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L’Empereur et les steppes
Devant ma difficulté à me renouveler, j’appelle au secours mon grand voyageur de petit fils, l’homme de Lyon-Vladivostok en vélo, via l’Espagne, l’Afrique du nord, le Moyen Orient et la route de la Soie. Il en a gardé une prédilection pour la Mongolie et ses familiers. Voici ce qu’il nous en dit.
Jean Delaunay

L’Empereur et les steppes

    Vous connaissez Marc Alaux ? Non ?! Pauvres de vous ! L’avantage c’est que vous pouvez très rapidement y remédier en courant vous procurer un des livres de ce bonhomme souple et solide comme un bambou, qui promène sur la vie un regard coquin et profond derrière des lunettes, carrées comme ses mâchoires rasées de frais. Le cheveu court, le sourire clair et franc, la chemise repassée, le pantalon au pli impeccablement tenu, et puis ces chaussures invariablement cirées qui peinent à suivre un pas démesuré, voilà le genre de gusse. On l’imagine universitaire en santé qui survole les couloirs d’un obscur département de géographie où de vieux sages crapoteux glosent sur les échelles des cartes, non point.
    Or donc, Marc Alaux. Tout juste passé 40 ans, six livres et des milliers de kilomètres à pied à travers la steppe mongole. Le désert de Gobi, en hiver mais en compagnie (soyons fous, mais modestes), les moustiques au Nord, à l'Est et à l'Ouest, la soif partout, les Mongols nulle part. De ses ambulations, il a ramené deux livres merveilleux : ''La Vertu des steppes'', et ''Sous les yourtes de Mongolie''. Le premier est une déclaration d’amour en 90 pages sur le bien qu’ont procuré à l’auteur l’herbe rase, les glacis arides et la chaleur des yourtes ; le second est une sorte de bible pour qui voudrait voyager en Mongolie et comprendre de quoi, comment et par qui ce pays est fait. Avec Marc Alaux, il n’y a pas de place pour le romantisme. On ne chouine pas sur le nomadisme en perdition, on en explique les mutations ; on ne fait pas dans le larmoyant en faisant mine que ces gens qui ne possèdent que leur rude vie ont tout compris à l’existence. On parle avec sérieux des femmes mongoles, des pierres mongoles, du cheval mongol, de la musique mongole, de la lutte mongole et, accessoirement, des exploits physiques et de courage que l’auteur et son compagnon de marche ont dû déployer pour aller à la rencontre de ces humains forts comme des dieux et misérables comme des hommes.
    Si vous êtes fatigué de lire cet échalas courir sur le tapis steppique, se glacer les os dans les torrents et se vriller les vertèbres dans les montagnes, ''Joseph Kessel, La vie jusqu'au bout'', devrait vous remettre en selle ! Kessel, le journaliste génial, le romancier fantastique à la descente vertigineuse et au souffle de vie qui asphyxia ceux qui avaient commis l’erreur de s’approcher trop près de ce soleil. Jeff, le magnifique, le jouisseur, conté par Marc Alaux, lumineux et sobre, qui a survécu à son premier printemps mongol en relisant tous les soirs à la lueur de la lampe frontale les pages symphoniques des Cavaliers, un des chefs d’œuvres de l’Empereur. Forcément, ça vous forge un livre. Deux cent pages superbes, sans complaisance aucune, regorgeant de détails et pleines d’humour qui vous font comprendre l’étendue du mythe et la sublime difficulté de vivre quand on est un génie.
    Il y a quelques temps, Marc Alaux est reparti refroidir sa fièvre d’existence par - 40° C plusieurs mois sous une yourte. Dans le grand-Ouest mongol il a vécu avec des éleveurs extrêmement pauvres, a beaucoup travaillé la journée et écrit le soir.
    En octobre prochain, ‘’Ivre de steppe’’ paraitra aux éditions Transboréal et sera disponible dans toutes les librairies. Un livre sur la Mongolie ? Encore ?! Et Alors ? On a bien célébré le décès d’un écrivain qui a écrit quatre-vingt fois la même rengaine sans s’en émouvoir. Histoire d’O, paix aux morts. L’avantage avec Marc Alaux, c’est qu’il est bien vivant et que, lui, il se renouvelle.
Matthieu Delaunay



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