Le billet de la semaine de France Valeurs
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Le billet de la semaine

Vers une psychologie française positive ?
    Nous avons fait la connaissance cet été d’une charmante jeune psy, à l’esprit très ouvert et à l’expérience humaine étendue, y compris via l’aide aux enfants cambodgiens des décharges.
Ses positions sur sa spécialité correspondant à mes propres observations, je lui ai demandé de m’adresser un article. Voici ce qu’elle m’envoie et dont je la remercie.
Jean Delaunay

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Vers une psychologie française positive ?

    À l’aube de ma cinquième année d’études de psychologie et même si je suis encore novice dans ce domaine, j’ose vous partager ma vision et mes ressentis au sujet de la psychologie française. J’ai l’impression que la psychologie telle qu’elle est enseignée actuellement en France, aussi bien dans les facultés que dans les écoles privées, est quelque peu obsolète, inadaptée à notre monde en mutation. Pourtant il me semble que notre identité de psychologue se forge en grande partie au cours de notre formation initiale. Dans ce cas, serons-nous demain des psychologues potentiellement capables de répondre aux besoins de l’homme moderne ? J’en doute sérieusement et je vous en explique les raisons.

    Tout au long de notre cursus, nous étudions les pathologies et les troubles mentaux, ainsi que la façon de les soigner mais sans nous préoccuper d’une éventuelle façon de les prévenir. Nous apprenons beaucoup sur les traumatismes, les crises et difficultés inhérentes à la vie, mais nous parlons rarement de résilience, notre capacité à rebondir après une épreuve. On nous enseigne à faire passer des tests et des bilans, à établir des diagnostics selon certains critères en omettant de souligner le fait que l’homme est un être en devenir, en perpétuel changement et qu’une étiquette ou une catégorie ne suffisent pas à le définir.

    J’ai choisi d’étudier la psychologie pour comprendre comment l’homme fonctionne et se développe de façon harmonieuse, pour appréhender ses comportements, pour découvrir ses mécanismes d’adaptation et ses réactions face aux évènements de vie. Nous savons tous que les évènements de vie sont tantôt des épreuves tantôt des moments joyeux. J’espérais alors naïvement que nous étudierons aussi bien les aspects positifs de la vie humaine que les difficultés auxquelles tout homme est susceptible d’être confronté. Sauf que, vous l’aurez compris, nous apprenons plutôt ce qui dysfonctionne chez l’homme sans nous intéresser véritablement à ce qui fonctionne en lui et autour de lui. Chaque année, j’ai accepté que nos cours ressemblent davantage au Journal de 20 heures plus qu’à un message d’espoir au sujet de notre humanité. Au fil des années, de nombreuses questions se sont bousculées en moi. Pourquoi choisissons-nous de nous focaliser toujours sur ce qui va mal, sur le négatif ? Pourquoi parlons-nous de maladies et de désordres psychiques mais jamais de bonheur, d’optimisme, d’acceptation, de coopération, de motivation, de confiance, de gratitude ?

Toutes ces compétences ne font-elles pas parties de nos vies ? N’avons-nous pas le droit de voir cette partie lumineuse de l’homme ?

    J’aimerais tant que la psychologie positive franchisse le mur de nos universités et s’y installe pour rayonner. La psychologie positive est une branche de la psychologie qui s’intéresse à toutes les potentialités de l’homme, sans pour autant nier les difficultés et les émotions désagréables. Il s’agit plutôt de les accueillir, d’apprendre à les gérer pour les dépasser en s’appuyant sur ses ressources aussi bien internes qu’externes. La psychologie positive, c’est « l’étude des conditions et processus qui contribuent à l’épanouissement ou au fonctionnement optimal des individus, des groupes et des institutions » (Shelly Galbe et Jonathan Haidt). Ainsi elle ne se limite pas à l’étude du bonheur d’un seul homme, elle est bien plus vaste que cela, elle s’intéresse « à tout ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue » (Ilona Boniwell). La psychologie positive cherche à construire ce qui rend fort. C’est une psychologie des ressources qui aide chacun à développer ses forces et à construire sa résilience pour être à même de faire face aux aléas de sa vie.

    À mes yeux, la psychologie en France se révèle plus traditionnelle que moderne. Notre société a considérablement évolué depuis le siècle dernier et place dorénavant le bien-être de l’homme au centre de ses préoccupations. Notre psychologie, elle, semble n’avoir que peu progressé. Aujourd’hui, grâce à l’avancée des neurosciences, nous savons comment prévenir une grande majorité des troubles psychiques et pourtant nous persistons à être dans une optique de soin et de remédiation. Notre curseur d’intervention se situe bien trop souvent après le déclenchement du trouble. Une personne attend de souffrir, de se retrouver bloquée dans une situation ou bien de ressentir un mal-être envahissant pour aller consulter un psychologue. En déplaçant notre curseur d’intervention, en agissant en amont, nous offrons à la personne la possibilité de gérer les difficultés de sa vie par elle-même. Parce qu’elle aura appris à se connaître et à donner du sens à sa vie, parce qu’elle aura découvert ses ressources et qu’elle sera préparée à accueillir avec souplesse ce qu’il adviendra.

    Je m’adresse ici à tous les futurs psychologues, vous êtes-vous déjà demandé pourquoi attendre qu’une personne souffre pour l’accompagner ? Sommes-nous seulement des professionnels à l’écoute de la souffrance humaine ? Qu’attendons-nous pour devenir des accompagnateurs de vie, de talents et de changements ?
Clémence Gayet

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« La psychologie nous a révélé beaucoup sur les défauts de l'homme, ses pathologies et ses péchés, mais fort peu sur ses potentialités, ses vertus, la possibilité d'accomplir ses aspirations, et tout ce qui relève de son élévation psychologique. C'est comme si la psychologie s'était volontairement limitée à une seule moitié de son domaine de compétence - la moitié la plus sombre et la plus pernicieuse. »
Abraham Maslow (1954). Motivation and Psychology.
« Toward a Positive Psychology » p. 354.


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