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Le billet de la semaine
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A propos de la notion de « mesure »
Le livre dont il a été rendu compte ici la semaine dernière évoque, sous une forme romancée mais très convaincante, le grave danger que représente le transhumanisme. Il m’a paru intéressant de présenter une vision complémentaire du sujet à travers « Une question de taille » écrit dans un autre esprit. Je remercie notre amie Martine d’avoir bien voulu le faire, elle qui, grâce à sa grande culture de théologienne très ouverte et sa familiarité avec les grands auteurs sait mettre les problèmes existentiels à la portée de tous.
Jean Delaunay

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A propos de la notion de « mesure »
Par Martine Barbaud
Dans son ouvrage intitulé « une question de taille », Olivier Rey veut nous alerter sur ce qu'il nomme « le dernier délai », avant le dérèglement final qui menace, selon lui, l'humanité tentée par le dépassement de la condition humaine.

Constatant que les avantages que peuvent procurer les progrès diminuent par rapport aux inconvénients qu'ils suscitent jusqu'au moment où les inconvénients dominent, il en déduit qu'il existe un seuil au-delà duquel le développement devient contre-productif et nuit à la situation qu'il était censé améliorer.

D'où le rythme infernal que nous subissons.
Il s'emploie alors à débusquer dans nos sociétés modernes les excès en tout genre, hypertrophie qui affecte tous les secteurs de la vie sociale, l'école, la médecine, l'économie.
Puis, il remonte aux sources de la Sagesse grecque.
Pour les philosophes de l'époque classique, l'idéal du Sage était la juste mesure. Ils critiquaient sévèrement ce qu'ils nommaient « l'ubris» , c'est à dire la démesure, la boursoufflure, l'excès.
Or, la modernité cherche en tout le dépassement des limites.
« Dépasser les frontières», annonce fièrement le logo du CNRS.
Véritable inversion de ce qu'enseignaient la Torah, les Prophètes, les Evangiles et Saint Paul.
Ainsi au jardin d'Eden : dans ce récit symbolique et inaugural de notre humaine condition, tout est donné à l'homme, mais une limite est posée : « Tu ne mangeras pas de ce fruit ». Puis, c'est la tentation démiurgique du Satan « Vous serez comme des dieux ». Enfin, la catastrophe qui s'en ai suivi : l'expulsion du paradis.
Dans les évangiles, St Mathieu ne dit pas autre chose : « Bienheureux les pauvres en esprit ».
Et, bien sûr, St Paul qui dans toutes ses lettres met en garde contre « l'ubris ».
Ainsi que le sage Thomas qui vantait dans la Somme théologique « l'austérité en tant que vertu ».
Peu à peu, la science, dont les progrès semblent infinis, prend le pas sur tout le champ du savoir et de la vie.

A force d'éliminer la notion de finitude humaine, une société qui récuse toute transcendance en vient à perdre peu à peu la prééminence de l'éthique.

Dans l'ancienne morale, la limite désignait « ce qu'on ne doit pas faire ». Selon la nouvelle morale, elle représente « ce que l'on ne peut pas encore faire » et « ce que l'on doit parvenir à faire ».
Si bien qu'il peut être opportun de changer la loi afin de rendre licite ce qui était jusque-là interdit. Et le pas est vite franchi.
Autrefois, l'individu valait en tant qu'il se confirmait au bien, tandis que l'individu moderne pose ses propres valeurs.
L'idée même du bien s'estompe pour laisser place aux convictions personnelles et delà à un affrontement des subjectivités.

Le dernier chapitre « L'avenir par surcroît », laisse toutefois entrevoir une issue moins défavorable à ce « gigantesque processus », ce titanesque glissement de terrain dans la démesure.
Ainsi, la perspective de revenir à des modes de vie plus sobres semble s'annoncer. Il ne s'agit pas de se limiter pour survivre, mais de se limiter pour mieux vivre.
En somme l'austérité pour vertu prônée par Saint Thomas.

Le livre se clôt sur une citation d'Yvan Illich : « Le sentiment d'être à même de célébrer le présent et le célébrer de la façon la plus humble qui soit, parce que c'est beau et non par ce que c'est utile pour sauver le monde ».
« L'avenir, s'il y en a un, nous sera donné par surcroît ».

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Il n'est pas possible de rendre compte exactement de ce qui est dit dans ce livre touffu et passionnant. Il faut le lire.
Je vous invite à le faire.
MB

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Une question de Taille
Olivier Rey -. 2014.
Les essais - STOCK.