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« Les champs de braise. Mémoires »
Un nouveau film vient de sortir sous ce titre. C’est celui du livre d’Hélie de Saint Marc, une figure marquante de ma génération.
La réalisation de ce DVD est remarquable à tous égards, fond et forme. Je le recommande aux personnes intéressées notamment par la période 1942/1962.
Il se trouve que je faisais partie en 1942, comme Saint Marc, de la centaine de garçons qui préparaient Saint Cyr à l’École Ste Geneviève mais nous n’étions pas intimes. Ce n’est que bien plus tard que j’ai appris qu’il appartenait depuis longtemps à la Résistance. En août 1943, plusieurs camarades et lui cherchaient à rejoindre l’Armée d’Afrique via l’Espagne. Trahis par le passeur et livrés à la Gestapo, ils ont été déportés. En 1945, malade et agonisant au revier de Buchenwald alors que les Américains libéraient le camp, il a été miraculeusement sauvé. Il a mis des mois à s’en remettre et n’a pu rejoindre l’école d’officiers qu’un an après moi. Nous avons eu des destins très différents, nous ne nous sommes jamais rencontrés en Indochine et en Algérie. Il a été condamné à 10 ans de prison à la suite du putsch de 1961 alors que je continuais ma carrière.

J’ai cependant toujours salué en lui l’un des héros de notre promotion « Veille au Drapeau ». C’est dire si j’ai été heureux de le savoir gracié à Noël 1965 par le Président de la République.
Depuis sa libération, j’admire aussi le beau travail qu’il a accompli comme témoin et comme écrivain à travers ses conférences et ses publications, notamment son maître-livre « Les champs de braise.»

La parution de ce film me fait très plaisir d’abord parce qu’il contribue à faire connaitre ce personnage hors du commun et à rendre hommage à ce résistant de la première heure, qui a survécu par miracle à sa déportation, à ce magnifique combattant d’Indochine et d’Algérie, 13 fois cité, et à ce chef qui a pris ses responsabilités lors du putsch de 1961 au nom des tenants de l’Algérie Française. Sa déclaration lors de son procès représente à mes yeux un modèle de dignité et un monument d’histoire. Malgré les épreuves de sa vie et les difficultés de sa vieillesse il a continué à témoigner, très simplement, à travers ses conférences et ses livres, notamment après de la jeunesse pour laquelle il demeure un modèle par son élévation de pensée, sa sérénité et son équilibre basé par une profonde humanité.

Je trouve aussi les magnifiques images du film très évocatrices.
Je m’émerveille enfin que l’illustre acteur Jean Piat ait bien voulu mettre (une dernière fois) sa très belle voix et tout son talent au service de cette histoire poignante.
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Après des années d’oubli, de dénigrement et de repentance, ce film contribue, me semble -t- il, à rétablir une partie de la vérité sur ce que la France a vécu, notamment à travers notre génération.

En guise de conclusion, je laisse la parole à notre héros à travers l’épilogue de ses champs de braise
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Jean Delaunay
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Le DVD est disponible au secrétariat
du Secours de France 29 rue de Sablonville
92200 Neuilly/Seine
tel 01 46 37 55 13
. au prix de 15 €.
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Rappel
. Le billet de la semaine de France-Valeurs du 23/11/2011 titrait
« Hélie Denoix de Saint Marc s’adresse aux jeunes ».


J'ATTENDS LA NUIT QUI VIENT (Conclusion du livre écrit avec la collaboration de Laurent Beccaria. www.éditions-perrin.fr )

« J’ai vu souffler l’esprit sur ces hauts lieux du Périgord, du Vietnam, du Sahara, de Provence, où les pierres semblaient communier avec le ciel. J'ai découvert la beauté des autres lieux. Je me souviens notamment d'une patrouille dans la pénombre qui précède l'aube, en Asie. Nous avions buté sur une pagode accrochée à un calcaire, au bord d'une source. Prudemment, je suis rentré le premier, laissant mes hommes au-dehors. Elle était vide. Ma torche électrique a balayé les piliers de teck. Elle s'est arrêtée sur une statue de Bouddha. Un parachutiste vietnamien m'a traduit quelques lignes, inscrites sous le buste : « En parfaite joie nous vivons, nous à qui rien n'appartient. La gaieté est notre nourriture de chaque jour, comme aux Dieux rayonnants. » Une sérénité sans artifice se lisait sur ce visage simple, aux joues rebondies, recouvert de feuilles d'or. Le regard disait la méditation. Le sourire semblait comprendre même la plus absurde des faiblesses. Cette statuette m'a donné une sorte d'acceptation sereine de mon destin, quelle qu'en soit la course.
En déportation, j’ai rencontré la bonté là où je ne l'attendais pas. Un jour au détour d'une ruelle, d'Hanoï, j'ai vu une religieuse vietnamienne lavant un malade affreusement déformé, à l'écart de tout regard. Elle était la douceur. J’ai rencontré la grandeur dans le regard de quelques hommes exceptionnels capables de maîtriser en eux l'égoïsme au point de mourir simplement, sans regrets, pour que d'autres vivent. Je me sens débiteur vis-à-vis de chacun. Ils sont mes racines. Sans eux, comment aurais-je supporté dans ma chair et, pis encore, dans celle des autres, la souffrance absurde ? Ces vies aveugles dont chaque minute est un calvaire, la famine, les horreurs de la guerre, l'humiliation, l'angoisse des prisons, la déchéance des laissés pour compte. On ne s'habitue pas à l'horreur. Depuis mes années de prison, les insomnies ont remplacé les cauchemars de Buchenwald ou de Talung. Elles surviennent selon une logique aléatoire, le plus souvent quand je m’y attends le moins. Elles me rappellent jusqu'à l'obsession ces morts injustes que je ne peux oublier. Je crois pourtant en la Providence. « S'il y a de l'indestructible, toute destruction peut devenir une purification », a écrit Jünger. J'ai choisi la religion de mes pères, qui m'a été enseignée et que je pratique depuis mon âge d'homme. Cela n'empêche ni les interrogations, ni les remises en cause, ni ce doute qui taraude à tout moment. La vie a-t-elle un sens ? Est-elle une gigantesque illusion ? A peine une minute de ferveur pour vingt-quatre heures de doute...
(…) Il est tard et il fait presque froid. La lune termine son grand cercle et va disparaître. Une galaxie s'éloigne. La nature se prépare au jour et, dans le secret des ténèbres, une vie multiforme s'agite et s'affaire. Un jour, je ne me réveillerai plus. J'ai pris l'habitude de voir la mort, cette étrange camarade, approcher, hésiter longuement puis, à l'instant de saisir sa proie, s'éloigner sans raison. Le jour où elle n'hésitera pas, la surprise sera peut-être d'autant plus grande. «Je mourrai de mort violente, comme une plante qu'on arrache », écrit Gustave Thibon, mon voisin ardéchois, 89 ans. Ces bonheurs et ces souffrances, ces paysages, ces hommes et ces femmes effacés de la matière par leurs bourreaux mais pas de ma mémoire, disparaîtront-ils avec mon cerveau quand il sera sans onde, et mon cœur sans battement ? La réincarnation est l'un des mystères du bouddhisme. Ce livre est un peu de la même eau. Si un seul adolescent pouvait se méfier des slogans qui proclament que le bien de l'humanité exige la destruction de la moitié de ses semblables, j'aurais atteint mon but.
Nul ne sait ni le jour ni l'heure, mais j'aimerais être proche de ces paysans russes décrits par Soljénitsyne : « Sans fanfaronnade ni histoire, ils ne retardaient pas le moment des comptes, mais s’y préparaient doucement, désignant à qui irait la jument, à qui le poulain, à qui les bottes ; ils s'éteignaient avec une sorte de soulagement comme si ils devaient simplement changer d'isba.

Mettre en ordre mes affaires, classer mes souvenirs, souffrir d'une manière acceptable, contempler le front de la femme que j’aime, retenir quelques regards, dire adieu au parfum des fougères, caresser le tronc des oliviers et, quand l'heure sera venue, croire en l'Espérance.
Une douce clarté au levant. Bientôt le soleil, la fatigue d’un nouveau jour. Un répit.
Pour un temps, il faut encore tenter de vivre honorablement. »

Hélie de Saint Marc

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