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Le billet de la semaine
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Jeunesse Lao
Depuis 2016, Enfants du Mékong tente de développer la formation humaine et professionnelle d’étudiants laotiens pour élargir les horizons de jeunes souvent en mal de projets et d'idéaux. Matthieu Delaunay en a fait un reportage qui pourrait être utile aussi à des jeunes français. JD
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Ce matin, au foyer des Sœurs de la Charité de Vientiane, des étudiants sarclent le jardin, d'autres nourrissent les vaches, d'autres enfin préparent le repas du soir. Dans le hall, Angélique et Ségolène expliquent à deux étudiants le thème de l'après-midi : simulation d'entretien d'embauche. Voilà un peu plus d'un an que cette formation a débuté au Laos, et Angélique, volontaire Bambou depuis 2016, explique le sens de sa délicate mission : « J'organise des temps de formation humaine autour de la connaissance de soi, des priorités à mettre dans sa vie, de la découverte culturelle et aussi des temps d'animation plus ludiques. Nous menons aussi des actions en faveur de l'insertion professionnelle. Bien se connaître pour trouver sa voie, voilà la recherche de nos étudiants. Beaucoup ont des diplômes, mais surtout besoin de trouver un travail et de valoriser leurs formations. »
Pour la plupart issus des campagnes ou de familles pauvres de Vientiane, aucun de ces étudiants n'avait sérieusement appris à rédiger un CV, à démarcher des employeurs ou se comporter lors d'un entretien. « Quand ils sont arrivés, ils étaient mal à l'aise, avaient du mal à soutenir le regard ou à s'exprimer. Pour certains, les progrès sont importants. »
Travailler ? Mais où ?
Économiquement, le Laos vit une situation complexe. Entouré de puissants voisins [Chine, Thaïlande et Vietnam, ndlr], le pays profite du dynamisme régional et devient de plus en plus attractif pour les investisseurs étrangers, notamment dans les secteurs de l'énergie et des mines. (…) Le taux de croissance laotien s'est élevé à 6,4 % en 2015, soit l'économie la plus dynamique de l'ASEAN (…). Peu industrialisé, le Laos exporte de l'électricité vers les pays voisins et espère tirer profit de son potentiel hydroélectrique, estimé 23 000 MW. Le secteur minier (cuivre, étain), première source de devises étrangères, joue également un rôle déterminant, et l'agriculture représente encore 70% des emplois.
Tiré par le tourisme, le PIB a doublé en cinq ans. Si ces chiffres montrent une volonté du gouvernement de développer le pays, la corruption et d'autres facteurs viennent ombrer ces résultats. En pratique, le bassin d'emploi du Laos, c'est d'abord Vientiane. En province, il est beaucoup plus compliqué de trouver du travail et la plupart de ceux qui y parviennent sont soit fonctionnaires, soit journaliers .
C'est pour trouver des emplois fixes que les choses se compliquent. « Au Laos, il peut arriver qu'on ait à payer pour obtenir un emploi, même si ce cas de figure est de plus en plus rare. C'est pour cela que les responsables de formation orientent les étudiants vers le secteur privé ou les entreprises étrangères. Faire évoluer les mentalités, ouvrir des perspectives en informant, voilà les objectifs des formateurs de Vientiane pour permettre à ces jeunes de réaliser leurs rêves, qui ne sont pas forcément ce à quoi ils pensent à priori.
Partenaire d'Enfants du Mékong à Vientiane, Fondacio est une association internationale qui leur dispense une formation professionnalisante de quatre mois. Ségolène, volontaire pour l'association explique son action qui s'étend au-delà des cours d'informatique et d'anglais: « Nous faisons en sorte que les étudiants apprennent à mieux se connaître, à découvrir le sens de la vie. Nous nous adressons aussi à des jeunes déscolarisés qui n'ont pas de diplôme à jour : reprendre des études, créer un commerce ou rejoindre un institut de formation aux Philippines... Les opportunités sont plus nombreuses pour eux ! »

Fondacio est basé dans le centre, et cela réjouit la sœur Latsamy, responsable du foyer formée en France. Elle s’est donné pour priorité de fournir des outils à ces adultes pour qu'ils deviennent acteurs de leur vie : « Cette proximité nous permet de fédérer [es objectifs et tes énergies. Nous nous répartissons le travail et, aujourd'hui, nous mettons l'accent sur l'entretien d'embauche, nous travaillons sur la communication non verbale, le fait de donner une bonne première impression. Cette simulation permettra aux étudiants de s'évaluer entre eux, à l'aide d'une grille précise. »
Pour elle, les filles du foyer sont beaucoup plus expressives, plus heureuses aussi, depuis que la formation est ouverte : « En sept mois, il y a eu une amélioration mais on doit continuer à les aider en organisant des débats, en les incitant à prendre la parole plus souvent et en les faisant travailler par petits groupes. » Des activités sont organisées entre les trois foyers de la ville: lectures, débats autour des choix et des priorités de l'existence, comment devenir acteur de sa vie, mieux gérer ses émotions... Le tout entrecoupé d'Olympiades et d'une soirée « Incroyables Talents » pour permettre aux jeunes de sortir d'un quotidien très intense. Car le réveil sonne à 5 heures du matin et il faut préparer les repas. Puis une journée de cours classique commence vers 8 heures jusqu'à 18 heures. IL faut ensuite faire la cuisine et le jardin. Le samedi matin, c'est le grand nettoyage. Chaque début de semaine commence par une évaluation : « Comment ai-je progressé par rapport à la semaine dernière ? Quelles sont mes forces et mes faiblesses ? » C'est de cela qu'il est question dans cette simulation d'entretien d'embauche. Le hall retentit rires et de discussions sérieuses, les réponses, parfois, peinent à sortir, certains semblent se libérer en même temps que leurs paroles.

Suyai est aussi volontaire à Fondacio. Pour cette étudiante malaisienne de 21 ans qui parle et écrit le chinois, le tamouL, l'anglais et le malais, il est indispensable de mettre l'accent sur la motivation, car c'est cela qui peut faire la différence. Fin de l'exercice. Les volontaires organisent un long débriefing sur l’intérêt de l'activité. La réponse vibre d'applaudissements et de mercis tonitrués. « La plupart des jeune ont bien joué le jeu, et pris conscience de l'intérêt d'une telle simulation. Cela leur prouve que leur profil est intéressant et riche. Laotien ou pas, on a tous besoin de savoir qui on est. »
Pour la volontaire, l’objectif est de rendre ces jeunes acteurs de leurs vies. Elle estime que, si les familles sont un poids gigantesque, elles sont aussi source d'une solidarité formidable, et que c'est aussi vers elles que doit se tourner la pédagogie : « Ce qui me motive, c'est ce "mieux être" chez tes jeunes, parce qu'ils n'ont pas envie de travailler aux champs ! On essaie de leur montrer qu'ils peuvent vivre dans de meilleures conditions et en faire profiter la famille. » Ce soir, il y aura la projection d'un film, suivie d'une discussion sur le thème « vivre ses rêves ».
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UNE FORMATION HUMAINE POUR SE DÉCOUVRIR
« Sortir de notre timidité », voilà le cri du cœur des étudiants lorsque je leur demande : « Quelles sont les compétences que vous souhaitez acquérir ? ». Dans un système éducatif où le par-cœur étouffe la prise d'initiative et où le communautaire prend le pas sur l'affirmation de soi, les jeunes Laotiens doivent redoubler d'efforts pour prendre leur place sur le marché de l'emploi face aux étrangers. Par ailleurs, le système académique laotien n'est pas suffisamment adapté à l’actualité, ce qui rend la tâche difficile à nos étudiants. En effet, les filières tournées vers des secteurs porteurs forment surtout des cadres. Une réforme tente actuellement de donner plus de chances aux plus modestes de trouver un travail en adéquation avec leur diplôme. Dans ce contexte, la formation humaine permet aux jeunes de se découvrir, de se façonner en profondeur, en tant qu'adultes responsables, forts de leurs talents et conscients des enjeux de la société. Lors d'une formation sur la prise de parole en public, ils se surprennent à sortir d'eux-mêmes et se dépassent. Alors les visages s'illuminent. Ils sont parfois les seuls de leur famille à étudier et, grâce à ces outils, ils ont les clés pour aboutir et soutenir financièrement leurs familles. Ils ne feront peut-être pas tous de grandes études, leur travail ne correspondra peut-être pas exactement à leur diplôme, mais ils seront construits sur des bases solides, sur qui l'on peut compter, et seront parés pour trouver leur place dans la société.

(Manuella Oswald, volontaire Bambou chargée de l'animation, la formation humaine et l'orientation professionnelle à Vientiane)
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Publié par Asie Reportage (Enfants du Mékong) Mars 2018




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