MOT D’A DIEU AU GENERAL JEAN DELAUNAY

Cher Papa,
Mon Général,

Tu m’as confié une mission que tu as souvent remplie auprès de tes amis et de tes frères d’armes : te dire Adieu.

Mes mots sont à la peine et je n’ai pas trouvé mieux que Charles Péguy pour exprimer celui que tu as voulu être : « Tous les prosternements du monde ne valent pas l’agenouillement droit d’un homme libre ».

Tout est dit : la liberté, la droiture, l’agenouillement d’un homme qui devient officier un soir de Triomphe à Saint-Cyr.

Dans la foule des éloges qui ont surgi à l’annonce de la mort d’un grand officier, et pas seulement dans l’ordre de la Légion d’Honneur, j’en ai gardé trois : chef éclairé, homme authentique, et, avant tout, chrétien en tenue de service.

Cette triple vocation d’homme, d’officier et de chrétien, tu l’as eue d’emblée et tu l’as assumée tout au long de ta vie.
Ton regard bleu comme les ciels de Normandie t’a fixé l’horizon ; tes parents – elle et lui, respectivement infirmière et combattant - pendant la grande guerre, forgés par la foi et le sens du devoir, t’ont donné l’exemple ; tes humanités à Sainte Croix de Neuilly, puis à Ginette, les chantiers de jeunesse, le 13e dragons, ont conduit « l’enfant humilié », remontant à vélo en 1940 les colonnes de l’exode, à son ambition : Servir.
Le jeune homme effacé y a comblé son goût de l’action, son amour de la rencontre, son sens affirmé du commandement.
Je survolerai ton parcours militaire : lieutenant au 1er Spahis algérien à Médéa puis au 5e Cuirs en Indochine où, sauvé par Van qui s’est sacrifié pour toi, et amputé, tu décidas de « faire avec ».
Capitaine au 1er Cuirs en Allemagne, en état-major au Maroc, en Algérie puis à l’école de guerre tu arrives commandant à Saumur où ton imagination énergique et féconde marqua les esprits.
Lieutenant-colonel, chef de corps du fraternel 8e Hussards, colonel chef d’état-major de la région militaire de Lyon, tu commandes comme général la 10e brigade mécanisée de Reims puis l’école de Cavalerie de Saumur. Tu prends ensuite le commandement des écoles avant, enfin, d’être nommé, à ta grande surprise, chef d’état-major de l’armée de Terre. Tes « 10 commandements » de l’époque valent toujours une bibliothèque d’école de management. Pendant ces quarante années d’une vie de soldat conclue par une démission spectaculaire, la chance joua un grand rôle. Chance de survivre au sein d’une génération éprouvée, chance de vivre intensément un métier total, chance de croiser d’innombrables frères d’armes que tu as aimés, égaux devant l’exigence, l’attention et l’estime. Ils te l’ont bien rendu car tu ne suscitais ni mélancolie ni indifférence. Sans oublier ces exceptionnelles « Femmes de soldats » à qui tu as offert ta plume et ton cœur.
Car ta grande chance a été de repérer, grâce ton 6ème sens, ta merveilleuse Monique à la messe. L’Amour de toute une vie t’a suivi partout, a tout donné pour ton bonheur et beaucoup enrichi ta foi de charbonnier et ta réussite professionnelle. Vos 68 ans de mariage, marqués par la douleur de la perte de Pascale, ont tissé votre enthousiasme chrétien : sacrements, oraison, catéchisme, un engagement de 60 ans aux équipes Notre Dame et un soutien constant aux Enfants du Mékong.

Ta seconde vie a été en harmonie avec la première : accueillir, écrire, témoigner, rencontrer, transmettre. Le père parfois encombrant et le centurion intimidant ont muté en un grand père puis un arrière-grand-père rayonnant, empathique avec les humbles et les tout-petits, souvent sur la route pour visiter et réinsérer les détenus. Sage et généreux, tu as été à l’écoute bienveillante des tiens comme des soubresauts du monde. L’arpenteur des alpages, parti tôt pour admirer le lever du soleil en montagne, est devenu un jardinier patient et pédagogue, obstiné à faire pousser arbres et fleurs sur la pente ingrate de Talloires. Avec France-Valeurs, tu as veillé sans relâche, avec plus de prémonition que de succès, ces valeurs qui t’étaient si chères. Et tu es resté infatigable jusqu’à ton dernier souffle pour t’émerveiller et rendre grâce : merci ! merci encore ! merci toujours !

Tu nous as pardonné les « coups de poignard » qu’étaient nos misérables bulletins scolaires. Bien pire : tu as cru en nous. Quel exemple de confiance aveugle en l’avenir !
Pour tes 4 enfants et tes 48 petits et arrières petits-enfants, être de ta lignée est un honneur et un bonheur comme pour tous ceux qui t’ont choisi pour être leur grand-père adoptif.

Depuis la perte de notre patriarche, nous sommes assaillis par un tourbillon de souvenirs joyeux.
Nous n’oublierons pas ta vie donnée, tes idéaux toujours jeunes, ta pédagogie théâtrale de l’ardeur et de la confiance, tes belles histoires édifiantes, tes fréquentes imprudences, ta main en bois égarée, tes dessins sur le vif de ta main gauche contrariée, tes leçons de choses essentielles et ton insatiable « moulin à questions ».
Il nous reste à écrire le dictionnaire amoureux de tes formules fétiches et de tes sorties fracassantes : « Monique, tu m’as trahi ! » quand Maman faisait – sans permission - la vaisselle. Nous n’oublierons pas nos traversées de la France en chantant dans une 2 CV surchargée. Ni ton goût des soirées exaltées à refaire le monde, nos fêtes toutes simples accueillant la seconde famille de vos innombrables amis de cœur et d’âme, à l’enseigne de l’Auberge de l’ange gardien et du général Dourakine.
Nous n’oublierons pas ces lettres reçues aux moments décisifs de nos vies, ton testament, écrit à l’âge de 50 ans, où tu dis déjà tout ce qu’il adviendra du reste de ta vie.
Nous n’oublierons ni ton goût de l’effort ni ton courage de cuirassier chargeant en tête, ni, tel Cyrano, ton Panache.

Nous promettons de marcher à ta suite, « de labourer droit en attelant notre charrue à une étoile », de « Ne pas déroger » au joyeux esprit de famille que tu as fait croître. De continuer, dans nos humbles vies, à croire à l’Amour durable et de pratiquer, à notre mesure, la Miséricorde et l’Espérance.

Pour un officier chrétien de la promotion « Victoire », tu as réussi ta sortie : partir un 8 mai à l’heure de l’Angélus, dans la Joie du temps Pascal. Ta mort, lucide et abandonnée à la Providence, a été, pour nous, une preuve éblouissante de la force de la Foi et un signe de l’amour de Dieu.

A cette heure, tu as fait, enfin, LA rencontre de toute ta vie et tu RE vis quelque part en Eternité.

Général d’armée Jean Delaunay, ta famille, tes amis, tes soldats, ton pays te disent, eux aussi, merci.

Avec Amour, Cher et Bon Papa, nous ne disons A Dieu !