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N'oublions pas la Terre!
Je descends de paysans, j’ai été ouvrier agricole l’été pendant l’occupation et je reste jardinier amateur aujourd’hui encore. C’est dire si je suis profondément attaché à notre terre sous ses deux acceptions : la glèbe nourricière (qui devient pour moi chaque jour plus basse) et le globe où je vis depuis près d’un siècle et dont je continue à suivre avec passion l’évolution au quotidien, celle de la nature qui me fascine et, encore davantage, celle de la population. C’est pourquoi j’ai bien aimé l’article que je vous présente. Il est écrit par un expert plein de bon sens, lui…
Jean Delaunay

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N'oublions pas la Terre!

Au début des années 1960, alors que les Soviétiques et les Américains ne s'étaient pas encore lancés dans le défi de la course à la Lune, un philosophe allemand s'était inquiété de voir les humains, via Spoutnik et les premières sondes spatiales, affronter un monde aux dimensions tellement disproportionnées en comparaison de celles habituelles à la vie sur Terre. « Le ciel nous est-il ouvert ? », se demandait Walter Pons. Socrate lui avait inspiré sa réponse : «Nous ne connaîtrons pas vraiment le monde, si nous ne nous connaissons pas d'abord nous-mêmes. » Avons-nous suivi son conseil?
Quoi qu'il en soit, alors que nous nous préparons à célébrer le cinquantenaire du premier pas de l'homme sur la Lune, cette interrogation n'a rien perdu de sa pertinence ni surtout l'espace de sa démesure !
Plusieurs entreprises privées, soutenues par des initiatives gouvernementales, élaborent des projets d'exploitation des ressources spatiales, dans le but de rendre plus faciles et moins coûteux les voyages interplanétaires, voire dans celui de rapporter des minerais sur Terre.
L'idée n'est pas neuve : la conquête de l'espace n'emprunte-t-elle pas de nombreux éléments mythiques et symboliques à la frontière du Far West, à la ruée vers l'or ?
Forts des expériences du passé et du droit spatial en vigueur, les juristes s'interrogent d'ores et déjà sur la possible gouvernance de ces activités, en particulier au regard des principes fondateurs de liberté d'accès à l'espace et de sa non-appropriation. Le défi n'est pas mince, mais surtout le souci de Pons reste d'actualité: est-il possible, raisonnable, de nous mesurer ainsi à l'espace ?

En effet, nous nous inquiétons du caractère limité des ressources terrestres, des menaces que nous faisons peser sur l'évolution des climats, des conditions de vie sur notre belle planète bleue; nous nous soucions des conditions désormais exigées pour nous assurer un développement durable. À l'inverse, les ressources spatiales paraissent illimitées, au point d'être considérées comme la seule issue de secours envisageable pour notre humanité menacée...
Mais nous devons prêter attention : la démesure de l'espace pourrait se révéler dangereuse et même fatale pour nos sociétés. N'oublions pas la Terre. Ne ralentissons pas nos efforts pour consommer moins ou plus rationnellement les métaux rares, sous prétexte de disposer dans l'avenir des matériaux des astéroïdes. Ne rêvons pas de pouvoir abandonner notre planète, une fois celle-ci devenue pour nous invivable, pour rejoindre Mars ou un autre endroit de l'espace que nous aurons transformé selon nos désirs. Pensons aux incroyables efforts nécessaires pour maintenir en vie des astronautes à bord d'une station spatiale située à quelques encablures de la Terre.
La seule mesure que nous devons respecter est celle de l'humanité tout entière.
Envisager la survie de notre espèce sous la forme de colons martiens triés sur le volet et, pourquoi pas, soigneusement transformés, est-ce là raison garder?
Le ciel n'a pas fini de nous interroger sur notre terrestre et humaine condition.
Jacques Arnould
chargé de mission pour les questions d'éthique
au Centre national d'études spatiales
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Paru dans La Croix du 31 mai 2018




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