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Réflexions d’anniversaire
Réflexions d’anniversaire

A la veille de mes 96 ans, survivant étonné d’une génération d’officiers dont beaucoup sont morts tout jeunes pour la France, je me demande tous les jours : Qu’est-ce que tu fais encore là ?
Et puis, ce matin, j’apprends que deux femmes demandent séparément à me voir : une journaliste et une jeune étudiante. Toutes les deux voudraient m’entendre témoigner sur ma vie.
Je l’ai déjà fait par écrit dans mon dernier livre : « En écho à Saint Ex. » Bien entendu, je vais leur donner satisfaction car je crois avoir encore quelque chose à dire à travers elles aux générations de l’IPad. Beaucoup de ces jeunes, au moins les plus chanceux, ont déjà parcouru le monde à 20 ans, mais tous n’ont pas vécu, comme nous, les évènements en direct et au ras du sol. Cà leur manque !
***

Réfléchissant à ce que je vais dire à mes visiteuses, voilà ce que j’ai déjà jeté sur le papier.

D’abord, à propos de chance, je reconnais que j’ai été bien servi. Notamment parce que mes débuts ont été modestes. A mes yeux, c’est un atout par rapport à ceux à qui tout semble réussir tout de suite…
Ensuite, j’ai eu une jeunesse heureuse dans une famille simple où mes parents, très marqués par la guerre 14/18 qu’ils avaient vécue, lui comme soldat et elle comme infirmière, m’ont donné une éducation fondée, à travers leur exemple, sur la foi chrétienne, la culture classique et le sens du devoir. Ils m’ont transmis en plus une santé de fer, l’amour de la nature et de la vie et un certain dynamisme.

Adolescent, j’ai été témoin de contrastes saisissants, entre autres la formidable montée d’Hitler… alors qu’on chantait chez nous : « Amusez- vous, foutez-vous d’tout, la vie passera comme un rêve… »
En fait de rêve, en juin 1940, j’ai mûri en quelques heures, plongé dans une dramatique réalité humaine : l’exode vécu seul au milieu de millions de français effrayés fuyant dans une monstrueuse pagaille que je comparais bientôt avec la puissance, l’allure et la discipline de nos vainqueurs provisoires.

J’ai vécu le début de l’occupation la faim au ventre, préparant St Cyr dans l’incertitude d’intégrer, avec une double crainte, celle des bombes alliées et celle des réactions imprévisibles de nos redoutables occupants. Alors que plusieurs de mes camarades (dont Saint Marc) étaient déportés, je n’ai alors connu, moi, que des mini épreuves : responsabilité d’une équipe de bûcherons aux Chantiers de Jeunesse, puis rude formation de soldat à Guéret. J’ai vécu la Libération comme simple tireur au fusil-mitrailleur.
A l’automne 1944, cavalier anachronique dans l’un de nos derniers escadrons à cheval, j’étais de ceux qui trottaient le long de la route parcourue par l’armada mécanique alliée qui roulait vers Belfort.
En juillet 1945, devenu sous-officier dans un régiment de chars, je rejoignais Coëtquidan. Ce fût le début de 40 années en kaki au service de la France successivement sous-lieutenant à Saumur, spahi en Algérie, lieutenant en Indochine, capitaine en Allemagne et en Afrique du Nord, admis à l’Ecole de Guerre, commandant à Saumur, chef de corps du 8°Hussards à Altkirch, colonel à l’EMAT, chef d’état-major de Région à Lyon, général commandant de brigade à Reims, puis de l’Ecole de Cavalerie à Saumur, enfin commandant des Ecoles de l’armée de terre, nommé chef d’état-major de cette armée en 1980.

Deux remarques à ce sujet,
J’ai réussi à combiner, ce faisant, ma vie professionnelle et ma vie familiale. Cela a constitué la base de mon équilibre.
J’ai eu la chance de traverser des périodes agitées sans rencontrer de problème grave en milieu militaire. Je n’en dirai pas autant de mes rapports en finale avec le monde politique.- et je ne suis pas le seul.

J’ai eu enfin la chance de bénéficier d’une longue retraite, bien occupée de diverses façons : - animation de l’association France -Valeurs donnant lieu à de nombreuses conférences, à l‘écriture d’une dizaine de livres et de centaines d’articles…
- service de l’Eglise, par exemple comme participant convaincu avec mon épouse du « service après-vente » du mariage aux équipes Notre-Dame. Plus tard, modeste catéchiste.
- Enfin, très important à mes yeux depuis 1953, l’accompagnement de prisonniers ou d’ex détenus. Cette activité dure toujours et me maintient au contact de la dure réalité de la vie pour certains malchanceux.

J’ai dû faire face quand même à des épreuves dont la plus cruelle a été la mort de notre fille.
(Paradoxalement, la perte de ma main droite à 26 ans en Indochine a été au contraire l’occasion, guéri, d’acquérir un supplément de confiance en moi en surmontant ce handicap au combat.)
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Ma chance merveilleuse continue puisque notre mariage est une réussite et que nos enfants et petits-enfants nous font grand honneur et sont très affectueux et attentifs à notre égard
Nous appartenons en plus à deux groupes chrétiens qui nous aident à trouver un sens à notre vieillesse et à notre mort.
Par -dessus tout, nous sommes encore capables, ma femme et moi, de nous soutenir mutuellement et à domicile.

En espérant que mon ultime chance sera celle de rejoindre Là-Haut mes camarades qui n’ont pas eu le temps de goûter à plein au bonheur humain, contrairement à moi dont je mesure le destin providentiel et dont je rends grâces à Dieu.

J’ai l’habitude de transmettre aux jeunes des mots qui ne sont pas tous de moi. Ce sont :
« Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir ! »

« Ne pas subir » (Maréchal de Lattre)

« N'ayez pas peur « (Jean-Paul II)


J’y ajoute volontiers

La vie est belle à condition d’y donner la priorité à deux attitudes inséparables :

Aimer et servir.


Sur ces bases, à votre tour d’agir, les jeunes ! … Je vous souhaite bonne chance.
Jean Delaunay

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