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Le billet de la semaine
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Cent ans après.
Réflexions personnelles sur la guerre 1914/1918
Par Jean Delaunay

En ce centième anniversaire de l’année 1918, je me sens, d’une certaine façon, un enfant de la Grande Guerre (bien que né 5 ans après l’armistice du 11 novembre).

Constatant très tôt que ma mère avait une grande expérience des soins médicaux, je n’ai appris que plus tard que, quoique sans formation initiale, elle s’était engagée comme infirmière quand elle a vu son fiancé partir à la guerre en aout 1914. Quelques mois après, elle apprenait sa mort au combat.

Mon père, orphelin de père et fils unique d’une pauvre veuve, étudiant en droit, avait été appelé sous les drapeaux en 1911 et a été démobilisé en 1919, après 3 ans de service militaire et 4 ans de guerre. Ils ont fait connaissance en 1920 et, très marqués par leurs épreuves respectives, se sont mariés sans attendre. Ils avaient dû décider de ne pas nourrir leurs enfants de récits de guerre car je n’en ai pas beaucoup entendu. En revanche, j’ai grandi entouré de femmes en noir ; j’ai aperçu beaucoup de mutilés autour de moi et j’ai connu à l’école un certain nombre de pupilles de la Nation.

Vers ma 10° année, mes professeurs aidant, j’ai commencé à mesurer l’importance de nos pertes humaines et la somme de souffrances engendrées par la Grande Guerre, ainsi que l’immensité des destructions matérielles subies par notre pays des Flandres aux Vosges.

Mon entrée en adolescence a provoqué en moi, enfant réservé plutôt timide, une véritable passion pour la lecture. J’ai alors dévoré quantité de récits de guerre, d’abord ceux de l’aviateur René Chambe ( « Dans l’enfer du Ciel ») et du marin Paul Chack ( «Sur mer et dessous »). J’ai découvert ensuite l’horreur des tranchées décrite en France par Henri Dorgelès (« Les croix de bois ») et outre Rhin par Ernst Jünger (« Orages d’acier »). Je me suis aussi imbibé de Péguy et de Victor Hugo.

C’est alors que mes parents ont accepté de répondre à mes questions, toujours sobrement et cherchant à me laisser sur une note morale : faire humblement et patiemment son devoir à l’endroit où l’on se trouve, aider et aimer les camarades, servir la Patrie…

C’est ainsi que ma mère m’a raconté comment, une semaine après son entrée à l’hôpital du Havre, elle a assisté à sa première opération, le chirurgien lui ayant même tendu la pauvre jambe, bien abimée par un éclat d’obus, qu’il venait d’amputer (sic).
Un autre jour, elle m’a dit comment, après 4 ans de ce régime et pour changer d’ambiance, elle avait embarqué volontaire sur le bateau-hôpital parti, après l’armistice, à travers la Baltique pour ramener des prisonniers français blessés ou malades rescapés de camps situés à la frontière polonaise.
Elle avait tremblé en voyant les vigies scruter les vagues devant la proue pour repérer les mines flottantes qui menaçaient le navire et tirer dessus au fusil pour les faire éclater.

Par-dessus tout, elle nous disait son attachement envers ses blessés, notamment les cas graves qui restaient des mois dans son service. Elle se rappelait l’un d’entre eux, de milieu très modeste, à qui elle venait de remettre 50 francs dans une enveloppe pour agrémenter sa convalescence alors qu’il lui glissait un billet de 5 francs pour la remercier de ses bons soins…

Mon père, en 1914, servait déjà depuis 3 ans comme secrétaire à l’Etat-Major de l’Armée, modeste témoin de la montée vers la guerre, puis continuant au GQG, le Grand Quartier Général. Quinze ans plus tard, il évoquait parfois pour moi l’ambiance fébrile qui y régnait autour du Général Joffre, très calme, lors du sanglant affrontement de Charleroi, puis pendant la bataille de la Marne. Il fût ensuite affecté jusqu’à la fin à une batterie d’auto canons comme sous-officier logistique. (Il sera promu officier de réserve à sa démobilisation et rappelé comme tel en 1938 et en 1939)

Artilleur, il me disait avoir alors humblement comparé son sort à celui des fantassins qu’il voyait monter en ligne pour la Nième fois et en redescendre les rangs clairsemés, épuisés par un séjour épouvantable dans la boue, sous les obus, au milieu des cadavres et des rats. Il m’a fait comprendre l’évolution au fil des ans du moral des soldats partis la fleur au fusil, croyant à une guerre courte et victorieuse, et confrontés à maintes reprises à des menaces nouvelles, stratégiques ou techniques (dont les mines et les gaz). Petit fils de paysans, il évoquait en l’admirant la résistance victorieuse de nos paysans-soldats et le rôle de leurs épouses faisant tourner la ferme avec la hantise de voir arriver Monsieur le Maire porteur d’une horrible nouvelle. Devenu civil, il m’a expliqué la guerre.

Il m’a fait aussi connaitre des parents ayant vécu d’autres expériences. Oncle Georges, officier de marine commandant un bâtiment en Méditerranée, coulé 3 fois et qui ne savait pas nager. Oncle Etienne, gravement blessé à la tête de sa compagnie obligée de battre en retraite au cours d’une attaque, le laissant pour mort sur le terrain. Voyant arriver les brancardiers allemands, il s’était adressé à eux dans leur langue. Pris de pitié, ils le portèrent jusqu’à leur poste de secours où il reçut des soins pendant la nuit. A l’aube, ses marsouins reprenaient le terrain et récupéraient leur blessé. (Il fut tué en 1940 en défendant un secteur du Tonkin lors de l’attaque japonaise.)

***

C’est la somme de toutes ces influences qui fit naître en moi la vocation militaire. Elle est née notamment du contraste que j’observais adolescent entre le pacifisme ambiant (Me revient notamment la chanson à la mode : Amusez-vous, foutez vous d’tout, la vie passera comme un rêve ! » et l’inquiétante montée d’Hitler avec sa redoutable Luftwaffe, ses Panzers et le reste !)

Ma vocation s’était affermie d’année en année et l’horrible défaite de juin 1940 et l’exode qui suivit furent pour moi d’autant plus rudes épreuves.

Elle a cependant résisté car grandissait mon admiration pour mes anciens de 14/18 et ma volonté de défendre mon pays contre de nouvelles menaces.

Parmi bien d’autres, l’exemple de mes parents a aussi compté, si modestes serviteurs de notre pays qu’ils aient été. Après eux, j’ai essayé de mettre en œuvre leurs maitres-mots
Faire son devoir, servir et aimer.


C’est aussi le message que je lègue à mes descendants.
Rappel des pertes françaises 1.400.000 morts, plus de 1.100.000 orphelins de guerre et plus de 5 millions de blessés.

Le fiancé de Maman, Georges Bouquet marin, Etienne Louat capitaine inf colo




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