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Le billet de la semaine
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Cambodge. Des sourires et des larmes !
    Parmi les personnes qui s’occupent des autres, il y a les jeunes qui acceptent de consacrer aux pauvres une partie de leurs vacances. Notre petit fils Paul est l’un d’eux et je le remercie de nous faire part ici de sa belle expérience cambodgienne. J’avais eu autrefois une autre vision de ce pays. Mon cousin Jacques y était, 30 ans durant, directeur d’une plantation d’hévéas. En me la faisant visiter en 1950, il me parlait avec émotion de la beauté de pays de rêve et de la gentillesse des habitants... Les khmers rouges sont, hélas, passés par là…
Jean Delaunay


Cambodge. Des sourires et des larmes !

L’association « Pour un Sourire d’Enfant », pour laquelle j’allais travailler un mois et demi, a élu domicile au plein cœur d’un quartier très difficile de la capitale, le quartier de Stunk Man Chey où les chauffeurs de tuktuks refusaient d’aller il y a encore un an.
La motivation première de l’association est d’être au cœur de la misère, à proximité de la décharge qui est maintenant fermée.
La mission des quelques 200 moniteurs européens dont je faisais partie était d’encadrer 4 000 enfants répartis sur 18 camps. L’objectif de ces camps est d’assurer une permanence durant l’été afin que les enfants restent dans la dynamique PSE et que tout le travail effectué pendant l’année ne soit pas perdu.

J’ai donc été affecté à Smile Village, village construit par PSE à 45 minutes de Pnom Penh, avec 14 autres moniteurs pour 160 enfants. Réputé difficile à cause d’affrontements réguliers entre deux villages voisins, le camp s’est plutôt bien passé pour moi. J’ai pris un plaisir fou à encadrer les enfants (âge de 1 à 18 ans) et à m’amuser avec eux. Eprouvantes (réveil à 5h30), ces journées passent à la vitesse de l’éclair. Nous servons le petit déjeuner (ainsi que le déjeuner) aux enfants, nous les lavons ensuite (douche asiatique à l’aide d’un simple bol d’eau) et les divertissons toute la journée, de 6h30 à 17h30.

J’ai été profondément marqué par le « sourire cambodgien ». Si caractéristique, ce sourire se donne avec les lèvres mais pas avec les yeux. Les yeux ont vu trop de choses affreuses, sûrement, c’est la seule explication que j’ai trouvé. Les enfants que j’avais sous ma responsabilité portaient tous, sans exception, les traces de cette souffrance. Souvent d’origine parentale, ces marques indélébiles laissées dans la chair des enfants les ramènent à un passé qu’ils préfèreraient sans doute oublier.

Je voyais en chaque enfant l’un de mes neveux ou nièces et je prenais conscience de la chance qu’ils ont, et que j’avais eu une vingtaine d’années plus tôt, en naissant 15. 000 km plus à l’ouest. Ces enfants sont souvent le seul moyen de subsistance des parents trop souvent rongés par l’alcool ou la drogue pour faire quoi que ce soit d’utile pour leur progéniture. Nombreux sont ceux donc qui allaient, malgré notre présence, travailler sur la nouvelle décharge qui se situe à 15 minutes de Smille Village en vélo. Cette décharge est encore plus grande que l’ancienne. Entourée par d’immenses dunes de sable faisant office de cache misère et interdite aux occidentaux, on ne peut y entrer qu’en empruntant un long corridor de « filtrage ». Après avoir payé chacun son droit d’entrée, les enfants y passent la journée. Loin d’être aux 35 heures, les enfants y passent 12 heures par jour. Ils y travaillent tout le temps, ils y mangent souvent et ils y meurent parfois.

Sur la nouvelle décharge de Pnom Penh, 90% des « travailleurs » ont entre 4 et 16 ans.
Au Cambodge, quand on sait marcher, on sait travailler.

Malgré le travail sur la décharge, les coups reçus de leurs parents, la faim et la précarité, ces enfants gardent en permanence ce « sourire cambodgien » aux lèvres et cette joie de vivre apparente. Derrière cette joie de façade se cache une violence immense. Nombreuses sont les fois où j’ai dû séparer des enfants qui se battaient à coup de poing, de bâton, de couteau ou de lame de rasoir. Nombreuses sont les fois où j’ai dû panser des plaies fraiches ou soigner des nez cassés. La violence est la même pour tous, elle n’a pas d’âge et n’a pas de sexe. Adolescent, bambins, filles, garçons, tous se battent pour tout et n’importe quoi. Mêmes si ils ont échappé aux Khmers Rouges, les enfants font partie des victimes du régime car les parents transmettent ce qu’ils ont reçus… des coups.

En rentrant d’une journée de camp, j’avais un soir décidé de me promener aux alentours du camp central de PSE.
J’y ai vu des taudis, des prostituées âgées de 12/14ans, des dealers, des parents cuvant leur alcool de riz au rez de chaussée de leur bicoque, des parents drogués hagards, d’autres jouant aux dés l’argent qu’ils n’avaient pas et, au milieu de tout ça, des enfants, partout. De leurs grands yeux sombres, ils me regardaient avec des yeux pleins d’admiration et d’amertume. Admiration pour les quasi 2 mètres qui me constituent et amertume pour la chance qu’ils n’ont pas eue.
En rentrant de cette soirée, je prenais conscience du travail déjà effectué par PSE et auquel je contribuais modestement. J’étais fier, j’étais galvanisé et reboosté pour la journée du lendemain.
C’est alors que mon regard s’est arrêté sur un sac de riz. Plein à craquer de canettes et autres détritus recyclables, ce sac était porté par un petit garçon suivi de sa petite sœur. Le premier devait avoir 6 ans et la petite 3 ou 4 ans. Je me suis approché d’eux pour soulager le petit du poids du sac et les raccompagner chez eux. Lorsque nous nous sommes approchés d’un boui-boui ambulant, j’ai vite compris qu’ils avaient très faim. Je leur ai alors acheté deux bols de nouilles sautées aux légumes. Après m’avoir remercié, les enfants ne sont pas jetés sur la nourriture comme le font les enfants occidentaux, ils ont commencé par pleurer à chaudes larmes devant leur bol.

Trois bols plus tard, en les quittant, le sentiment qui m’animait avant leur rencontre n’avait plus la même saveur. Je restais admiratif du travail fait par PSE mais la réalité était venue me rappeler que la route serait encore très longue.

Pendant que mes neveux vivent au chaud, le ventre plein et la tête pleine de rêves et de savoirs, d’autres vivent dans une horreur que je ne pouvais même pas imaginer jusque-là.

« C’est dur d’être bien né », dit un dicton populaire. Retour du Cambodge, je suis sûr du contraire.
Paul Delaunay

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Association « Pour un sourire d’enfant »
De la misère à un métier
49 Rue Lamartine
78000 Versailles
Tel. 33 (0)1 30 24 20 20
Contact.fr@pse.ong
Pour un sourire d'enfant