HTML> Le billet de la semaine de France Valeurs
http://www.francevaleurs.org

Le billet de la semaine
Retour
« Les mistrals gagnants »
« Les mistrals gagnants »
par Jean Delaunay

Anne-Dauphine Julliand est l’auteur de « Deux petits pas sur le sable mouillé », émouvante autobiographie au réalisme positif parue en 2011. Elle y décrit ses réactions de femme enceinte qui soigne sa petite fille atteinte d’une terrible maladie et qui découvre que son bébé à naitre l’est aussi. Malgré la cruauté de la situation décrite, j’ai admiré la force d’âme de cette mère. Elle donne d’ailleurs depuis beaucoup de conférences-témoignages.
Dans le même esprit, elle vient de réaliser « Et les mistrals gagnants ». C’est un nouvel hymne à la vie : un film documentaire émouvant, drôle et sensible sur le quotidien de cinq enfants malades. Elle sait de quoi elle parle. Je reprends ici un commentaire lu sur internet.

« Franchement, qui a envie d’aller au ciné pour voir un film sur des enfants malades?
Le sujet a légitimement de quoi faire fuir. Pourtant, Anne-Dauphine parvient à faire de ce sujet très difficile un film lumineux et totalement positif…
Son documentaire, filmé à hauteur d’enfant, nous fait prendre de la hauteur sur nos vies. Si nous sommes fortement touchés, il n’y a jamais de pathos et quand bien même tout est montré, cela est fait avec du cœur, beaucoup de pudeur et un respect aimant. Ces enfants ont une force incroyable face à la maladie, ils sont aussi très matures pour leur âge mais restent avant tout des enfants. Solidarité, humour, souffrance, courage, joie, la palette d’émotions est vaste et brillante. Rien de tel qu’un enfant pour nous montrer à quel point l’instant présent est simple, beau et important. Et ce constat prend encore plus d’ampleur quand on sait que cet enfant souffre et qu’il parvient malgré tout à rire et à voir encore le bon côté des choses. D’ailleurs, on rit encore plus souvent que l’on pleure durant la projection ! On découvre aussi des parents forts et aimants qui assument totalement la maladie et qui parlent franchement à leurs enfants tout en leur laissant une belle part de liberté, en les laissant jouer à des jeux qui peuvent les blesser encore plus, mais ces jeux sont vitaux pour leur moral et pour qu’ils puissent profiter du temps qu’il leur reste ici-bas.
A l’heure où les hôpitaux sont montrés du doigt, on apprécie de voir des équipes médicales humaines, patientes au service de ces petits êtres si attachants. Laissez-vous porter en famille vers votre cinéma et écoutez bien ce que qu’ils ont à dire : vous en sortirez grandis.
»
***

A cet égard, je trouve une interview de l’auteur dans la revue des « Enfants du Mékong ».

L’enfant est souvent associé à l'innocence. C'est pourquoi sa souffrance nous paraît injuste et insupportable. Vous, vous avez choisi de la raconter et de la filmer. Pourquoi ?
« Tout d'abord, je ne pense pas que les enfants soient innocents. Je suis étonnée par la lucidité et la spontanéité de leur rapport à la vie. D’avantage insouciants qu'innocents, ils savent, sans avoir nécessairement vécu des choses éprouvantes, ce qu'est la vie, qu’ils sont nés et qu'ils vont mourir. Ils savent qu'on souffre dans la vie. Et, bien qu'ils sachent tout cela, ils continuent d'avancer. Cela les rend très inspirants à mes yeux : ils aiment et apprécient pleinement la vie. Ils. J'ai choisi de montrer les enfants souffrants parce que je trouve incroyable cette faculté qu'ils ont à ne pas changer leur conception de la vie malgré la souffrance, la maladie ou la perspective de la mort. Bouleversés quand lnous apprenons que nous sommes malades, cela provoque chez nous une boulimie de vie ou bien, à l'inverse, le désir que tout s'arrête le plus rapidement possible. Au contraire l'enfant continue d'avoir cette conception globale de la vie en intégrant la composante de l'épreuve. »

Qu'est-ce qu'un parent se dit lorsqu'il découvre que son enfant est malade ?
« En apprenant les maladies de ma première puis de ma deuxième fille, je m'étais dit : « Je ne peux pas être mère dans cette situation de ta manière dont je m'étais projetée ». Et puis j'ai compris que la maternité impliquait de rendre son enfant heureux quelles que soient les circonstances de sa vie, et surtout de l'aimer. Cela, la maladie ne le change pas. J'ai été très apaisée d'en prendre conscience car cela signifiait aussi que jusqu'au dernier jour, je pouvais remplir pour elles mon rôle de mère. C'est en les regardant vivre, en acceptant que leur vie continue, qu'elle ait la même valeur, la même raison d'être qu'elles soient malades ou pas, que moi j'ai pu réorienter ma façon de voir les choses. C'était très libérateur vis-à-vis du sentiment d'échec que j'ai pu ressentir car je ne pouvais pas guérir mes filles... Le cœur de la relation à l'autre - surtout quand on donne la vie - c'est d'aimer en toute circonstance y compris dans ce chemin qui n'est pas celui qu'on avait choisi ni prévu. »
Comment est-ce qu'on vit avec la mort d'un enfant ?
« D'abord on vit, c’est incroyable mais c'est étrangement rassurant. Pour l'instant, je suis dans le dur et je lutte pour tenir bon. Je pense que pour survivre à la mort d'un enfant, pour ne pas devenir fou, il faut adopter une discipline de vie. Cela fait 10 ans que Thaïs est morte et je ne peux pas m'empêcher de me dire qu'il y a quelque chose d’absurde dans tout cela. Évidemment les souve¬nirs s'effacent, sa présence dans notre quotidien n'est plus là, mais ce qui persiste c'est l'amour qu'on lui porte. Et cet amour n'est pas un amour passé. Il ne s'agit pas que d'un souvenir, tout comme notre souffrance d'ailleurs. C'est cet amour qui nous permet de dépasser l'absurdité qui pourrait nous pousser à nous dire : «À quoi bon nous imposer de continuer à souffrir ainsi ? » Par amour, tout simplement. »
Vivre la maladie avec vos filles, les accompagner et les aimer sur ce chemin vous a-t-il préparée à supporter leur absence ou bien sont-ce deux choses totalement différentes ?
« Non, ce sont deux choses vraiment différentes. Nous avons cependant mis des choses en route avec mon mari, notamment en refusant de chercher un sens à leur vie ou à leur mort. Ne pas chercher à tout justifier est un lâcher-prise très salvateur. Dans la vie, il y a des choses qu'on ne peut pas comprendre. (…) On est dans une époque très belle mais où tout doit être explicable, logique ou justifiable. Accepter qu'il existe aussi des choses qui doivent juste être vécues sans forcément les comprendre, c'est d'autant plus libérateur qu'on n'en a plus l'habitude. »
Vivre n'est pas comprendre...
« Il y aura toujours des choses qui nous dépassent. J'ai beaucoup réfléchi à cette phrase qui habite énormément nos générations : « It faut faire confiance à la vie ». C'est absurde ! La vie n'est pas là pour qu'on lui fasse confiance ou non. Je me suis beaucoup appuyée sur cette idée au début mais le jour où une catastrophe vous tombe sur la tête - deux fois de suite en plus dans un laps de temps très court - vous ne pouvez plus faire confiance à la vie. Alors quoi ? Vous n'êtes plus digne de la vie ? Beaucoup de choses remises en cause montrent les limites de cette maxime. Du coup j'ai préféré me faire confiance à moi-même. Non par orgueil mais par confiance en la nature humaine. Je suis persuadée que tous nous avons des forces que nous ne soupçonnons pas. Accepter de se faire confiance c’est accepter que l'on ne choisira pas ses épreuves mais qu'on pourra toujours choisir la manière dont on les vivra.
La vie peut nous paraître dénuée de sens , on reste le capitaine de cette vie-là. C'est un moyen de continuer à aimer la vie. On ne choisit pas la tempête mais on mène la barque ! »
Dans « Et tes mistrals gagnants » la joie des enfants que vous filmez frappe au premier instant. Cette joie, selon vous, est-elle une vertu, un remède, une force ?
« Je pense que la joie est propre à la nature humaine. L'homme cherche à être heureux et l'enfant en particulier est dénicheur de pépites de bonheur. Mais, surtout, l'enfant est capable de séparer cette recherche de la joie des circonstances de sa vie. Cela peut paraître facile à dire quand on vit dans un certain confort mais je crois sincèrement que les circonstances de la vie nourrissent la joie mais n'en sont pas les conditions exclusives. C'est très délicat car il ne faut pas tomber dans l'angélisme. L'épreuve est l'épreuve et je ne la souhaite à personne mais elle n'empêche pas forcément la joie. C’est assez mystérieux et incroyable.
Certaines choses sont des sources évidentes de joie et de bonheur et, à ce titre-là, la meilleure est l'amour ! C’est essentiel : quelqu'un qui se sait et qui se sent aimé - quelle que soit la source de cet amour est beaucoup plus profondément joyeux .
Dans mon film, une phrase m'a bouleversée et je suis heureuse d'avoir fait un documentaire et non pas une fiction rien que pour avoir pu l’entendre. C'est quand Tugdual, malade d'un cancer, qui a failli mourir plusieurs fois déjà, dit :
« Être malade ça n'empêche pas d'être heureux. En fait, je crois qu'il n'y a rien qui empêche d'être heureux ». C'est une conviction profonde qui est propre aux enfants. Et il se trouve que l'enfant, c'est aussi nous. Il n'y a pas les enfants et les adultes, il y a des enfants et d'autres qui ont grandi. Cette réflexion de Tugdual nous invite à nous interroger nous-mêmes sur ce que l'on pensait et ce que l'on savait étant enfant, qu'on a abandonné pour tout un tas de raisons et qui est quand même en nous, qui participe à la nature humaine. C’est une bonne invitation à la retrouver. »

L'enfant, surtout l'enfant souffrant, éveille naturellement la compassion chez l'adulte. Selon votre propre expérience, quels sont les fruits de la compassion ?
« Je ne serais pas aussi catégorique que vous. La souffrance de l'enfant peut aussi provoquer un rejet. Il ne faut pas en avoir honte. On ne peut pas porter toute la souffrance du monde. La compassion, c'est notre capacité à sortir de nous et à nous approcher de quelqu'un qui souffre tout en mettant notre cœur à l'unisson de cette personne. Je trouve que c'est une très belle capacité humaine qu'il faut développer parce que c'est toute la beauté de notre société humaine de ne pas nous réduire à une somme d'individus qui vivent côte à côte isolé¬ment. Nous sommes tous reliés et la vie des autres interagit avec la nôtre. C'est tout l'intérêt de partager des histoires - et pour moi de partager la vie de ces cinq enfants du documentaire. Ce n'est pas uniquement pour montrer ce qui se passe dans les hôpitaux mais aussi pour que ces vies se connectent aux nôtres. Cela nous permet de nous interroger sur notre vie et celles au contact desquelles nous sommes. »
***



PS : Vos commentaires dans le forum.