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Le billet de la semaine

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Se fondant sur l'étude des conflits armés qui se sont dé¬roulés depuis l'effondrement du mur de Berlin, l’expert qu’est le général Vincent Desportes tire pour nous cinq leçons principales.
Jean Delaunay

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La guerre Leçons du présent pour l'avenir

Il faut remonter à la guerre d'Algérie pour retrouver un taux d'engagement de nos armées aussi important que celui d’aujourd'hui. Ce en raison d’une dégradation brutale, profonde et durable de la sécurité nationale et internationale actuelle et lointaine. La menace est devenue stratégique et proche, concrète. D'évidence, le seul soft power ne suffit pas : la guerre est de moins en moins une question historique. Il faut donc réfléchir à la guerre : « Si vous ne vous en occupez pas, elle s'occupera de vous ! » ! La remarque de Trotski vaut toujours. Des leçons peuvent être tirées de la multiplication des récentes opérations,

Leçon N° 1: nous ne pouvons pas commander à la guerre.
Le rêve du politique occidental, c'est l'intervention puissante, rapide, ponctuelle. C'est le mythe cent fois invalidé du choc militaire qui conduirait directement au résultat stratégique et, dans un monde parfait, au passage de relais à quelque armée vassale immédiatement apte et désireuse d'assumer elle-même les responsabilités. Las ! Les calendriers idéaux sont toujours infirmés par la réalité. De la première bataille à « la paix meilleure » qu'elle vise, il y a toujours un long chemin chaotique qui ne produit le succès que dans la durée, l'effort et la persévérance. Le « veni, vidi, vici » est révolu : le politique ne peut imaginer être le marionnettiste des guerres qu'il déclenche

. Leçon N°2 : le volontarisme ne remplace pas les moyens
. Dès lors que, pour bien des raisons, le « paradigme de destruction » ne peut plus être le central de la guerre, dès lors qu'il faut agir dans des contextes où le facteur multiplicateur de la technologie est fortement réduit, dès lors que la légitimité de la bataille ne peut se mesurer qu'à l'aune du résultat politique, l'instantanéité et la foudroyance ne fonctionnent plus. La capacité à durer, les volumes déployables, le contrôle des espaces redeviennent des données essentielles, ce qui remet d'autant en cause les évolutions de nos armées et ce terrible « manque d'épaisseur stratégique » qui les caractérise aujourd'hui.

Leçon N°3 : la guerre n'a pas changé de nature, mais elle a changé de visage.
Nous constatons de nouvelles conditions pour les interventions. Nous sommes passés du « tribunal de la force » - à la barre duquel nous excellons – à l'affrontement des volontés, où nous avons beaucoup plus difficilement l'avantage, vis-à-vis de nos adversaires.
« L'horizon de la bataille, c'est la paix qui la suit »
Les objectifs ont changé : il ne s'agit plus uniquement de détruire, (même si nous l'avons fait au Mali) mais autant de contenir, et surtout d'intégrer, et nous sommes là souvent à la peine. Nous avons migré du « paradigme napoléonien » (centralité de la bataille, culte de l'offensive, destruction de l'ennemi, victoire intégrale) au « paradigme de la paix ».
L'horizon de la bataille, c'est la paix qui la suit. Les dimensions culturelles, sociales, économiques, politiques de la guerre deviennent donc essentielles, leur poids s'avérant plus déterminant que l'argument militaire. La bataille n'est plus une fin en soi : elle vise seulement à créer de nouvelles conditions d'où émergera le succès stratégique. Au-delà, il faut pouvoir passer de la « paix négative» à la « paix positive », en établissant les conditions du « gagnant-gagnant ». Il faut savoir passer du conflit « terminé » (accord entre les protagonistes) au conflit « résolu » (les causes profondes n'agissent plus), puis le transformer en « paix durable » (adversaires réconciliés).
Sur les champs de guerre, nous observons la décroissance du rendement des armes. Des systèmes d'armes toujours plus performants produisent des résultats toujours plus décevants, l'exemple emblématique en étant l'Afghanistan : l'énorme différentiel technologique entre les deux partis n'a pas empêché l'échec de la coalition occidentale. Pas de surprise : notre supériorité technologique n'a en fait d'impact que sur les deux premiers niveaux de la bataille (technique et tactique), alors que la guerre se gagne aux trois autres niveaux, l'opératif, le stratégique et le politique.

Leçon N°4 : la mort des mythes
. La guerre à distance est un leurre : elle produit un effet militaire mais pas d'effet politique. La « projection de puissance», c'est-à-dire de destruction sans projection de soldats sur le terrain ne fonctionne pas : elle détruit sans maitriser la reconstruction et crée le chaos, notre guerre en Libye 2011 en étant l'un des cuisants exemples. Il y a une vraie illusion de l'efficience de la guerre aérienne : certes elle permet des économies au début - du risque politique en particulier- mais elle ne conduit jamais au résultat espéré. À la fin des fins, il faut, d'une manière ou d'une autre, contrôler l'espace, sinon il n'y a pas de résultat politique.
LIBRES PROPOS
Les concepts du « first in, first out » ou du " hit and transfe r» ne sont que des rêves illusoires. Cette fausse bonne idée qui trouve aujourd'hui un nouvel avatar dans la nouvelle illusion des bridging opérations n'a fonctionné pour les Américains en Irak, ni pour nous au Mali. Il n'y a pas d'autre solution que de s’engager franchement dans la reconstruction des armées locales, seul ticket stratégique de sortie des théâtres d'opération. 0'ailleurs, une opération qui dure n'est pas forcément une opération qui s'enlise.

Leçon N°5: nous sommes revenus aux guerres pré-westphaliennes.
Après les horreurs de la guerre de Trente Ans, le traité de Westphalie (1664) instaurait au niveau international un système établi de façon durable. La guerre, jusqu’alors une entreprise de brigands et de seigneurs de la guerre, redevient l'affaire des Etats et des armées de ces derniers. Elle est bornée par des limites, des règles dont des déclarations de guerre et des traités de paix. Aujourd’hui, ces limites ont largement disparu : c’est l’hybridation de la guerre, l’irrégulier devenant lui-même régulier.
Hier, le partisan et le brigand vivaient sur deux planètes séparées : aujourd'hui ils vivent ensemble, l'idéologie se mêlant au profit. Hier le partisan usait d'une violence aveugle, indéterminée ; il souhaitait changer l'ordre, l'argent n'étant pour lui qu'un moyen. À l'inverse, le brigand usait d'une violence limitée, ciblée, et souhaitait le maintien de l'ordre pour le parasiter, l'argent étant son but.
Nos guerres isont redevenues pré-westphaliennes par le mélange et le croisement, la porosité des méthodes et des objectifs. Nos adversaires désormais hybrides sont le fruit d'un métissage : le crime est politisé et la politique est criminalisée dans des conflits auxquels ont beaucoup de mal à s'adapter, tant nos arsenaux construits pour d'autres guerres que nos procédures et notre droit.

Général Vincent DESPORTES (2s)
Paru dans la revue de l’ASAF de janvier 2019

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