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Le billet de la semaine
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L’individu choisit ses Valeurs sans modèle !
28/11/2007
       Pourquoi faites-vous de 1965 une date clé dans l'évolution de la société occidentale?
« À partir de 1965, la génération née juste après-guerre, accède à l'âge adulte. Pour la première fois, on observe une baisse du taux de fécondité en Europe. En ce sens, 1965 marque le début de la révolution culturelle. D'une manière générale, les jeunes générations ne se reconnaissent plus dans les modèles culturels et moraux des généra¬tions précédentes. Cette rupture s'est radicalisée après 1968. (1) Les Européens ne veulent plus appliquer des principes tout faits, ils n'agissent plus selon une logique binaire opposant le bien au mal, mais dans un relativisme moral qui se décline au cas par cas, avec toute une gamme de nuances. »

Ce clivage culturel entre générations ne s'est-il pas accompagné d'autres évolutions sociologiques, dont l'urbanisation des banlieues et la désertification des campagnes?
       « Ce phénomène a commencé bien avant 1965, comme le montre le livre du géographe Jean-François Gravier : « Paris et le désert français », publié dès 1947. A la Libération, il n’y a plus qu’un quart des français pour travailler dans le secteur primaire ; ils sont 2 ou 3 % aujourd'hui. La désertification des campagnes a indéniablement eu des effets sur la sécularisation, du fait de la diminution du contrôle social en ville. Le chanoine Boulard ne disait-il pas « qu’un Breton perd la foi en arrivant gare Montparnasse»?

Et la mondialisation, quels effets a-t-elle eu sur l'évolution de nos sociétés?
       « Je m’inscris à contre-courant à propos de ce que l'on dénonce habituellement (…). Sans contester le développement des échanges à tous les niveaux, je constate que les différences culturelles se maintiennent entre les pays: après cinquante ans de construction européenne, les Européens du Nord et du Sud gardent leurs particularismes locaux. Tous les pays ont évolué vers davantage d'individualisation, mais les différences entre pays ne se sont pas réduites.»

L’augmentation du niveau d'études est-il un autre changement majeur?
       « On le mesure au nombre des jeunes accédant à l'enseignement universitaire (en France: 300.000 en 1960; 2,14 millions en 2007). C’est une base fondamentale des évolutions sociales récentes. Elle explique notamment le développement des cultures scientifiques et techniques, l'atomisation des Savoirs : donc celle des élites. Elle explique le développement de la sécularisation, car la science met plus ou moins en péril la légitimité du discours religieux.»

Ce n'est sans doute pas sans lien avec le développement d'une classe moyenne?
       « Tout à fait, l'opposition entre classe ouvrière et classe dirigeante a tendance à s'estomper, au profit d'une classe moyenne éduquée et à assez fort pouvoir d'achat, débouchant sur la société de consommation et l'industrie des loisirs. Les années 1960 sont caractérisées par la généralisation de la voiture populaire, ce qui a contribué à affaiblir des solidarités de quartiers au profit des liens affinitaires. C'est aussi l'arrivée rapide de la télévision dans tous les foyers.»

Quel lien voyez-vous entre la sécularisation et l'importance croissante de la subjectivité?
       « On revient là à la primauté de l'individu, Chacun se veut original et l'on assiste à un bricolage dans tous les domaines, pas seulement religieux. Celui-ci rend l'individu fragile et incertain, avec beaucoup d'attentes et beaucoup de déceptions. »

Y a-t-il eu d'autres périodes dans l'histoire qui ont connu des transformations si nombreuses et rapides?
       « Les sociétés traditionnelles ont connu aussi de profondes ruptures. Je pense notamment à la Renaissance, qui a entraîné tant de changements économiques, politiques, culturels et religieux (avec la Réforme) et aux révolutions libérale et démocratique au XVIIIe puis industrielle au XIX° siècle. Mais il est indéniable que, depuis 1965, les ruptures ont été très fortes. »
***

ENTRETIEN avec Pierre Bréchon, directeur honoraire de l'IEP de Grenoble, président de l’Association pour la recherche sur les systèmes de valeurs, de Claire Lesegretain , paru dans la Croix du 16 Novembre 07
(1) Lire « Les valeurs des Européens», (Numéro spécial de la revue Futuribles -juillet-août 2002), et « Les Valeurs des Français. Évolutions 1980 / 2000 » sous la direction de Pierre Bréchon (Armand Colin)

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