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Le billet de la semaine
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Demeure
Pour présenter le nouveau livre de François-Xavier Bellamy qui me parait très intéressant dans le contexte actuel, j’ai choisi de reprendre une série de citations de l’auteur issues d’une part d’un récent interview de lui au Fig Mag , d’autre part, du livre lui-même.
Jean Delaunay

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« Notre monde est fasciné par le mouvement … La technologie impose la vitesse de ses innovations. Nous éprouvons une forme d'accélération de l'histoire. Elle suscite parfois des inquiétudes mais nous incite à communier avec optimisme dans l'envie de changement. A ceux qui refusent de suivre le rythme, on reproche leur « immobilisme ». Pourtant, cette injonction épuisante ne peut qu'aboutir à une crise collective, celle que traverse notre modernité occidentale, une crise de sens, parce que bouger, changer, innover, ne sauraient être un but en soi. L'essentiel n'est pas d'avancer, mais de savoir où nous allons.
La réponse à cette crise ne consiste pas à passer de la mobilité à l'immobilité, à arrêter le mouvement ou à revenir en arrière ; elle suppose seulement de reconnaître qu'il faut penser, non seulement ce qui change, mais aussi et d'abord ce qui demeure, et qui doit demeurer pour que le monde reste vivable. Une telle conversion du regard ne nous conduit pas à la passivité, au contraire : comme le montre le défi écologique : là encore, préserver ce qui doit demeurer suppose de déployer bien des énergies, de l'imagination, de la créativité...
(…) L'immobilité est une inertie, la simple suppression du mouvement, la demeure est un acte, un effort, un choix. Elle est le point fixe qui donne sens à toute histoire.
( …) Après quelques décennies de ruptures permanentes, il me semble que notre monde aspire à retrouver ce qui demeure.
(…) « En Marche », c'est le slogan d'une politique qui n'a plus d'autre obsession que celle du changement, de la « transformation » universelle. Son postulat, c'est que ce qui est changé est par définition meilleur que ce qui ne l'est pas : pour elle, le « nouveau monde » est forcément meilleur que l'« ancien. (…)

(…) Etre « en marche » ne saurait être un but ; faire un pas en avant est un beau progrès si vous allez vers la terre promise, mais une très mauvaise idée si vous avez un précipice sous les pieds. Nous ne retrouverons le sens de la marche que si nous pouvons dire vers quel but elle se di¬rige.

( …) Depuis la chute du mur de Berlin, nous ne croyons plus au grand soir ; nous sommes entrés dans une modernité pure, qui pense l'histoire comme un progrès mais qui se trouve pour la première fois totalement incapable d'en indiquer la destination.
« En Marche » est effectivement un symptôme de cette situation historique ; il ne s'agit plus de viser l'égalité, ou la liberté… mais de choisir la marche pour elle-même.(…) Encore faut-il aujourd'hui qu’à cette passion pour ce qui bouge, réponde l'intuition des permanences qu'il est nécessaire de préserver.

(…) La planète n'est pas une demeure universelle : elle devient vivable pour nous parce que nous y construisons nos demeures. Ce n'est pas un synonyme de réticence ou de peur, au contraire : c'est justement la demeure qu'on a bâtie qui rend possible l'accueil. Comment accueillir quelqu'un chez soi, si l'on n'a pas de chez- soi ? Et la condition d'un chez-soi, c'est quatre murs entre lesquels entretenir un foyer vivable et vivant. Comment pratiquer l'ouverture si l'on n'a pas de porte à ouvrir ? Les beaux esprits condamnent les murs et la porte, et nous demandent ensuite d'accueillir. Mais c'est impossible. II faut reconnaître et aimer l'humble nécessité de la demeure.

Mais aussi, de façon plus profonde, une telle passion du changement nous empêche de reconnaître et de recevoir ce qui est bon dans le réel, dans le présent. Or le projet du transhumanisme veut transformer la condition humaine en s'appuyant sur les nouvelles capacités de la technique.
Il ne s'agit plus de réparer le corps humain pour le ramener à son équilibre naturel, comme le fait la médecine ; mais de forcer toutes les limites de la nature pour satisfaire nos désirs. On nous parle d'optimisme mais, en réalité, le ressort d'un tel projet, c'est une immense frustration, ce que Nietzsche appelait le ressentiment : une incapacité à habiter le réel, à s'émerveiller de ce qui est. Pour vouloir l'homme augmenté, il faut se reconnaître comme un homme diminué ; (…) Cela ne suppose pas de se figer sur place, d'arrêter le mouvement, comme le mot « conservatisme » pourrait le laisser entendre. Au contraire, pour sauver ce qui constitue la condition même d'une vie humaine, la génération qui vient a bien des défis à relever... Il ne s'agit pas d'arrêter le mouvement mais de lui redonner tout son sens, en l'orientant de nouveau vers ce qui demeure.

L'époque de la mobilité universelle sera celle de la liquidation générale des corps : quand tout pourra être changé nos corps auront cessé d'être. Ils seront définitivement maîtrisés, numérisés, robotisés. On les dira augmentés mais ils auront été en fait amputés de ce qui le faisait être des corps - de ce qui nous faisait vivants; ils seront devenus des machines, et une machine ne vit pas. Si, dans la victoire enfin accomplie de 1'immédiateté nous pouvons tout atteindre sans résistance et sans distance nous n'habiterons plus nulle part. Nous serons les atomes d’un espace neutre mais nous serons privés de monde. Si nous parvenons à devenir absolument mobiles: nous serons absolument morts. (Page 200)
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« Tout change autour de nous. Il faut suivre le rythme. Notre monde a fait du mouvement un impératif universel. Si la vie est évolution, si l’économie est croissance, si la politique est progrès, alors, tout ce qui ne se transforme pas doit disparaître.
Au moment où le monde occidental est fragilisé par une forme d’épuisement intérieur, et puisque le rapport à l’accélération actuelle des innovations technologiques sera le grand défi politique des années à venir, il m’a semblé essentiel de montrer le déséquilibre créé par l’oubli des stabilités les plus nécessaires à nos vies.
Car ce qui rend possible le mouvement de toute une vie, et ce qui lui donne un sens, c’est toujours ce qui demeure. »
François-Xavier Bellamy

Sommaire

I Origine d'une controverse
IL Révolution.
III. Un mouvement sans fin
IV. Politique du progrè
V. Où aller ?
VI. Retrouver un repère
VII. La vraie vie est ailleurs
VIII. « Tout enfin passa dans le commerce »
IX. Des chiffres ou des lettres
Conclusion. Le sens de l’Odyssée
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Demeure
Par FX Bellamy
Grasset éditions
19 €
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François-Xavier Bellamy est normalien et agrégé de philosophie. Enseignant, il intervient régulièrement dans le débat public. Avec cet ouvrage, il poursuit le réflexion amorcée en 2014 à travers son essai,« Les déshérités », dans lequel il se penche sur la rupture de la transmission caractérisant la crise éducative actuelle.



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