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Le billet de la semaine
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Hommage à Soljenitsyne
Hommage à Soljenitsyne.
par Jean Delaunay

Après la guerre d’Algérie, le Général de Gaulle nous a donné l’ordre d’oublier le passé et de tourner nos regards vers l’URSS, notre adversaire potentiel. Je me suis alors beaucoup intéressé en tant qu’officier à la nouvelle Armée Rouge et, à titre personnel, à la Russie, au communisme et à ses méthodes. J’ai appris un peu de russe. J’ai bénéficié d’un voyage de l’IHEDN en URSS. C’est aussi à cette époque que j’ai découvert « L'Archipel du Goulag » et son auteur, héros et héraut de la liberté.

Né il y a juste 100 ans, élevé dans le marxisme, devenu en 1945 un courageux combattant face à l’armée d’Hitler, il est arrêté sur le champ de bataille et envoyé au Goulag parce que, dans une lettre privée, il a critiqué Staline. Au camp, il conserve intact son patriotisme mais retrouve la foi chrétienne orthodoxe et devient farouche anti-communiste en commençant sa carrière d’écrivain contestataire. Libéré au bout de 8 ans mais interdit de séjour dans son pays, il s’exile, notamment aux USA. Observateur lucide et critique de la situation de nos démocraties, il prononce, entre autres, en 1978 son fameux discours d’Harvard qui me semble rester d’actualité 40 ans après. Jugez-en :
"Le déclin du courage est peut-être ce qui frappe le plus un regard étranger dans l'Occident d'aujourd'hui. Le courage civique a déserté, non seulement le monde occidental dans son ensemble, mais même chacun des pays qui le composent, chacun de ses gouvernements, chacun de ses partis, ainsi que, bien entendu, l'Organisation des Nations Unies. Ce déclin du courage est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante, d'où l'impression que le courage a déserté la société toute entière. Bien sûr, il y a encore beaucoup de courage individuel mais ce ne sont pas ces gens-là qui donnent sa direction à la vie de la société. Les fonctionnaires, politiques et intellectuels manifestent ce déclin, cette faiblesse, cette irrésolution dans leurs actes, leurs discours et plus encore, dans les considérations théoriques qu'ils fournissent complaisamment pour prouver que cette manière d'agir, qui fonde la politique d'un Etat sur la lâcheté et la servilité, est pragmatique, rationnelle et justifiée, à quelque hauteur qu'on se place. Ce déclin du courage, qui semble aller ici ou là jusqu'à la perte de toute trace de virilité, se trouve souligné avec une ironie toute particulière dans les cas où les mêmes fonctionnaires sont pris d'un accès subit de vaillance et d'intransigeance, à l'égard de gouvernements sans force, de pays faibles que personne ne soutient ou de courants condamnés par tous et manifestement incapables de rendre un seul coup. Alors que leurs langues sèchent et que leurs mains se paralysent face aux gouvernements puissants et aux forces menaçantes, face aux agresseurs et à l'Internationale de la terreur. Faut- il rappeler que le déclin du courage a toujours été considéré comme le signe avant -coureur de la fin ? "
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Il n’empêche que cet écrivain à l’œuvre considérable (15.000 pages), que ce visionnaire qui fut non seulement le héros de la dissidence soviétique, mais aussi l’avertisseur antitotalitaire de l’Occident des années 1975, est aujourd’hui ignoré en France alors que son œuvre, maintenant enseignée dans l'ex-URSS, est comparable aux plus grandes créations littéraires du XXe siècle D’où l’importance de la célébration de son centenaire à laquelle France-Valeurs veut s’associer.

C'est en avril 1975 que je le découvre lors de l’émission télévisée Apostrophes que Bernard Pivot lui consacre. Écrit et exporté clandestinement, l’Archipel du Goulag paraît en russe en 1973, à Paris, avant d'être traduit dans le monde entier. C'est une bombe dont l’explosion provoque la première fissure dans le bloc de l’Est. Le livre montre que le système soviétique repose sur le mensonge, dans la nature même du léninisme. Cette révélation explique l'accueil assez mitigé que lui font les milieux de gauche français alors que, «pour ne pas désespérer Billancourt ». Sartre s’est bien gardé de dire la vérité dans son « Retour d’URSS ». A la TV, Soljénitsyne apparait charismatique, simple et profond, il séduit beaucoup mais il dérange certains.

Et deux événements vont contribuer à le faire descendre de son piédestal. D’abord, le discours de Harvard (cité plus haut). On s'attendait en Occident à ce que le célèbre réfugié vante nos mérites. C’est le contraire qui se passe : il pointe rudement nos faiblesses.
Il dénonce dans des termes prophétiques le matérialisme effréné de notre civilisation, sa veulerie, son cynisme paré des vertus du libéralisme. Et surtout sa lâcheté morale.
Le second événement qui contribue à ternir son image, c’est l’écroulement de l'URSS en 1989. Le génial écrivain devient ringard aux yeux de ceux pour qui le combat anticommuniste relève de l’Histoire ancienne. De là à le classer parmi les conservateurs attardés, il n’y a qu’un pas. D’où cet oubli, à mes yeux coupable, que le Centenaire tente de réparer.

Pourtant, l’œuvre immense de Soljénitsyne lui a valu le prix Nobel de littérature en 1970. Pour ne citer que ceux-là, Le Premier Cercle (1968) raconte sa jeunesse. Avant L'Archipel du Goulag, Une journée d'Ivan Denissovitch (1962) décrit pour la première fois la réalité concentrationnaire et raconte la vie des zek (bagnards). (Krouchtchev autorise sa parution, croyant y trouver une dénonciation de Staline, sans mesurer sa charge explosive). La Roue rouge (1993) est le grand roman historique de la Révolution russe.
Certains commentaires parus chez nous pour le Centenaire lui rendent heureusement hommage : « Sa vie durant, il aura été possédé par le souci de dire toute la vérité sur le totalitarisme marxiste, sur le matérialisme historique ; expliquer, raconter, décrire le drame qu'a connu son pays, et prévenir le reste du monde des dangers mortels que courent les sociétés occidentales devant les idéologies athées qui les minent, notamment le libéralisme protéiforme. »… « Soljénitsyne est un géant de la littérature, dont le style est l'expression d'une pensée charpentée, de convictions profondément ancrées dans le réel, d'un courage et d'une force d'âme exceptionnels. Héritier de Pouchkine, de Tolstoï, il est comparable à Dante, pour son côté spirituel, à Dostoïevski, pour sa puissance et sa capacité à aller à l'essentiel, à Bernanos, pour son souffle prophétique. Rien de poseur chez lui, rien de précieux. » (…) « Une écriture vive à la Hemingway, teintée d'humour et d'ironie, d'une précision qui s'interdit toute fioriture, toute préciosité, toute emphase, mais surtout d'un souffle qui vous emporte dès la première page, et que complète un sens parfait du dialogue.(…)

« Russe, Soljénitsyne? Oui, ô combien, mais universel. » (…) «Pour moi, il est avant tout un romancier. Sa lecture a été un éblouissement.»… «Son œuvre est un hommage aux réserves prodigieuses de résistance morale que l'homme peut déployer. Mais il est impossible de le lire et de le comprendre sans songer à la foi qui l'anime.» … «Soljénitsyne est l'écrivain de la condition humaine, ni plus ni moins. Son œuvre a autant d'importance que "L'Odyssée".»


A l’inverse, trop slavo-centré, épris d'une passion sans partage pour son propre pays, Soljénitsyne se voit coller par certains une étiquette hyper nationaliste et anti sémite. Et surtout, « Pour la jeune génération, l'écrivain n'est pas seulement méconnu, il est ignoré... »

C’est pourquoi, à l’occasion de ce Centenaire, j’encourage nos amis à revisiter son œuvre, celle d'un homme qui a exalté la résistance au totalitarisme qui pervertit l'âme humaine et déstructure les repères fondamentaux de la conscience.
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Or, Soljénitsyne l'avait vu avant tout le monde, l'Occident, et la France ne sont pas immunisés contre une nouvelle forme de totalitarisme, le politiquement correct. Notre démocratie actuelle en reproduit bien des aspects à travers notamment une propagande insidieuse pour l'homme nouveau, que certains voudraient aujourd’hui voir « augmenté » mais sans sexe, sans parents, sans patrie, sans religion et sans civilisation créatrice d’identité.
C’est pourquoi, avec d’autres, France-Valeurs dénonce les nouvelles menaces : entre autres, le matérialisme et l’individualisme, l'idéologie du genre, le transhumanisme, l’islamisme conquérant (et surtout le déni de sa réalité), sans parler de « la diabolisation du chez-soi et la falsification du réel. »
Pour notre survie, il faut vouloir résister à tous ces dangers et, d’abord, oser les nommer et les dénoncer, en retrouvant le courage de dire la vérité.
Soljénitsyne nous montre la voie à suivre. Merci Alexandre !
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