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Le billet de la semaine
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Valeurs et identité
28/02/2007
par Pierre Jaillard, économiste

      Nous n'avons pas fini d'entendre parler de valeurs! Chaque candidat à la prochaine élection présidentielle s'évertue à en revendiquer, et à montrer les siennes aux antipodes de celles de tel autre, pour autant même qu'il lui en concède. Certains ajoutent dans un même discours, sans craindre de se contredire, que nous partageons tous les mêmes, du Finistère à l'Asie mineure...
      Dans la campagne électorale, les valeurs sont des convictions communes, largement partagées sinon consensuelles, susceptibles de réunir une majorité au moins relative, et supposées inspirer l'exercice du pouvoir durant quelques mandats. Traditionnellement, les termes de notre devise sont invoqués, la liberté surtout à droite, l'égalité surtout à gauche, la fraternité à peine. D'autres valeurs s'opposent davantage: l'ordre et la contestation, la réussite individuelle et la solidarité de classe...
      Toutes constituent des critères de discernement entre le bien et le mal - de «jugement moral», en dépit de la mode. Tournées vers l'avenir, elles expriment un idéal, orientent des vies, encadrent des actes. Ceux qui les partagent se regroupent volontiers en vue d'actions communes, soit dans des mouvements politiques ou associatifs pour les personnes, soit dans des organisations internationales pour les États.
      Mais chacun peut toujours se retirer de ces groupements en cas de mésentente, ce qui distingue foncièrement les valeurs de l'identité. A l'inverse des valeurs, l'identité s'enracine dans l'être intime, dans le passé historique ou familial, et ne peut être récusée, mais tout juste infléchie pour l'avenir. Seule, l'identité collective lie suffisamment pour faire consentir à une décision contraire à ses propres valeurs ou à ses propres intérêts. Sa force est donc une condition essentielle de la démocratie, qui suppose d'accepter la volonté majoritaire. Bien des pays aux frontières arbitraires le montrent a contrario!
      Au regard de ces leçons de l'histoire, pourtant encore contemporaine, le débat européen paraît mal engagé. L'ancien projet de Constitution avait renoncé à définir l'identité européenne, qu'on croyait plutôt ferment de division que source d'intégration. On prétend aujourd'hui délimiter l'Union européenne en fonction de valeurs, comme le Conseil de l'Europe avait pu le faire en l'absence de pouvoir politique. Beaucoup de valeurs sociales découlent de l'identité collective, mais on ne voit pas comment des conséquences pourraient pallier une cause déniée...

       Des politiques n'émanant que de valeurs partagées verraient pourtant leur légitimité même soumise aux aléas de l'opinion. Apres la contestation de la politique agricole commune, ne voit-on pas déjà enfler une hostilité à l'euro? Voila pourtant un complément logique au grand marché intérieur, ouvert dans la stabilité des changes.
       Mais encore nécessitait-il lui-même une base politique` et identitaire!
Or, les billets matérialisant l'euro figurent des ponts. Le symbole paraissait positif, mais à la lumière de l'actualité, il s'avère exprimer mieux qu'aucun autre l'abandon du terrain identitaire: non seulement ces ponts sont des types irréels, mais ils laissent entendre que le projet européen consisterait à relier des pays autour de valeurs partagées, à réunir des peuples en vertu d'une identité commune. Des ponts ne seraient à bâtir en Europe qu'à son pourtour; encore: leur solidité dépendrait-elle de leur assise : d'une claire identification de l'Europe et de ses voisins.
Paru dans la Croix du 24/1/07

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