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Lettre à mon petit-cousin qui me semble bien parti pour la vie...
Lettre à mon petit-cousin qui me semble bien parti pour la vie
... Par Jean Delaunay
J’étais un compagnon de montagne de ton grand père. Mon cher cousin m’avait parlé de toi, en bien, mais nous ne nous connaissions pas. Apprenant ta présence à Paris, nous t’avons reçu et tu as fait sur nous la meilleure impression: belle allure, esprit vif, simplicité et gentillesse, éducation parfaite... En plus, tu as eu la chance d’intégrer Sciences-po très tôt et d’être désigné, à 20 ans, pour passer ton année obligatoire d’expatriation à l’ambassade de France à Washington… Il y a pire ! Bref, tu démarres dans la vie avec de grandes chances. Bravo !

Comme je te veux du bien et que ton grand-père est mort, je vais me permettre de te dire des choses à sa place. Moi qui ai contribué à former beaucoup de jeunes hommes, j’ose surtout te dire que tes nombreux atouts de départ te créent des responsabilités et des devoirs particuliers.
A cela aussi, il faut te préparer et je ne sais pas si, dans vos savants cursus, on accorde suffisamment de place à ce que nous appelons, nous, les qualités de chef. Or, d’une façon ou d’une autre, chef, tu le deviendras.
***

A cet égard, ce qui me vient d’abord à l’esprit, c’est la synthèse de différentes capacités :
- D’abord, la fermeté liée à la bienveillance pour essayer de « commander (ou diriger) d’amitié. »
- Ensuite le souci de gérer les affaires mais, aussi et surtout, de s’occuper des personnes.
- L’aptitude à parler fort, clair et bref, certes, mais surtout à regarder et à écouter.
- La volonté et la capacité de déléguer.
- Celles aussi d’animer, c’est-à-dire d’essayer de « donner une âme » à l’action, quelle qu’elle soit.
- Le tout en mettant en œuvre la devise : « En avant derrière moi ! », c’est-à-dire en donnant l’exemple et en créant de la cohésion.

J’en étais là dans ma réflexion à ton endroit quand j’ai ouvert le nouveau bouquin du Général Pierre de Villiers, ancien chef d’état-major de nos armées. Il était sous-lieutenant en application à Saumur quand je commandais l’Ecole de Cavalerie et il a dépassé son ancien… Sa réussite professionnelle m’a fait plaisir mais, j’allais dire, moins que la lecture des 254 pages de son « Qu’est-ce qu’un chef ». Non seulement je me retrouve dans ce maître-livre mais j’y ai appris bien des choses car le monde a bien changé entre mon époque et celle-ci.

Je te recommande la lecture, non seulement du chapitre : «Le chef doit être avant tout exemplaire»,
mais aussi de ceux où il développe des idées comme : « C’est l’homme qu’il s’agit de sauver »
, « Le chef ne discute pas son époque, il l’épouse. »
« Le chef est un absorbeur d’inquiétude et un diffuseur de confiance. », «Gagner la paix »
. «C’est la vérité qui rend libre.», «Faciliter la rencontre.»
Enfin une notion qui me tient très à cœur : « Faire réussir, c’est réussir ! »

Je cite ici une phrase et deux paragraphes que j’aurais volontiers signés. Ce sont : « Le vrai critère de l’autorité assumée et réussie est assis simultanément sur la pédagogie, la force d’avancer, l’oubli de soi et l’ouverture aux autres. »

Et surtout : « Une autre qualité, parfois trop ignorée dans les milieux dirigeants, me semble essentielle : le caractère. Dans la fatigue, le stress des soucis, mais aussi dans les luttes administratives, budgétaires, ou la compétition du marché, le chef doit faire preuve de caractère. En toutes circonstances, il doit affronter l'imprévu et le dominer ! Il lui faut pour cela de la volonté, de l'éner¬gie, de la ténacité, de l'exemplarité et de la maîtrise de soi.
La valeur d'une troupe (comme d’un organisme civil. JD) dépend pour une large part de celui qui la commande, et pour qui le caractère sera l'antichambre du courage.
(…) Avoir du caractère, c'est aussi savoir garder son esprit libre et indépendant : c'est diriger sans chercher de satisfaction immédiate, même celle, légitime pourtant, d'être aimé. Cette rigueur n'est pas rigidité et n'a rien à voir avec les tempéraments caractériels de certains chefs. (…)
(J’ajouterais volontiers, faire attention à son entourage JD). Sur ce point, l’ancien CEMA précise : « Les nombreux courtisans, les flatteurs et les obséquieux, les obsédés du classement et les fayots trop propres sur eux pour être honnêtes, circulez ! » (…)
« Avoir du caractère, c'est enfin savoir décider et braver le spectre de l'indécision, qui prélude toujours Aux effondrements, par la défaite ou le pourrissement.
« Seule l'inaction est infamante », m'a-t-on appris à Saumur. J'ai essayé de ne jamais l'oublier. »

« Un chef doit savoir pour cela laisser libre cours à son inspiration. La première impression est souvent la bonne. Je l'ai vérifié maintes fois. Trop de calcul et de raison étouffe une intuition toujours intéressante, souvent précieuse, et parfois salutaire. Et ce qui vaut pour la sienne propre vaut pour celle de ses subordonnés, qu'il lui faut respecter quand elle s'exprime, puis bien souvent intégrer. S'il n'est pas suffisamment à l'écoute de ses subordonnés, un chef ne parviendra pas à leur communiquer sa vision, et la manœuvre entreprise, si bien conçue soit-elle, risquera d'échouer. »


Enfin, je relève cette phrase car j’ai aussi beaucoup fonctionné à l’intuition :
« J’ai toujours eu la conviction que le bon sens et l’instinct devaient avoir l’un et l’autre toute leur place, y compris en dehors du métier des armes. »
***

J’ai terminé, mon cher petit-cousin.
Je suis persuadé que t’imprégner de tout cela te serait utile, quel que soit ton destin.
Pardon quand même de t’avoir infligé la lecture d’un papier de plus, parmi les milliers que tu devras avaler avant d’accéder aux grandes responsabilités que je te souhaite car tu m’en parais digne.

Trois ultimes conseils d’ancêtre encore :
- Conserve le contact avec la base si tu arrives au sommet, et sache renvoyer l’ascenseur.
- Essaye de garder en toute occasion ton sens de l’humour - et si possible le sourire.

A ce propos, je crois bon de te transmettre le seul conseil qu’en 1980 ait accepté de me léguer mon prestigieux prédécesseur, le Général Lagarde, après m’avoir passé en consigne les 300.000 hommes et femmes de l’armée de terre d’alors :
« En vous regardant chaque matin dans la glace, au moment de vous raser, dites-vous :
« Jean, tu n’es qu’un petit bonhomme ! » (sic)

***
Tous mes vœux affectueux pour 2019, et pour ta vie
JD
***
« Qu’est-ce qu’un chef ? »
Par le Général d’armée Pierre de Villiers
Fayard