HTML> Le billet de la semaine de France Valeurs
http://www.francevaleurs.org

Le billet de la semaine
Retour
Comme une fondue moitié-moitié

     J’allais aborder le sujet des élections mais je tombe sur cette sympathique chronique. Je ne résiste pas au plaisir de vous permettre de la méditer car, j’en suis d’accord, sa conclusion va à l’essentiel.
Jean Delaunay.
Comme une fondue moitié-moitié
Par Metin Arditi

Maurice Cosandey était professeur de constructions métalliques à l'École polytechnique de Lausanne lorsqu'en 1963, il en fut nommé président. Colonel de l'armée (en Suisse, le grade de général n'est accordé qu'en temps de guerre), son goût de la discipline laissait peu de place à la fantaisie. Un jour, quelqu'un endommagea une porte. Il apparut qu'avant l'incident, la salle à laquelle elle donnait accès avait été occupée par la section de physique. Le coupable était donc un étudiant physicien, décréta le président. Qui ajouta :
« Si personne ne se dénonce, le délégué de classe sera renvoyé de l'école. » J'étais alors ce délégué. Croix de bois, croix de fer, ce n'était pas moi qui avais endommagé la porte. Je ne connaissais pas le coupable, et il n'était pas question d'aller le débusquer. Il n'empêche, je n'en menais pas large. L'époque n'était pas aux « droits des étudiants... » Finalement, la fureur présidentielle se calma et tout rentra dans l'ordre.
Très vite, Maurice Cosandey se révéla un président exceptionnel. (…) J'avais bien sûr attribué ces résultats à son sens de la stratégie et à son talent tactique.
Les années passèrent. Je quittai la physique et fondai mon entreprise. En 1976, Maurice Cosandey créa un enseignement de gestion et m'en confia la charge. J'avais 31 ans, j'étais ravi, mais aussi conscient de ce que le monde des affaires pouvait avoir comme effet répulsif aux yeux des étudiants, huit années à peine après Mai 68. Je m'appliquai donc à en ouvrir portes et fenêtres, partant de l'idée que les principes d'une bonne gestion sont les mêmes, qu'il s'agisse d'entreprises privées ou publiques. J'invitai à mon cours le patron de la Migres (une coopérative), celui de Nestlé, le président du Fonds national de la recherche scientifique (notre CNRS), celui de la Radio-Télévision, de la Croix-Rouge internationale et bien sûr le président de notre école. L'incident de la porte était oublié, et mes rapports avec lui avaient trouvé un pli courtois, même si, à mes yeux, le militaire était en lui pour toujours.

Vint le jour de son intervention. Dans l'auditoire bondé, on remarquait autant de professeurs que d'étudiants. Très vite, il eut ces mots : « La qualité d'un professeur se mesure à l’intérêt porté à ses étudiants. » Dire que je faillis tomber de ma chaise serait dire peu. Ainsi, l'homme rigide était devenu humaniste. Il avait même pris une dimension spirituelle,
À l'écouter, faire progresser l'autre, le guider, restait pour le professeur la meilleure boussole sur la manière de remplir sa mission : comment choisir le détail d'une démonstration, parler d'un article, trouver les ressources pour se tenir à la pointe de son domaine d'expertise, construire la science. Ces mots me renvoient à l'injonction augustinienne: «Aime et fais ce qu'il te plaît. » Elle est souvent l'objet d'une rétro-traduction latine : « Ama et quod vis fac. » Or, le verbe utilisé par saint Augustin n'est pas amare, mais diligere. Aimer, mais avec distance. Sans accaparer. Avec lucidité. Avant d'aimer, regarde. L'œil compte autant que le cœur. La juste démarche est donc faite de ces deux composantes : la clairvoyance et l'amour. Dans quelles proportions? Je ne sais pas. En bon Suisse, j'aurais tendance à dire moitié - moitié, comme une bonne fondue, le résultat onctueux d'un mélange à parts égales entre gruyère piquant et vacherin fribourgeois tendre.

Bientôt, la France devra se choisir un président. N'étant pas citoyen français, je ne participerai pas au suffrage. Mais je passe une partie importante de mon temps en France, une autre, plus grande encore, à penser à la France, en francophone reconnaissant pour cette langue reçue en cadeau. J'observe ce qui s'y passe. J'en partage le désarroi. Et je m'interroge : si je devais voter, pour qui le ferais-je? Je ne sais pas. Mais je me poserais cette question : lequel des candidats aime le plus son pays? Les analyses qui sont proposées se concentrent sur la cohérence du propos économique ou social, sur « le projet pour la France ». Voilà qui est important, personne ne le conteste. Mais il y a autre chose, à mes yeux, de plus essentiel. L'amour du pays. Celui qui prend le dessus sur la vanité, celui qui dans les moments cruciaux inspire le chef, lui permet de distinguer l'essentiel de l'accessoire, et enfin d'œuvrer au bonheur de tous. De cet amour-là, qui en parle?
***
Paru dans La Croix du 13 Mars