valent nos Valeurs ? ". Nous pouvons saluer comme elle le mérite cette initiative a propos d'un sujet dont tout le monde parle sans bien en préciser toujours le contenu.
Ce salut au journal, notre Président, n'a d'ailleurs pas manqué de le faire dans la lette qu'il lui a adressé début décembre.

" Tout le monde en parle ! " c'est du reste l'introduction à l'enquête. Car les valeurs sont- elles de civilisation, républicaines, citoyennes, collectives, familiales, boursières, de travail ?
A lui seul, le terme très trivial de valeur d'une cuiller à café est très instructif selon que le médecin prescrit la valeur de 3 cuillers à café par jour de sirop, ou la valeur que j'attache à cet objet que ma grand mère aimait tant, ou le montant en euros de la facture d'achat…
Quelle infinie variété … de valeurs recouvre donc ce mot ! Dans l'enquête qui nous occupe, il s'agit plutôt de celles qui concernent le comportement de l'individu - et notamment des jeunes- vis à vis de lui-même, de son environnement, des lois et religions dans le monde d'aujourd'hui.
C'était donc bien pour France-Valeurs un sujet de grand intérêt. Ce qui suit ( sauf la conclusion ) n'est pas un commentaire de l'enquête mais l'analyse de son contenu. Il peut donc se faire que vous y trouviez des contradictions au fil des témoignages. Ce qui nous intéressera, ensuite, ce seront vos commentaires, à vous lecteurs. Nous en reparlerons dans une prochaine Lettre.
( Les articles de La Croix rapportant l'enquête peuvent être consultés au secrétariat. )
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Après la question posée : " De quelles Valeurs parlerons-nous ? ", l'enquête s'attache à un constat 2002. Elle a réuni, pour le dresser, une très grande variété d'informations: témoignages d'hommes et de femmes, de jeunes, émanant de milieux culturels et sociaux très divers : philosophes, éducateurs, parents et grands parents, étudiants … voire résultats d'enquêtes menées justement à ce sujet par des instituts Européens.
Saviez- vous qu'un Institut de sondage prend le pouls des Européens dans ce domaine depuis 10 ans ?
De tout cela, que résulte-t-il ? A vrai dire, le constat n'est pas brillant et, selon certains témoignages, nous ne sommes pas loin de l'Apocalypse !
Dans cette société cible de toutes les pubs, encore marquée par la philosophie anti autorité de l'après 68, société médiatisée où " l'apparence est le premier passeport " et " le plaisir, la vertu cardinale du consumérisme ", les adultes sont évidemment très visés. Je ne résiste pas à la tentation de quelques citations ( Voir bibliographie en annexe ) : :
- " On assiste aujourd'hui à la naissance d'une société psychique dont le moteur n'est même plus le plaisir mais la jouissance. "…( Charles MELMAN, dans " L'Homme sans gravité " )
- " Nous sommes en train de passer d'une culture fondée sur le refoulement du désir et donc de la névrose, à une autre qui recommande leur libre expression et promeut la perversion. "… ( le même )
- " Fascination pour une sexualité " bouchère " réduite au rapprochement des organes et , dans tous les cas, supprimant tout lieu propre à abriter le sacré. " ( le même )
- " Le travail apparaît comme une obligation à laquelle chacun doit se conformer mais non plus comme une source de joie pour le travail bien fait. " ( Enquête FUTURIBLES )
- " Les normes sociales sont de plus en plus vécues comme une contrainte pour la vie individuelle. "… ( la même )
- Cela ouvre le débat de savoir, s'agissant de la condition humaine, ce qui est susceptible d'évolution radicale, et ce qui reste inébranlable. Espérons que lorsque nous trouverons la réponse, il ne sera pas trop tard… " ( JP. LEBRUN introduction à l'ouvrage cité )

Souvenez-vous de l'affiche apposée dans les stations de Métro, il y a quelques années. Heureusement, elle a assez vite disparu : " Il n'y a qu'une valeur qui mérite d'être défendue : vos vacances "

Et puis, cette difficulté que semble éprouver notre société dite de " communication "… à communiquer entre les humains qui la composent .
" Quand on ne sait plus avec qui dialoguer, quand on est pas entendu, quand on ne sait pas dialoguer, quand on a le sentiment que dialoguer, c'est capituler, alors la violence a toutes ses chances, et la société court tous les risques… "

Notons que, parmi les adultes, les parents sont spécialement désignés :
" La famille est sortie de son style autoritaire et c'est l'affectif qui compte seul "
" Certains parents disent qu'ils n'arrivent pas à transmettre des valeurs évangéliques ou humanistes. Mais ne sont-ils pas préoccupés davantage par l'argent, la réussite scolaire ou l'avenir professionnel de leurs enfants et ne leur transmettent-ils pas en fait ces valeurs là plutôt que d'autres ? "…
" 35 % des enfants ne trouvent personne avec qui parler de religion " …
" L'enfant-roi sans contrainte "…


Circonstance atténuante pour la famille, elle n'est plus seule à transmettre : école et médias sont là, et parfois en opposition avec elle..
Et, puisqu'on parle école : " Les jeunes maîtres sont-ils bien conscients que l'école est le dernier lieu où l'on peut apprendre la citoyenneté "
Quant aux enfants et aux ados, ils ont bien changé ! De plus en plus conscients de leur libre arbitre quant aux choix de leurs livres et de leurs amis, ils répugnent de plus en plus à ce que leur comportement leur soit dicté par des instances extérieures.
" Quand j'étais jeune, mon père me faisait découvrir les grandes figures de la littérature en me confiant les romans de sa bibliothèque. J'ai voulu reproduire ça avec mon fils de 10 ans. Echec complet parce qu'il veut choisir ce qu'il a envie de lire. "…
D'ailleurs, n'y a t-il qu'une jeunesse et non pas deux ? Celle qui sort diplômée du cycle scolaire et l'autre… avec un fossé entre les 2 qui va grandissant ?
" La fracture porte alors moins sur des valeurs liées à la vie privée que sur les attitudes à l'égard du reste de la société. D'une relative indifférence, on passe alors à un rejet radical, voire à des attitudes anti démocratiques. "…
Cela s'explique car nous sommes soumis à un déferlement de pub et d'images, à un matraquage qui pousse chacun à l'individualisme: " Et moi, et moi, et moi … ", " Venez chez nous, vous serez plus qu'un numéro ! ", " Vous le valez bien ! " , " Vous avez le droit d'exiger ! "
A travers la Pub et les images, nous sommes tous cibles et victimes d'un harcèlement qui devient très vite " sexuel " puisque le moindre outil de jardinage ne peut plus être présenté autrement que par une pulpeuse créature…
Certes, on peut ne pas acheter des livres porno mais peut-on échapper aux affiches de la rue ?
Certes, on peut faire autre chose que de regarder la pub à la télé mais les enfants peuvent-ils complètement échapper " à la culture médiatique qu'ils consomment régulièrement et dont les programmes " jeunesse " ne sont qu'une partie, et qui fonctionnent souvent sur des valeurs opposées à l'école ou à la famille : promotion de la réussite spectaculaire sans effort, exposition de l'intimité, fonctionnement dans l'instantané et la satisfaction immédiate, banalisation de comportements aberrants, pervers , criminels … "
Citons encore quelques reproches faits à la TV. C'est un peu long mais après tout le sujet est d'importance :
- " Les valeurs , la télé les agite en permanence ; elle les brasse, les malaxe et les pétrit, C'est bien ce qui confère une responsabilité aux diffuseurs. Le petit écran n'est pas un miroir au sens passif du terme… " ( JP. Cottet, PDG de la 5°)
" La télé véhicule les valeurs dominantes car les vrais maîtres du jeu sont les annonceurs ",
" Religion de la célébrité car vous n'existez que si vous n'êtes connu "
( Michel Field )
De la défense de la tolérance et du respect à la promotion du cynisme et de l'individualisme, la télé balance entre des propos contradictoires.

Sur " La 2 ", la série " L'instit " a été créée à la demande de F.Mitterand, redoutant en 93 la montée trop forte du Front National. R. Hanin l'a demandé à Grimblat, " père " de " Navarro ". Il vise à faire passer un message de solidarité, de respect et de générosité. De même, sur la " Une ", avec " Joséphine, ange Gardien "

Mais n'est ce pas là une recherche de consensus qui n'est que le visage respectable de la quête à l'audience ?
Alors faut-il interdire les images ?
" Heureusement, nous dit-on dans un autre témoignage, les 11-15 ans sont parfaitement lucides vis à vis des agressions de la TV et des affiches mais ils sont en quête de repères ".
Qui va donc leur en fournir ?

Cette interrogation des jeunes va nous aider à notre tour dans la recherche d'un espoir car, pour l'instant, le " constat 2002 " s'avère maigre en raisons de se réjouir
Bien sûr, on a établi qu'en Europe des nuances existent entre le Nord protestant et le Sud catholique, plus individualiste, ( voir tableau en annexe ) . Plus particulièrement en France, le libéralisme des moeurs s'accompagne d'une culture civique moins forte que dans les pays marqués par le protestantisme ; le sentiment d'appartenance collective y est plus faible.
Mais, globalement, les tendances lourdes sont partout les mêmes.
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Alors, y a t-il encore place pour l'espérance ? Eh bien, oui ! Il y a même plusieurs raisons d'espérer.

La première, c'est que la famille reste la Valeur privilégiée par 86 % des européens. ( voir tableau en annexe ) . Certes, il s'agit plutôt d'une famille à la carte car, depuis 20 ans, les études montrent le recul des valeurs traditionnelles en matière de mœurs. Mais, à l'inverse et curieusement, remontent les valeurs " fidélité conjugale " et " aspiration à l'autorité ". Et, si la famille n'a plus le même statut d'autorité que jadis, elle reste le cadre où, comme par capillarité, les parents transmettent d'abord ce qu'ils sont, par leur exemple plus que par leur discours. " L'imprégnation parentale, ça peut fonctionner. " Une fois franchie la longue parenthèse de l'adolescence, cette influence familiale ressurgit souvent.
Bien sûr, nous ne sommes plus dans le même monde que nos enfants. ( Un proverbe arabe dit :
" l'homme ressemble plus à son époque qu'à son père… " )
… A plus forte raison, pas dans le monde de nos petits enfants, qui sont, eux, beaucoup plus dans le virtuel, mais nous restons pour eux comme des points de repère.
" Ce que nous transmettons nous échappe. Ce qui est transmis n'est pas de l'ordre du vouloir mais de l'ordre de ce que nous sommes, de notre humanité la plus profonde. Ce n'est pas tant ce qu'on maîtrise qu'un état d'esprit. Ce qui se construit chez le petit enfant, à travers ses parents, c'est le regard qu'ils portent sur le monde, et ce sentiment de sécurité qu'ils lui donnent ou non. Inversement, plus l'enfant se sent en insécurité, moins il va avoir confiance dans le monde et plus, il va avoir peur du changement. Or, la vie, c'est l'ouverture au changement... " ( Philippe Jeammet, psychiatre et psychanalyste )

Ce climat de confiance dans la famille permet la transmission. D'ailleurs, transmettre, ce n'est pas forcément reproduire à l'identique. Les parents doivent admettre que les valeurs qu'ils transmettent puissent prendre d'autres formes ( y compris dans la transmission de la foi ) dans une société qui évolue. Le sentiment que " Tout fout l'camp ! " est faux, comme celui selon lequel il n'y aurait plus de Valeurs. La forme peut changer mais le fond demeure !
Citons encore Philippe Jeammet : " Les adultes peuvent penser que ce qu'ils ont à transmettre n'a plus d'importance. Ils se trompent car ils ont énormément à transmettre à leurs enfants, ce bagage de confiance en l'adulte, en l'être humain, la capacité de croire à la beauté de la vie et à la créativité. "
Ainsi la famille reste le creuset de la confiance et crée le fil de la transmission de ce que à quoi nous croyons. Elle reçoit dans cette enquête une éminente première place…. au niveau du vécu, diraient certains… ( C'est pourquoi la prochaine Lettre de France-Valeurs traitera de la démographie, donc de la place de la famille ).
Mais elle n'est pas la seule raison d'espoir dans le monde qui vient…

Il est en effet des étudiants qui " proclament la nécessité d'avoir les mêmes codes ",
60 % des jeunes estiment que la Loi est nécessaire pour mieux vivre ensemble.
Il est aussi des écoles où l'on apprend la citoyenneté.
- Au Collège Lavoisier à Pantin, 37 nationalités cohabitent dans la paix, grâce notamment à une classe d'accueil des néo arrivants, c'est à dire d'enfants déracinés, marqués par la guerre et venant du monde entier ( aujourd'hui 10 élèves sur 20 sont chinois…) et qui sont progressivement réorientés vers des classes normales.
- De même, au lycée Utrillo à Stains ( Seine St Denis, zone pourtant réputée sensible ) pas un papier par terre , pas un tag sur les murs…Le proviseur, héros de Madame la Principal , ( France 2 , 30/9/02 ) pratique avec bonheur alchimie et autorité avec les jeunes de banlieue.
Son intervention sur FR. 3 lui a valu 300 lettres de sympathie contre un message raciste et haineux. Elle croit à l'intégration parce qu'il est possible de rester authentiquement soi-même, tout en renonçant à des attitudes pouvant être perçues comme agressives ou manquant de respect. Elle ajoute que " si le lycée ( et l'école en général ) demeure un des derniers lieux d'apprentissage de la citoyenneté, alors la pédagogie des établissements de banlieue ne peut l'ignorer. "


Enfin et surtout, dans la société elle-même, il y a des raisons d'espérer.

A côté des tumultes, des perversions diverses, semble s'y manifester un plus grand besoin de solidarité qu'autrefois, un souci plus marqué de cohérence entre le dit et le fait, un agacement plus grand vis à vis des tricheries de toutes sortes, une volonté de voir retrouvés " vérité, travail, franchise, respect, civisme, y compris au volant…( témoignage d'un garçon de 20 ans ).
Le respect apparaît ainsi comme le socle des valeurs individuelles, y compris le respect du sexe dit faiblepar le refus des images qui bafouent la dignité de la femme. Il faut le crier aux responsables, annonceurs et diffuseurs.

Dans une enquête menée par le CREDOC, 94 % des parents interrogés estiment qu'il est important de donner à leurs enfants des références morales. En tête des Valeurs à leur donner arrivent l'honnêteté ( 94 % ) , le respect ( 91 % ) , les sens des responsabilités ( 87 % ) , la persévérance ( 85 % ) , le sens de la famille ( 78 % ), l'acceptation de la différence ( 73 % ) , le sens de l'argent ( 67 % ) , puis la façon d'aborder leur vie affective et sexuelle ( 66 % )

De leur côté, les jeunes pourtant soucieux d'individualisation des mœurs n'acceptent pourtant pas la permissivité. Favorables au divorce, ils seraient en revanche rigoureux sur la fidélité dans le couple comme dans les règles qui gouvernent la vie publique, au nom d'un principe d'authenticité très fort chez eux.
NDLR N'y a-t-il pas quelque incohérence dans ce mélange de rigueur et de laxisme ? Mais n'est-ce pas précisément la marque de la jeunesse ?

Enfin, toujours dans le camp des jeunes, un dernier signe de réconfort :
" Face à la cacophonie du monde des adultes qui leur envoie des messages contradictoires, les ados tracent leur chemin avec lucidité et sont porteurs de beaucoup de dévouement. Ils sont en attente de transmission des Valeurs, attente pas toujours satisfaite…
( JF. Fresko, rédacteur en chef d'Okapi )

Ainsi, au terme de cette enquête, il semble que, depuis 10 ans, on inverse, par rapport à 1968, la tendance à l'opposition des Valeurs entre les générations. ( Encore que les jeunes des années 60 forment une génération particulière. Par rapport à ceux-là, les jeunes d'aujourd'hui sont un peu plus traditionnels, même s'ils n'y mettent pas toujours les formes ! )
***

L'enquête de la Croix, et c'est normal pour un tel journal, fait aussi une large place aux religions, à la " Valeur ajoutée " de chacune d'elles, à leur place dans l'école et dans l'Europe, et à la façon dont les jeunes générations approchent la Foi.
La " Valeur ajoutée " des religions fait l'objet d'articles très fouillés dont il est difficile de dire ici plus que l'essentiel.
D'abord, la religion est -elle en elle même une Valeur ou un système de production et de transmission des Valeurs ? Sans doute faudrait-il définir auparavant comment peuvent s'articuler religion, foi et valeurs ? Les Valeurs sont sans doute secondes par rapport à la Foi mais elles ne sauraient en être dissociées. En fait, toutes sont des lieux de transmission de Valeurs telles que l'intériorité pour l'Indouisme, l'amour pour le Catholicisme, le dépouillement pour le Boudhisme, la soumission et le respect pour l'Islam. ( Selon le témoignage d'une jeune musulmane… alors que des terroristes, qui se réclament aussi de l'Islam, nous disent :" Nous vous refusons au point de nous détruire. "…

Plus concrètement, comment le Christianisme est -il vécu aujourd'hui en France ? C'est le sujet d'une étude particulière dans le cadre de l'enquête.

Il est diversement évalué, presque précautionneusement pourrait -on dire :
" Nous avons trahi le Christianisme en l'utilisant à des fins matérialistes consuméristes… "
" A l'intérieur d'un même groupe religieux, certaines valeurs ne font pas l'unanimité, ainsi les implications socio-politiques de la Foi… "
" Dans les familles, la Foi ne peut plus être imposée mais seulement proposée et les jeunes générations prennent explicitement leurs distances avec l'Eglise. On veut bien ''croire'' mais sans ''appartenir'' … "

Et il n'est pas sans intérêt de noter que 95 % des enfants dont les parents sont sans religion sont, eux aussi, sans religion, mais que 67 % seulement des enfants dont les parents se disent catholiques se déclarent catholiques et que ( voir plus haut ) 45 % des 11/ 15 ans ne trouvent personne avec qui parler de religion.
Quant au rôle des religieux dans l'école, elle est en baisse partout. Ils représentaient 51 % des enseignants aux USA en 1970, ils sont aujourd'hui 7 % …Cependant, le religieux est estimé " mieux à même que le laïc de transmettre ce qu'il vit personnellement ( pauvreté , obéissance, chasteté) et à former des jeunes à ''vivre ensemble''… ".
Indiscutablement, la religion est, comme la politique, en baisse dans l'échelle des valeurs ( cf. annexe ). Cependant, on ne saurait la gommer des problèmes de la future Europe, dont l'actualité est pleine et que l'enquête n'a pas éludés. L'actualité en est pleine puisque le Pape vient d'exprimer clairement son souhait de voir figurer l'Héritage Chrétien dans la future Constitution Européenne, alors que notre Président de la République est réticent et que le Président de la Convention se tait… Quant à elle, l'enquête semble plutôt indiquer que cet Héritage ne saurait être ignoré et devrait être reconnu :
" L'Europe vit un triple héritage : celui de la Grèce et de la démocratie, du Judéo Christianisme, égalité de tout homme, et des Lumières, conception renouvelée de la liberté. Il serait légitime que soit reconnue une mémoire multiple, et notamment Chrétienne, des Nations et de l 'Europe. Sa civilisation s'appuie sur des Valeurs de portée universelle, même si elles ne lui appartiennent pas exclusivement… "
Qu'en sera -t-il demain ? Question à suivre…
***

CONCLUSION

Que retenir de ces 40 pages de témoignages ? Ils sont parfois contradictoires ! Après tout, c'est le lot de toute bonne enquête ! C'est même un gage de crédibilité ! S'apitoyer sur un constat déprimant ne serait que … déprimant !
Au contraire, retenons ce frémissement, faible mais perceptible, de la société vers plus de solidarité et d'authenticité. Il ne s'agit pas que ce frémissement devienne bouillonnement mais il nous faut aider le fruit à mûrir. Or, le changement dans les comportements est un fruit long à mûrir. Donc, ce sera long…
Alors, dès maintenant, défendons la famille en exhortant nos politiques, non pas à proclamer mais à conduire une vraie politique familiale qui relance la natalité et remette la famille à une place reconnue. Harcelons les hommes politiques que nous connaissons, au Gouvernement, à l'Assemblée, au Sénat, les candidats aux fonctions électives…
Exaltons l'Ecole par nos témoignages d'encouragement à ceux des maîtres et des proviseurs qui soutiennent que l'Ecole est un lieu d'apprentissage de la citoyenneté. Exprimons leur notre soutien et écrivons dans le même sens à leur Inspecteur d'Académie, et, pourquoi pas, au Ministre. Après tout, on écrit bien au Guide Michelin pour vanter ou critiquer tel restaurant !
Sanctionnons les médias. Sanctionner, c'est à dire féliciter lorsqu'il y a lieu mais aussi dénoncer quand c'est justifié. Michel Field lui même nous le dit dans l'enquête : " Les vrais maîtres du jeu sont les annonceurs ! " Si les annonceurs ne reçoivent pas de critiques, ils continuent sur la pente de la médiocrité pourvu qu'ils aient de l'audience…Mais si l'audience se rebiffait ! Ecrivons aux journaux , aux chaînes de télévision. Le courrier des lecteurs n'est pas indifférent.
Et puis, dans le quotidien, allons aider ceux qui se dévouent pour les familles, les écoles et les écoliers…
Jean Robert

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Annexe

Les domaines de la vie jugés très importants par les Européens

1° chiffre sondage de 1990, 2° sondage de 1999
Alle-
magne
Autri-
che
Belgi-
que
Dane-
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gne
France GB Grè-
ce
Irlan-
de
Italie Pays
Bas
Portu-
gal
Suède
Famille 70/80 85/89 82/87 88/87 83/86 81/8889/88 86 91/91 87/90 80/79 62/8486/89
Travail 34/4461/65 55/64 51/39 64/6360/70 47/38 57 65/51 62/61 50/47 35/58 67/54
Amis 36/48 35/4347/47 52/55 44/39 40/49 48/58 33 54/6139/35 59/59 20/30 69/71
Loisirs 39/32 36/39 40/39 48/44 36/31 31/37 43/5136 32/40 34/29 50/5315/2055/54
Religion 29 25/20 17/21  8/8 22/15 14/11 18/12 48 48/32 31/33 21/18 19/2710/11
Politique 99   7/10  6/10   8/8  6/4  8/8 10/5  9  5/6  7/8 12/10  3/5 11/11
NB L'EVS est une fondation qui a décidé à la fin des années 1970 de mesurer de façon régulière les Valeurs dans les sociétés européennes. Trois enquêtes ont été ainsi menées en 1981,90 et 99 sur un échantillon représentatif de la population avec les mêmes questions posées au fil des années, pendant une heure, à chaque personne interrogée.
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La famille vient largement en tête pour 86 % des Européens. Mais, depuis 20 ans, reculent des notions traditionnelles comme le refus de l'homosexualité, de l'euthanasie, du divorce, de l'avortement. En revanche progressent des notions comme la fidélité conjugale, le refus du suicide et le respect de l'autorité. La religion et la politique sont sous valorisées. L'enquête confirme le recul des normes sociales qui sont vécues comme une contrainte pour la liberté individuelle.
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Bibliographie " L'évolution des Valeurs des Européens " Editions Futuribles 55 rue de Varenne 75007 Paris
N° 200 juillet-août 1995>BR> N° 277 '' '' 2002 ( 216 pages, 20€ )
" Les Valeurs des Français " sous la direction de P.Bréchon Editions Armand Colin Paris
" Les Valeurs des jeunes, tendances en France depuis 20 ans " Collection Débats-jeunesse Editions de l'Hamattan
5 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris (240 pages, 19, 85 €)
" Que transmettre à nos enfants " Marc Ferro & Philippe Jeammet avec Danièle Guilbert
Editions du Seuil 27 rue Jacob 75006 Paris
" A quoi rêvent les années 90 ? " Editions du Seuil
" Soi-même comme un autre " Paul Ricoeur Editions du Seuil
" Déclin de la morale ? Déclin des Valeurs ? " Raymond Boudon PUF 2002 6 av. Reille 75014 Paris
" L'image peut -elle tuer ? " Bruno Bouvet Ed. Bayard 5 rue Bayard 75008 Paris 90 pages, 11 €
"Les bienfaits de l'image" Serge Tisseron Ed. Odile Jacob 15 rue Soufflot 75005 Paris 258 pages, 21 €
" Communication oblige " Ed. d'organisation 79 av . de la République 75011 Paris
" Et moi, émoi " '' ''
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Projet de Constitution Européenne

Article 2 : les Valeurs de l'Union

" L'Union se fonde sur les Valeurs de respect de la dignité humaine de liberté , de démocratie, de l'Etat de droit, et de respect des droits de l'homme, valeurs qui sont communes aux états membres. Elle vise à être une société paisible pratiquant la tolérance, la justice et la solidarité. "
NB Ce projet doit être discuté cette semaine au Parlement Européen.
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A titre d'exemple, le préambule de la constitution Polonaise de 1997 commence ainsi :
" Tous les citoyens de la République, autant ceux qui croient en Dieu ( … ) que ceux qui ne partagent pas cette foi et qui puisent ces valeurs universelles dans d'autres sources (…) , conscients de la responsabilité devant Dieu ou devant leur propre conscience, instituons la Constitution de Pologne… "
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