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Notre grand voyageur, que je voyais rester spécialiste de l’Asie du Sud-Est, a changé d’horizons mais est resté observateur lucide et objectif. Je lui donne la parole.
Jean Delaunay

Choses vues au Bénin
Par Matthieu Delaunay

Je griffonne ce papier, un soir de tempête de neige au Québec. En fouillant dans mes carnets, mon retour d’Afrique remontant à quelques jours, je me dis que la mémoire est vraiment une machine à broyer les souvenirs. Et pourtant, les miens étaient très bons.

Je suis parti trois semaines au Bénin dans le cadre de ma responsabilité de la communication d’une ONG canadienne. La Fondation Paul Gérin-Lajoie exerce depuis 40 ans son expertise en développement, principalement en Afrique de l’ouest et en Haïti dans les domaines de la formation professionnelle, de l’éducation de base et de la santé maternelle et infantile. C’est ainsi que je suis allé à la rencontre des différents acteurs de nos projets et que j’ai enregistré des heures d’entretien avec tous type de personnes, du chauffeur de taxi au directeur de cabinet du Ministre. Je garde de ces discussions quelques étonnements, notamment du fait que la population béninoise est extrêmement politisée et qu’on parle naturellement du Pouvoir et de ses disfonctionnements autour d’un savoureux plat de porc grillé et pimenté et d’une bière.

Bref rappel historique : après l’indépendance du 1er août 1960, le Bénin entre dans une phase de récession et d’instabilité politique classique pour les pays fraichement émancipés. En 1972, suite à un coup d’État, le militaire Mathieu Kérékou devient président de la République du Dahomey (rebaptisé Bénin trois ans plus tard). En imposant une doctrine marxiste-léniniste il y reproduit ce que d’autres ont fait avant lui - ou à la même période. Côté béninois, si les plans de développement se succèdent, ils ne donnent pas les fruits escomptés mais une politique agricole et un système d’éducation globalisée sont quand même mis sur pied.

À la fin des années 90, Nicéphore Soglo puis Mathieu Kérékou (réélu démocratiquement) tentent de redresser la barre, mais c’est Boni Yayi qui effectue un remarquable travail de fond pour remettre le pays sur les rails du développement. Aujourd’hui, le président Patrice Talon, homme d’affaire jugé sévèrement par ses compatriotes (surtout les plus pauvres), essaie de continuer de développer son pays dans une région aux attraits multiples.

De l’avis de tous, ce qui manque au Bénin ce n’est pas le dynamisme des hommes mais des infrastructures lourdes et donc des investissements adaptés que seuls des états riches, ou des multinationales peuvent mener, en s’assurant que les responsables soient formés en vue de leur prise en main des affaires et de la préservation des acquis. Ce faisant, le Bénin n’échappe pas à la schizophrénie, entre l’aspiration naturelle des peuples à disposer d’eux-mêmes et la nécessité de garder un partenariat resserré avec les anciennes puissances coloniales pour maintenir un développement acceptable. Ce que j’ai vu m’amène à penser que les Béninois souhaitent depuis longtemps prendre leur avenir en main mais que les circonstances, davantage qu’une prétendue paresse ou inaptitude au développement, l’ont empêché.

Une fois sur le terrain, les lieux communs, les caricatures et les masques africains tombent. Partout où j’ai rencontré les acteurs de nos projets, j’ai été soufflé par leur extraordinaire dynamisme, auquel s’ajoutent courage, allant, initiative et ingéniosité. Les femmes, notamment, m’ont beaucoup marqué. Vivant dans une tradition encore patriarcale, parfois violente (je peux en témoigner) elles arrivent, grâce à leur intelligence de réseau, leur pragmatisme et leurs capacités d’organisation à créer des petites entreprises autonomes et participent ainsi à alléger l’immense charge de chef de famille qui pèse sur les hommes. En apportant chez elles, une somme d’argent non négligeable, elles sont davantage consultées dans le processus de décision et respectées par leurs communautés. Le travail et l’apport financier m’ont paru deux poumons indispensables à l’épanouissement et l’émancipation des femmes. Cela dit, je rends aussi hommage aux nombreux hommes, fiers et respectueux de leurs épouses, qui sont souvent moteurs de leur évolution.

Cette mission m’a convaincu que les pays africains n’ont pas refusé le développement et la démocratie parce que la langueur, l’inconfort et la dictature feraient partie de leur ADN, mais parce qu’un modèle de société a été imposé à coups de bâton ou de corruption à des peuples qui n’avaient pas bénéficié d’une éducation digne de ce nom et qui ont vu leurs droits de vote bafoués. Ils en restent désabusés. En témoignent les récentes élections au Cameroun et Congo.

C’est sans doute ce sentiment d’être considérés comme des citoyens de troisième classe trahis par leurs élites que les africains se tournent vers le panafricanisme. Parmi ses champions, le controversé Kémi Séba, militant franco-béninois a décidé de s’établir au Bénin et de se lancer en politique. Chacune de ses sorties fait salle comble et l’organisation qu’il dirige bénéfice d’une visibilité dans les médias africains que nous ne soupçonnons pas, autocentrés que nous sommes. Le ras le bol envers la France et son ingérence, l’incurie des élites, leur corruption et le fait qu’ils rampent devant les grandes puissances motivent la vitalité de ce mouvement. L’Occident ou la Chine ne sont pas regardés avec admiration mais davantage avec amusement, voire mépris, par les personnes avec qui j’ai pu discuter. Notre vision cartésienne du monde, notre hyperactivité maladive, notre soif de l’argent, le désert spirituel qui nous habite, la coupure nette que nous avons établie avec la nature, sont autant de raisons qui poussent mes nouveaux amis béninois à l’optimisme face à l’avenir de leur continent. « Notre tour viendra ! » me disent-ils, conscients que cela passera nécessairement par énormément d’efforts, de sacrifices et de souffrances sur nombre de plans. Ils y semblent prêts.

S’ils perçoivent le danger démographique, ils savent que leur pays a besoin d’une économie stable, organisée et dynamique pour occuper tout le monde. J’ajoute que, du fait des guerres au Niger et au Burkina Faso, de la misère au Togo et de la pression du Nigéria voisin, le Bénin a des défis nombreux à relever. En plus, le dérèglement climatique frappe impitoyablement d’année en année. Pour lutter contre le stress hydrique, l’ONG pour laquelle je travaille développe un programme audacieux, expérimenté par des agriculteurs et agronomes béninois compétents.

Aux premières loges des catastrophes climatiques, les paysans ont compris depuis longtemps que seule l’adaptation permettra une issue positive. Par leur travail, leur confiance en leurs capacités et leur ouverture aux nouveautés, ils me donnent envie de les suivre.
Un jour, je deviendrai courageux et je déciderai de passer ma vie comme eux à cultiver mon jardin. Le sillon sera mon salut.
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