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Le billet de la semaine
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« De l’âme. »
     « De l’âme. »

    L’actualité est si attristante et notre société déboussolée si divisée que je ne veux pas ajouter mes pauvres commentaires à ceux, innombrables et contradictoires, qui circulent déjà. L’ambition de France-Valeurs est au contraire d’essayer de calmer les esprits, de les ramener au bon sens et au respect et de les tirer vers le haut.
    C’est pour nous y aider que je nous confie aujourd’hui à un vieux sage, François Cheng.
    Imbibé de la civilisation chinoise car né là-bas en 1929, il a adopté la France et sa langue en 1977. Son œuvre se situe à la croisée de la littérature, de la poésie, de la spiritualité et même de l’art de la calligraphie. Contribuant beaucoup à enrichir notre culture en raison de sa qualité et de son originalité, elle lui a valu d’entrer à l’Académie Française. « De l’âme » est son 35° livre.
J’espère que ces quelques extraits vous donneront envie de lire ces Sept lettres à une amie.
Jean Delaunay

***
    « Sur le tard, m’écrivez-vous, je me découvre une âme. Non que j’ignorasse son existence mais je ne sentais pas sa réalité. S’ajoutait à cela le fait que, autour de moi, personne ne prononçait plus ce mot. (…) et puis je me suis souvenue de cette rencontre où vous aviez glissé ce mot dans notre conversation. (…) A présent, je suis toute ouïe, accepteriez–vous de me parler de l’âme ? »
     « Face à votre requête, mon premier mouvement a été de me dérober. (…). Puis je me suis ravisé. Parce que votre phrase : «Sur le retard, je me découvre une âme », je crois l'avoir dite à maintes reprises moi-même. Mais je l'avais aussitôt étouffée en moi, de peur de paraître ringard. Tout au plus, dans quelques-uns de mes textes, j'avais osé user de ce vocable désuet, ce qui vous a autorisée à m'interpeller : «Parlez-moi de l'âme.» Sous votre injonction, je comprends que le temps m'est venu de relever le défi, autrement dit de m'armer de courage pour affronter les vents contraires.
    Où sommes-nous, en effet? En France. Ce coin de terre censé être le plus tolérant et le plus libre, où il règne néanmoins comme une terreur intellectuelle, visualisée par le ricanement voltairien. Elle tente d'oblitérer, au nom de l'esprit, en sa compréhension la plus étroite, toute idée de l'âme - considérée comme obscurantiste - afin que ne soit pas perturbé le dualisme corps-esprit dans lequel elle se complaît. A la longue, on s'habitue à ce climat confiné, desséchant. Chose curieuse, il semble que ce phénomène soit avant tout hexagonal, qu'ailleurs le mot en question se prononce plus naturellement, sans susciter grimace ou haussement d'épaules, bien que là aussi son contenu soit devenu souvent vague et flou. Ici donc, l'idée de l'âme tend à s'effacer de notre horizon, pour ne subsister que dans des expressions toutes faites que la langue nous a conservées : «en mon âme et conscience», « âme sœur», «la mort dans l'âme», etc. Pour désigner la réalité que le mot « âme » avait charge de recouvrir, on a recours à une série de termes qui saturent notre univers mental. On nous parle du «monde intérieur», ou, du «for intérieur». Plus poétique, on userait d'expressions telles que «jardin secret»... (…) Du côté de la psychanalyse nous vient un riche vocabulaire qui tente de cerner les aspects à la fois imbriqués et éclatés de notre être intime ; l'« inconscient » le «moi», le «surmoi», les «pulsions»...
     Devant cette avalanche de concepts, le quidam moderne se sent perdu. L'unité de son être est rompue. Il le perçoit comme un ramassis d'éléments disparates arbitrairement collés les uns aux autres, une figure fragmentée, bardée de références qui ne renvoient pas à une vraie unité personnelle. Il ne sait plus où donner de la tête ni à quel saint se vouer. Véritable portrait à la Picasso! Bref, il est réduit à « un misérable petit tas de secrets », (Malraux), et il ne sait plus comment faire de ce « tas un tout », (Régis Debray). Il a tendance à faire appel à des chirurgiens visagistes pour lui refaire une figure apparemment cohérente selon un canon fixé par on ne sait quel arbitre social. Figure d'emprunt à laquelle il manque peut-être justement un élément, essentiel celui-là : l'âme.

     Je vous écris de Touraine, (…) (Il dépeint la nature) L'univers, immensément là, se montre miraculeusement émouvant ; et quelqu'un perdu là, au sein de l'éternité, un instant, l'a vu et s'est ému. Tout cela relève, je le sais, de l'âme.
    Je me reporte alors à cet instant d'il y a près de quarante ans. Nous étions jeunes et nous nous trouvions dans le métro. Moi, assis sur un strapontin, et vous en face. Fasciné, je me demande : «D'où vient cette beauté ? (…) Ma fascination cède la place à la stupéfaction lorsque, souriante, vous venez vous asseoir à côté de moi. J'étais un auteur peu connu et vous m'avez reconnu au milieu de la foule. Nous avons tenu conversation le temps d'un trajet. Je vous ai, tout de go, posé la question : « Comment assumez-vous votre beauté ? (…) et j’ai continué : « Parce que la beauté implique toujours un destin ! » (…) -
     « Beauté, mon beau souci, de qui l'âme incertaine / A comme l'Océan son flux et son reflux », a écrit Malherbe. Et surtout, elle demande à être aimée, vraiment aimée.(…)
     (…) Autrement dit, la femme est habitée par la nostalgie de relier sa beauté à une beauté infini¬ment plus grande et plus pérenne qu'elle. Intuitivement, elle sait que cela sera un long cheminement. Il lui faudra plonger dans la profondeur de son être, y enjamber tous les abîmes que chaque destin a à assumer, abîmes faits de peur, de solitude, de blessure et de souffrance. C'est au-delà de cet horizon qu'arde un vrai rayonnement, celui de l'âme, qui relève d'une autre lumière. (…)
***

    Vous avez quitté Paris. Nous nous sommes perdus de vue. Plus de trente ans après, je reçois une lettre de vous(…) De la rencontre de deux êtres dans le souterrain parisien, a surgi un intense émoi qui révélait une vérité plus durable que nos contingences. Il relève d'un autre ordre qui, encore une fois, n'est autre que celui de l'âme. J'écris le mot, je le prononce et je respire une bouffée d'air frais.

(…) Par association phonique, j'entends Aum, mot par lequel la pensée indienne désigne le Souffle primordial. Instantanément, je me sens relié à ce Désir initial par lequel l'univers est advenu, je retrouve au plus profond de mon être quelque chose qui s'était révélé à moi, et que j'avais depuis longtemps égaré, cet intime sentiment d'une authentique unicité et d'une possible unité. (…)
     La Touraine va me garder un certain temps, je vous livrerai à mesure les résultats de mes réflexions.
Bien à vous FC

2° lettre

     «Sur le tard, je me découvre une âme», m'avez-vous écrit (….) Si on la découvre tard, c'est qu'elle est la part la plus secrète de notre être, qu'elle participe du principe de vie même.
    Principe de vie ? Qu'est-ce à dire ? La vie n'est-elle pas ce corps vivant qui fonctionne tout naturellement, sans que rien d'autre n’ait à intervenir? À y regarder de plus près toutefois, force nous est de constater que ce corps vivant est constamment animé, c'est-à-dire qu'en lui quelque chose est animé, et que, dans le même temps, quelque chose anime. Ce que les Anciens désignent par le binôme animus-anima. À la question « Dans tout ordre vital qu'est-ce qui est capable d'animer? », la réponse est invariable : le Souffle de vie.
    La pensée indienne le nomme Aum, la chinoise Qi, l’hébraïque Ruah, arabe Rûh, et la grecque Pneuma. En chaque être particulier, l’animus est régi par l’anima. Cette dernière est la marque de son unité et de son unicité. Là encore, toutes les pensées traditionnelles lui donnent un nom particulier désignant une entité identique : l'Ame.
    Ce rappel nous montre la vision fondée sur une intuition universelle. Elle nous invite à revenir à une réalité fondamentale qui touche aussi bien notre présent que notre devenir. Pour vous comme pour moi, retrouver et repenser l'âme s'avère une tâche nécessaire et urgente.
    Dans l'immédiat, faisons un constat rudimentaire : notre corps est doué d'un ensemble d'organes qui permettent à la vie de fonctionner - organes miraculeusement agencés pour respirer etc (…)
    Mais au fin fond de notre être, il y a, irrépressibles, intarissables, besoin et désir de respirer, de se nourrir, de sentir, de s'émouvoir, d'aimer et d'être aimé, de se souvenir aussi, afin que ce qui est vécu, peines et joies entremêlées, souffrances et félicités confondues, puisse être, éventuellement, transmué en un tout unique et unifié. Au fin fond de notre être, nous savons que la vie humaine, n'est pas dans le fonctionnement aveugle de ce qui existe, mais implique toujours un élan vers une possibilité d'être plus élevé.
Dans la vie courante, l'âme d'une personne transparaît dans son regard et s'exprime par sa voix. (…) Sans âme, le corps n'est pas animé ; sans corps, l'âme n'est pas incarnée. Il convient néanmoins de souligner qu'il existe entre eux une différence d'ordre. D’où ces deux phrases de Descartes : « L'âme est d'une nature qui n'a aucun rapport à l'étendue ni aux dimensions de la matière dont le corps est composé » (Les Passions de Iâme) ; « Ce moi, c'est-à-dire l'âme par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps» (Discours de la méthode}. Et cette autre, de Hugo : « Le corps humain pourrait bien n'être qu'une apparence. Il cache notre réalité... La réalité, c'est l'âme » (Les Travailleurs de la mer).
    L'âme animant le corps relève du principe de la Vie. (…) Elle est, en toutes circonstances, aspiration à la vie. Son élan est naturellement ardent lorsqu'elle est exaltée par l'amour vers la dimension transcendantale. (…)
     (…). Dans la nuit, je me réveille. J'entends le battement de mon cœur. Ce morceau de chair qui bat, qui me maintient en vie, à mon insu, est-il tout le moteur de ma vie ? Ne s'y mêle-t-il pas un vouloir-vivre qui maintient ce cœur en marche, à son insu ? Que ce vouloir-vivre en vienne à disparaître, le cœur ne battrait-il pas au ralenti et bientôt ne serait-il pas à l'arrêt ?
     (…) La pesanteur des ans a émoussé en moi la sensation aiguë de mon élan. Dans la nuit de mon enfance, j'en avais une conscience plus claire. Comme la prieure du Dialogues des carmélites de Bernanos : « Cette simplicité de l’Ame, nous consacrons notre vie à l'acquérir, ou à la retrouver si nous l'avons connue, car c'est un don de l'enfance qui le plus souvent ne survit pas à l'enfance... il faut très longtemps souffrir pour y rentrer, comme tout au bout de la nuit on retrouve une autre aurore... »
(…) Rien ne sépare les minuscules des gigantesques : les lucioles, virevoltant, sont en résonance avec les étoiles filantes. Je comprends qu'une immense chose est arrivée. Je revis alors ces moments privilégiés déjà vécus dans mon enfance, mais entre-temps, j'ai appris que cela a pour nom la Voie, qu'au sein de cette Voie toute vie est toujours à la fois un pouvoir-vivre et un vouloir-vivre.
Plus tard encore, de par mon expérience restituée par ma mémoire, j'apprendrai qu'au-dessus du niveau instinctif du vouloir-vivre se vit chez les humains un vouloir plus élevé, le désir d'être qui les incite à rejoindre le Désir initial grâce auquel l'univers est advenu. Il se nourrit de tout ce qui fait le fondement de notre aspiration : l'irrépressible besoin de sensations, d'émotions, de réceptions, de donations et de communion - qu'en réalité un seul mot est capable d'englober : amour- qui a le don de nous entraîner dans un processus de transfiguration.
     (Et pourtant, il revoit le mal sous la forme des avions japonais qui détruisent les villes chinoises et mitraillent les réfugiés… Un enfant est tué à côté de lui…)
O toi, mère tenant dans tes bras l'enfant mort ! Ton image peut-elle jamais s'estomper ! Je penserai à toi devant toutes les Pietà qu'il me sera donné de voir tout au long de ma vie...

    L'âme qui reçut tout cela n'oublia plus. Elle sut, cette nuit-là, qu'elle aurait à lutter contre quelque chose de plus que la souffrance : le mal. Un mal qui est enraciné en l'homme, donc en elle-même. (…)
     J'ouvre les yeux, un serpent est là, effrayant, d'une réalité que j'ai si souvent imaginée…
***

De l’âme
Par François Cheng
Albin Michel
François Cheng
De l'âme