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Le billet de la semaine
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Je suis bouleversée
En janvier 1950, une mitrailleuse nous tirait dessus; l’un de mes soldats vietnamiens a bondi devant moi pour me la montrer du doigt. La rafale est partie. Il est mort en me sauvant la vie… Rapatrié un an après, en reconnaissance, j’ai adhéré à Enfants du Mékong et, depuis, nous parrainons des enfants asiatiques et nous admirons les jeunes français, filles et garçons, qui s’engagent à leurs côtés pendant une longue période. On les appelle les volontaires bambous.
J’ai été particulièrement frappé par le témoignage de Camille et éprouve le besoin de le livrer à mes amis de France-Valeurs.
Jean Delaunay

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Camille Schaefer, 20 ans, est partie pendant l'été 2017 pour s'engager durant un an auprès des populations reculées de Thaïlande. Responsable de 25 programmes d'Enfants du Mékong, soit de près de 550 enfants parrainés par l'association, elle s'assure quotidiennement de leur suivi.
Rencontre avec une jeune fille dont la douceur et la capacité à se donner entièrement au service des enfants d'Asie est une vraie leçon de vie. (Texte d’Adélaïde Fay)

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S'il fallait dresser un bilan aujourd'hui de ta mission, quel serait-il ?

Je suis arrivée Il y a 8 mois en Thaïlande. J'ai vu l'Issan changer de visage passant d'un vert affirmé à une teinte brune témoignant de la sécheresse de cette période de l'année, j'ai vu le Mékong s'assécher mais ne perdant en rien sa grandeur et sa beauté, j'ai vu des familles éclatées, d'autres rassemblées, j'ai vu des sourires d'enfants, des mamans fières et beaucoup de grands-parents d'un courage bouleversant, j'ai vu des corps abîmés par le dur travail des champs, j'ai vu des sœurs, des pères, des professeurs engagés, j'ai vu des projets d'avenir se construire.
Sur ma route en Asie, j'ai surtout vu de l'espoir, toujours vu des sourires, toujours vu beaucoup d'amour, de bienveillance. Je n'ai jamais vu personne se plaindre, je n'ai jamais entendu le mot « injustice », je n'ai jamais vu d'énervement ni d'agacement. Je suis bouleversée par le courage de toutes les familles, de tous les orphelins que j'ai rencontrés. Bouleversée par leur capacité d'acceptation. Et pourtant... J'ai vu des maisons faites de tôles et de quelques bouts de bois, j'ai vu des enfants abandonnés, des sidéens rejetés, des rêves brisés, des grands-parents fatigués de s'occuper seuls de leurs petits-enfants, des rizières ravagées par les inondations, des pères paralysés, des grandes sœurs obligées de se sacrifier pour laisser les plus jeunes aller à l'école, des jeunes filles abusées, et j'en passe.
Le temps passe bien trop vite. Cette mission est parfois difficile. Mes amis ; ma famille, mes repères me manquent. (…). Parfois, je ressens aussi beaucoup de fatigue car, que ce soit physiquement ou émotionnellement, mon corps est souvent mis à L'épreuve.
Même si les débuts ont été difficiles, depuis quelques mois cette mission me remplit de bonheur. Je prends chaque rencontre, chaque sourire, chaque moment partagé comme un véritable cadeau, un « miracle ». Tous les jours, mon cœur se remplit de nouvelles histoires, de nouvelles rigolades, de nouveaux moments de tendresse. J'aime ces instants simples que je vis : une cuisinière qui vient me raconter une part de sa vie ; chanter avec les enfants, accompagnés de mon ukulélé ; un repas assis par terre où chacun partage son plat, et tant d'autres. Au cœur de chacun de ces moments : le partage. Ce sera le maître mot de cette année. Malgré le temps qui passe, il m'en reste tout de même à parcourir encore. Ce sera certainement une des parties les plus intenses de ma mission avec un déménagement dans le village de Ban Kham à la fin du mois, une semaine d'animation et de cours d'anglais avec 30 jeunes adolescentes, La rentrée scolaire en mai 2018, une sortie à l'aquarium avec les enfants du village de Ban Don Wai et bien d'autres choses. Les projets fourmillent.
Dans bien des situations, je me suis sentie impuissante. Une impuissance qui, à chaque fois, me fait sentir si petite. On aimerait mais on ne peut pas. On ne peut pas tout contrôler, on ne peut pas se battre sur tous les fronts. Parfois, on doit accepter. J'accepte. Alors il me reste d'autres armes : l sourire, le dialogue et l'écoute. Après ces 8 mois, je pense que ces 3 éléments définissent ce qu'est le « don », un élément essentiel lorsqu'on devient Bambou.

Qu'est-ce qui t’aide à donner chaque jour un peu plus ?

« Je n'ai pas de rêve. Pourquoi en avoir un puisque je suis pauvre ? » Cette phrase m’a été dite par une nouvelle filleule. Elle a changé le cours de ma mission. J'ai d'abord été attristée qu'une jeune fille pense qu'elle n'avait pas le droit de rêver, qu'une jeune fille n'ait pas de projet, ne sache pas qui elle veut être. À partir de ce jour-là, j'ai compris la vraie force du parrainage. Le parrainage offre l'opportu¬nité de rêver. Et quoi de plus important pour un enfant, pour un jeune que de rêver ?

As-tu un nouveau filleul dont tu as envie de partager l'histoire ?

Je n'oublierai jamais cette rencontre tant elle m'a bouleversée. J'étais à Klong Lan, dans les petits villages de montagne. La sœur avec qui je travaille m'avait demandé de venir rendre visite à une famille qui avait besoin d'aide. Après quelques kilomètres de voiture, j'arrive devant la « maison ». Difficile de nommer ce que j'avais en face de moi comme « maison ». Quatre murs de tôle enfermant quatre mètres carrés. Au centre de la pièce, j'ai découvert le père, entièrement paralysé, sur son lit d'hôpital. Autour, il y avait la maman et les deux filles. Thongchai a eu son accident sur un chantier, il est tombé d'un immeuble. Depuis, il est totalement dépendant de sa femme. Ils étaient pourtant en train de construire une nouvelle maison. Rêve brisé. Aucun des deux parents ne peut travailler. J'étais bouleversée, j'essayais de contenir mon émotion. J'ai senti la mère épuisée, triste. Que faire avec deux enfants à charge ? Croire en la solidarité. La force de la solidarité est impressionnante dans ces villages. Ici, chacun les aide comme il peut avec un sac de riz ou un peu d'argent. Et pourtant ils sont, eux aussi, pauvres. Cela fait écho à une très belle phrase dite par sœur Anna : « La pauvreté n'empêche pas le partage. » Désormais, nous parrainons Lamyai. Elle a 8 ans, elle est en CE1.

Pourrais-tu partager avec nous quelques phrases qui font marquée depuis ton arrivée ?

« J'avais promis à mon fils qu'il pourrait aller à l'école, je ne savais pas comment je pourrais tenir cette promesse, c'est Enfants du Mékong qui m'a permis de la réaliser. » (Mère de Pam, dernière année d'études) « Le plus important pour moi est d'aller à l'école car c'est ce qui me permet de construire mon futur. » (Ten, Terminale) « Merci de m'avoir aidé, je suis reconnaissant qu'on m'ait donné l'opportunité de réussir. Je pense à mon parrain, c'est comme une famille. » (Saran, dernière année d'études) « Le parrainage m'aide à penser mon futur et à le construire. » (Anuwat, Bac+2)
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Paru dans le N°de juin-juillet 2018
d’Asie-Reportages le magazine d’enfants du Mékong
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