HTML> Le billet de la semaine de France Valeurs
http://www.francevaleurs.org

Le billet de la semaine
Retour
Un coup de fil pas comme les autres…
Un coup de fil pas comme les autres…
Par Jean Delaunay

Il est 17 h, le temps est magnifique, comme la vue de nos montagnes. Après avoir jardiné, je me repose dans notre chalet savoyard où j'attends un coup de fil. Le téléphone sonne. Mon interlocuteur est ponctuel pour notre rendez-vous hebdomadaire.
C'est mon ami Jean Yves, 62 ans, condamné à perpétuité, en prison depuis près de 25 ans.
J'ai souvent été le visiter dans sa Centrale provinciale ; ce ne m'est plus possible maintenant mais nous sommes heureux de remplacer le face à face d'autrefois par un échange téléphonique (autorisé par l'Administration Pénitentiaire pour certains détenus avec des correspondants attitrés.)

Nous ne perdons pas de temps en banalités et entrons vite dans le vif du sujet. Je désire en effet savoir comment se déroule le stage auquel il est actuellement soumis, préalable obligé à une éventuelle libération conditionnelle. Devant le nombre et la gravité des récidives, le Garde des Sceaux a en effet systématisé pour chaque cas favorable une enquête approfondie étalée sur 6 semaines dans un établissement spécialisé. Les personnes détenues susceptibles de bénéficier de mesures de clémence y sont examinées par des psychologues, des médecins et des spécialistes du comportement en prison et des possibilités de réinsertion (pour garantir leur non-dangerosité).

Notre conversation pouvant être écoutée pour des raisons de sécurité, notre échange est relativement prudent mais suffisamment précis quand même pour que je comprenne que la série des examens individuels en question est menée dans la durée de façon rigoureuse mais très humaine. L'ambiance générale du stage est excellente, tout étant fait pour que les quelques personnes examinées soient décontractées et se présentent en vérité.
L’on n’a pas fait appel à moi pour participer à cette enquête et je le regrette un peu. La Justice considère sans doute que, compte tenu de nos très anciennes relations dans la fidélité , je risquerais peut-être de manquer d'objectivité…

Si j’avais eu la parole, j’aurais dit que Jean-Yves est un cas exceptionnel parmi tous ceux que j’ai rencontrés en 60 ans de contact avec les prisonniers. Je l’ai connu bien après sa condamnation mais l’homme de 2017 me semble avoir radicalement changé depuis celle-ci. En premier lieu, très intelligent, il a exploité au mieux les possibilités qui lui étaient offertes sur le plan professionnel. Il est ainsi devenu de fait ingénieur en informatique, responsable au sein d’une société extérieure, d’une équipe spécialisée en détention dans la numérisation de documents publics qu’on souhaite archiver : films d’actualité, concerts, conférences etc
Sur le plan technique et culturel, il a bien utilisé son temps.

Sur un plan plus profond, il me semble être devenu un homme nouveau, redevenu chrétien notamment sous l’influence de son premier visiteur, ancien déporté. Il éprouve un profond remord de ses fautes mais me semble avoir retrouvé une sorte de paix intérieure. Il dit vouloir, s’il était libéré, consacrer le reste de sa vie aux autres pour réparer le mal qu’il a fait autrefois.

Je souhaite que son vœu se réalise et j’espère que la commission qui l’a en actuellement en charge conclura dans mon sens. Il nous semble en tous cas, à lui et à moi, que l’affaire parait bien partie, même si d’autres contrôles seront encore nécessaires avant une éventuelle issue favorable.

C’est maintenant lui qui va m’interroger. Je précise d’abord que, la semaine dernière, c’est mon fils B qui avait décroché. Jean – Yves a éprouvé le besoin de se présenter à lui. B l’a interrompu en disant : « Papa nous parle souvent de vous : vous faites partie de la famille ! On vous aime ! »

Cette phrase l’a ému et il a répondu : « Merci de me faire l’honneur de me dire cela ! » Et de continuer sur la dette de reconnaissance qu’il a envers moi et le profond attachement qu’il me voue.

B lui demande « Est-ce que vous lui dites tout cela ? » « Non, je n’ose pas ! » « Vous avez tort, cela lui ferait plaisir. Au revoir, je vous le passe. » Et il me tend l’écouteur où j’entends de gentilles choses…

Aujourd’hui donc, JY m’interroge sur nos différentes familles et notamment sur ceux qui reviennent du sud-est asiatique dont il est très curieux. Je raconte, je raconte et notre temps va s’épuiser…

JY reprend la parole et conclut sur quelque chose qui ressemble à une déclaration d’amour…
***

… Magnifique récompense pour moi après beaucoup de temps passé et d’énergie dépensée au profit de nombreux prisonniers !

Mais, à propos, c’est moi qui reste leur débiteur, moi comblé par la vie, je leur dois de découvrir, au quotidien auprès d’eux, une autre face de la réalité humaine.
***

PS. Au moment où j’écrivais ces lignes tombait un message de F. C’est un autre ami que j’ai accompagné pendant 13 ans. Il a été libéré depuis longtemps mais a connu ensuite un peu de grand bonheur et bien des malheurs et a repris contact avec moi. Il me donne des précisions sur l’affaire qui nous occupe présentement… et conclut avec des mots qui ressemblent à ceux de Jean-Yves.

Décidément je suis gâté !

Ceci dit, sans aucune vanité et en toute humilité, à l’intention des futurs visiteurs de prison qui pourraient croire que notre service n’est d’essence que rebutant alors qu’on peut y échanger des mots d’amour…
JD
ASSOCIATION NATIONALE DES VISITEURS DE PRISON
1 BIS RUE DE PARADIS - 75010 PARIS
TÉL. : 01 55 33 51 25 PERMANENCE TÉLÉPHONIQUE DU LUNDI AU VENDREDI DE 14H À 18H

ANVP
***