HTML> Le billet de la semaine de France Valeurs
http://www.francevaleurs.org

Le billet de la semaine
Retour
Simples réflexions sur la vie, à partir de mon expérience… des éloges funèbres

     Simples réflexions sur la vie, à partir de mon expérience… des éloges funèbres
Par Jean Delaunay         

    En juillet 1945, nous étions à Coëtquidan un millier de garçon diversement aguerris voulant devenir officiers, de réserve ou d'active. Ceux qui sont restés dans l'armée ont connu ensuite bien des aventures et beaucoup sont morts pour la France. Nous ne restons que quelques-uns à survivre et j'ai assisté cette année aux obsèques de plusieurs camarades devenus des amis.
    En pareil cas, c’est à moi qu’il revient de dire un adieu fraternel au défunt. Je viens, hélas, d'en avoir trois fois l'occasion ce mois-ci. Cela m'inspire les réflexions suivantes.

    En semblable circonstance, certains intervenants se croient obligés de détailler la carrière du héros du jour en insistant sur son apparente réussite humaine. Je ne peux évidemment pas occulter celle-ci, quand elle a été réelle, mais je ne veux pas pour autant transformer mon à Dieu en panégyrique. J'insiste surtout sur l'homme et sur les services qu'il a pu accomplir et rendre.

    Cela m’a été facile dans les trois derniers cas où, après des carrières brillantes, mes amis ont consacré leur retraite à faire du bien autour d'eux. Et c'est là, pour moi, le comble de la réussite.

    Cela dit, chacun d’entre eux a agi selon ses moyens et ses goûts. Paul, fils de paysan devenu citadin, a créé en ville avec son épouse, une association d'apprentis jardiniers réunissant des jeunes en difficultés et désœuvrés. Il leur donnait personnellement des cours et des conseils, la bêche à la main, et elle les invitait à déjeuner, ce qui était pour eux une occasion de leur dire des choses et surtout de témoigner de ce qu’ils étaient.
    Le même acceptait, à la demande de professeurs d'histoire objectifs, d'aller dans des collèges, raconter sa participation à la Libération, vécue à 20 ans comme pilote de char à la 2° DB dans le froid glacial de l’hiver 1944/ 45 contre un adversaire encore redoutable.

    Yves a surtout servi l’Eglise et ses frères à divers titres. Auprès des pauvres comme responsable de l'équipe paroissiale Saint-Vincent de Paul. Comme accompagnateur des familles venant d’être frappées par un deuil. Et comme patron (et brancardier) du pèlerinage des malades à Lourdes.

    Pierre a consacré son temps à rassembler nos témoignages de vie, ceux de nos morts et les nôtres, de façon à garder nos souvenirs à travers le superbe Mémorial de la Promotion Victoire 1945.

    Je pourrais citer aussi Hubert qui donnait des leçons à des élèves musulmans en échec scolaire. Jean, médiateur social officiel dans un arrondissement de Paris. Maurice, écoutant à SOS téléphone. Etienne, visiteur de prison. Sans oublier Pierre, mon ex major général qui recevait à déjeuner 3 petits-enfants tous les jours ouvrables et, le mercredi, les initiait à la peinture après une promenade au bois de Vincennes.

    La Promotion Victoire 1945 a rassemblé pendant 6 mois des hommes dont certains sont devenus par la suite célèbres à divers titres : ambassadeurs de France, sénateurs, députés, hauts fonctionnaires sortis de l’ENA, capitaines d’industrie ou chef d’Etat-major des armées. 205 de ses membres sont morts pour la France en Indochine ou en Algérie et grâce au Mémorial, on a conservé leurs traces.

    D’autres sont restés apparemment dans l’ombre mais ont laissé un grand souvenir dans certains cœurs. Ainsi, j’avisais à la fin de l’enterrement récent de l’un des nôtres, un groupe de cambodgiens à l’écart des autres participants et j’allais les saluer, devinant qu’ils avaient quelque raison d’être là.

    Le chef de tribu me répondit : « On lui doit tout. Il nous a pris en charge, arrivant à Paris en 1975, jeune ménage boat people avec deux enfants. Il nous a trouvé un hébergement, des papiers, un travail pour moi, des soins médicaux. Il a suivi notre parcours. Il a été l’acteur principal de notre immense chance de réfugiés… Nous voulions lui témoigner notre reconnaissance ».

     Pour moi, réussir sa vie, c’est, entre autres, mériter un témoignage comme celui-là.
***