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Le billet de la semaine
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L’Asie au corps
Avant d’exercer son métier de journaliste, notre petit fils Matthieu avait voulu, en 2011, ajouter à sa découverte du monde en parcourant à vélo avec un ami l’itinéraire Lyon-Vladivostok via l’Espagne et l’Afrique du Nord. Ce, en un an au prix de deux graves accidents, l’un au départ, l’autre à l’arrivée. Depuis, il s’est passionné pour l’Asie et, avant qu’il ne reparte ailleurs, je lui ai demandé pour France-Valeurs de me résumer ses impressions d’Asie. Merci Matt, bonne chance au Canada.
Jean Delaunay

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L’Asie au corps

Toute région réclame sa part et son importance du monde. Prenez l’Afrique, avec une démographie galopante, des dunes éternelles, des famines et des populations fiévreuses qui poussent les portes européennes à la recherche d’une vie plus douce, paisible et tempérée. Et puis, il y a l’Amérique. Au Nord, l’opulence, l’inventivité, l’emphase, l’obésité, la gloutonnerie, le génie, la bienveillance et la guerre. Au Sud, l’énergie, le brassage culturel, les cicatrices d’une colonisation violente, la drogue, les Andes, des révolutions, une soif de liberté et une lutte contre les inégalités et l’émancipation face à l’autoproclamé grand frère, l’oncle Sam. L’Europe, son art, sa douceur de vivre, ses cuisines et ses paysages, son unité continuellement remise en cause, et surtout ses façons de vieillard en fin de course qui croît comprendre les origines du monde à l’ombre de son voisin immense, l’ours russe. L’Océanie aussi, territoires neufs et envoutants, ensoleillé ou sous les trombes, ses déserts et ses cimes enneigés, ses moutons, ses surfeurs et surtout ses surfeuses. Sa nature, presque intacte et ses peuples ancestraux, presque morts. L’Antarctique, terre glacée (mais encore pour combien de temps ?), horizon blanc marqué par les boursoufflures des ressacs et des glaçons rabotés par les vents violents. Là-bas, tout en bas, des manchots et des phoques disputent à quelques poignées d’hommes le droit de vivre au frais et à peu près en paix. Et puis enfin, il y a l’Asie.

J’ai le sentiment que l’Asie du Sud-Est est regardée par tous comme je la regardais il y a encore trois ans, tandis que je me trouvais à l’extérieur de l’aéroport de Rangoon, en Birmanie : avec le sourire, appétit et incompréhension. J’avais quitté la tempérée, ordonnée et grouillante Kunming, capitale du Yunnan, et en deux heures de vol, m’étais retrouvé dans la pétulante saison des pluies à héler des voitures que je croyais être des taxis. Ma première incursion asiatique remonte au mois de juillet 2014. Depuis, j’y suis retourné cinq fois et y ai séjourné en tout plus de huit mois.

D’aucuns considèrent que le centre du monde se situe encore du côté des rives orientales et occidentales de l’océan atlantique. La puissance économique et militaire américaine, le géant russe qui commence à s’ébrouer plus librement, l’Union Européenne qui pèse lourd, la Méditerranée qui est devenue la scène et le décor de flux migratoires qui commencent seulement leurs lentes pérégrinations, les caméras du monde entier semblent braquées sur cette partie du monde. Mais c’est un peu vite oublier que ces caméras sont occidentales, donc partisanes et mutilantes.

Il en est d’autres qui pensent que le centre névralgique du globe se déplace vers l’Est. Je me range à leur avis. Je ne ferai pas au lecteur l’affront de lui rappeler la puissance chinoise, deuxième économie du monde. Je ne décrirai pas le trafic maritime qui transite par ses villes tentaculaires sur polluées et habitées. Je ne rappellerai pas qu’un milliard trois cent millions d’individus ne peuvent tenir sur un seul pays et que la viabilité d’un Etat en tension passe aussi par ses marges et son expansion. Alors, on repousse les frontières et on va voir ses voisins. Et puisqu’il se dit que le monde est devenu un village, les moyens de transports et les nouvelles technologies permettent à un Chinois d’aller s’implanter en Afrique, en Amérique du Sud, et bien sûr, en Asie du Sud-Est. Il se dit qu’au Cambodge, une ville de plusieurs dizaines de milliers d’habitants est construite par des Chinois et uniquement accessible à eux. À Vientiane, capitale du Laos, un quartier entier de la ville est occupé par les citoyens de l’Empire du Milieu. Bangkok, la capitale thaïe, un des emblèmes, au moins visuel, de l’Asie a été construite et développé par des… sino-thaïs ! Le poids de ce pays est donc considérable, mais c’est aussi vers ses voisins frontaliers au sud-est qu’il faut se tourner pour comprendre comment et pourquoi le centre du monde est aujourd’hui dans cette région.

D’un point de vue économique, même si elle a marqué le pas ces deux dernières années, elle connaît une croissance importante et un dynamisme inégalé. Pour preuve, d’après un rapport du FMI datant de 2016, la Chine explique 40 % de la croissance mondiale et l’Asie 66 % (avec en outre 6 % pour l’ASEAN). L’Asie au sens large est région la plus dynamique avec une croissance de 6,4 % en 2016 qui se tassera un peu en 2017. La croissance du PIB s’évalue entre 3 et 7 % dans les pays d’Asie du Sud-Est. Mais toutes ces belles nouvelles sont à tempérer par un regard sanitaire. Peu de gens souffrent de la faim, mais la malnutrition est encore extrêmement présente et touche en particulier les femmes et les filles. Un rapport de L’Organisation mondiale de la santé (OMS) de la fin de l’année 2016, avance que, dans la région, 60 millions d'enfants âgés de moins de 5 ans sont rachitiques, et 8,8 millions sont en surpoids. Aujourd’hui en Asie du Sud-Est, la croissance a apporté une stabilité alimentaire indéniable mais avec elle, de nouvelles pathologies qui frappent les pays riches depuis les années 80 : le diabète et l’obésité.

D’un point de vue démographique, et suivant la marche du monde dont la population a été quasiment multipliée par trois depuis 1950, les campagnes se vident partout et les villes explosent. Depuis 2014, plus de la moitié de la population mondiale est urbanisée. À Metro Manila, capitale-agglomération des Philippines, 40% des 17 millions d’habitants vivent en bidonvilles. Chaque jour, des centaines de personnes viennent gonfler des baraquements de tôle et insalubres déjà pleins à craquer. La pauvreté extrême augmente, en même temps que l’urbanisation galope. Manille n’est qu’un exemple parmi d’autres. En Birmanie ou au Cambodge, la démographie est moins caracolante mais remplit les bidonvilles Les gens qui peuplent ces villes et leurs faubourgs vivent de peu mais peinent beaucoup. Travailleurs journaliers, louant leurs bras à des industries ou d’autres secteurs d’activité, vendeurs à la sauvette, tenanciers de boui bouis de fortune, ou se prostituant. Dans les bidonvilles, des enfants et des jeunes, femmes ou hommes, comptent sur leur sexe pour manger les jours suivants. On rétribue la location de leur corps en sachets de nouilles déshydratées. L’indigence a remplacé la pauvreté dans une région dont on vante pourtant le développement.

Ecologiquement, l’Asie du Sud-Est est aux avants-postes de tout ce qui touche le réchauffement climatique. Avec la montée des océans, l’embouchure du Mékong au Sud Vietnam, est de plus en plus salée et la mer remonte les bras qui veinent le delta. Ce phénomène salinise les sols et les eaux, d’où l’incapacité des agriculteurs à travailler leur terre et les poussant vers les villes pour y trouver un travail. L’Ouest du Cambodge a perdu, en 10 ans, plus de 40% de ses forêts, avec la bénédiction des gouvernements en place depuis des décennies. Au Laos, le magnifique plateau des Boloven est aujourd’hui massacré par la construction d’un barrage hydroélectrique (le pays souhaitant devenir « la pile de l’Asie ») et l’épandage massif de pesticides pour faire croître du café notamment. L’Indonésie, où jadis les essences de bois centenaires habitaient des forêts primaires est aujourd’hui le pays de l’huile de palme. Pour produire des chips, des pâtes à tarte, des bonbons ou de l’agrocarburant, on coupe, brûle, vend des hectares, déplace des populations, ruine l’écosystème. Que vaut le patrimoine culturel, le mode de vie de villageois, l’avenir d’une poignée d’orangs-outans si la fabrication de biscuits est à la clé, de ces biscuits saturés de graisse qui bouche les artères et causes le diabète ?

Politiquement, et puisqu’on a le sentiment de s’y déplacer librement, la région semble apaisée. La guerre froide, le génocide Khmer rouge, le napalm au Vietnam et les bombardements au phosphore sur le Laos semblent loin. Allez comprendre pourquoi, la région vit actuellement des heures musclées ! A l’oppression communiste en Chine, au Laos et au Vietnam, il faut ajouter un Premier Ministre cambodgien au pouvoir depuis 1997 qui élimine un à un ses opposants, de manière souple ou forte. La Birmanie connaît un processus d’ouverture démocratique indéniable depuis les élections libres de 2016 ayant propulsé le parti du prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi au pouvoir, mais la junte militaire qui était aux commandes pendant près de 50 ans pourrait récupérer son bien sans trop de difficulté. En Thaïlande, le coup d’Etat militaire de mai 2014, supposé apporter stabilité et une nouvelle constitution n’a finalement pas été suivi d’effets démocratiques réels. En pratique, le général Prayut Chan-o-cha est premier ministre, et devrait le rester encore quelques années. Au Sud, l’Indonésie et la Malaise sont dirigés de façon autoritaire. Les libertés civiles, religieuses et politiques y sont restreintes, mais des élections libres sont régulièrement organisées. Enfin, les Philippines ont porté au pouvoir, en juillet 2016, Rodriguo Duterte, plébiscité par ses concitoyens et connu en Occident pour sa lutte ultra violente contre la drogue et la pauvreté.

Le tourisme en Asie du Sud-Est se porte excessivement bien et avec lui, son lot d’initiatives locales intéressantes qui permettent un développement précieux. Mais, du nombre vient aussi la ruine. La ruine de nombreux sites touristiques et de certaines économies locales. Au Cambodge chaque année, les temples d’Angkor sont assaillis de touristes et les pierres et les traditions en souffrent ; au Vietnam, la baie d’Along devient une poubelle et laisse sous les pieds de ses 5 500 visiteurs quotidiens des traces d’érosion irréversibles et catastrophiques ; en Indonésie, chaque année la moitié des touristes venus découvrir l’immense archipel se retrouve à Bali. L’île est devenue usine à gogos et récemment un magnat prévoyait de poldériser 700 hectares de zone humide en pleine ville pour accueillir cette manne. Toute l’île s’est levée comme un seul homme pour refuser le projet, mais le ver est dans le fruit. De la Birmanie, on ne connaît guère que les sublimes temples de Bagan, la surannée Rangoon et la langueur mise en scène du Lac Inlé, mais qui se soucie de la guerre ethnique qui fait rage depuis l’indépendance en 1948 ? Qui sait que le pays compte 50 000 enfants soldats ? En Thaïlande, sur les plages de Kho Phi Phi où les plongeurs se disputent les derniers coraux, on a oublié qu’un tsunami a frappé sans pitié en 2004 faisant des milliers de morts. Le mémorial en hommage aux victimes de l’île a d’ailleurs disparu, un hôtel de mauvaise facture l’a remplacé...

Ce que j’ai découvert m’a donné envie d’écrire et de photographier pour raconter. Je voulais ramasser dans mes reportages, puis dans un recueil de nouvelles, les images, les souvenirs, les impressions et les chimères que cette région a fait naître en moi. On a la mémoire qu’on peut. Des sables désertiques du désert du Taklamakan aux eaux turquoises de l’Indonésie, des temples d’Angkor aux bidonvilles de Manille, des camps de réfugiés de la jungle birmane aux rooftops de Bangkok, j’ai cheminé tout en travaillant à comprendre le quotidien de milliers de personnes qui ne demandent rien d’autre que vivre à peu près tranquillement, mais dont le mode de vie est de plus en plus menacé. J’ai vu se mêler les splendeurs naturelles et l’esthétique du chaos dans un tintamarre joyeux et usant. J’ai été marqué par une vitalité mordante quand ne frappe pas un silence étourdissant, coiffé de la chape de plomb de l’Histoire qui ne repasse pas les plats mais peine à être digérée.

J’ai eu la chance d‘aller découvrir le quotidien d’ouvriers chinois sur des chantiers titanesques, la vie des enfants des rues de Manille et de celle des réfugiés karens à la frontière du Tenasserim. Dans la jungle laotienne, sous les pluies de la mousson thaïe ou à travers les bidonvilles de Phnom Penh, j’ai vu que, là où il y a de la vie, il y a du désespoir... Mais partout, j’ai été marqué par cette flammèche qui ne s’éteindra jamais : celle de la vitalité, de la dignité et de l’enthousiasme qui brûle chez ces habitants et, par là même, réchauffe et galvanise. En Asie, leur énergie rapicolante a éteint les vieilles lunes qui me hantaient, et fait jaillir en moi de nouvelles étincelles. Grâce à ces personnes, j’ai appris ce qu’était le courage, l’élégance, la persévérance et la saine ambition. J’ai décidé que je ne voudrai plus rien faire d’autre que servir à l’endroit où la vie aura l’humeur de porter mes pas. C’est ce que j’essaie de faire, en mettant un point final à ce texte.
Matthieu Delaunay


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