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Le billet de la semaine
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Billet du Pôle Sud 2
Billet du Pôle Sud 2
    Rappel. Christophe est médecin. « Médecin sans frontières » en Afrique pendant 25 ans, devenu urgentiste de montagne ne se déplaçant qu’en hélicoptère, Cette année, il a rejoint la mission scientifique française au Pôle sud. Sa fille Charlotte vient d’épouser notre petit- fils Matthieu et elle m’autorise à diffuser quelques impressions antarctiques de son père. Je l’en remercie.
Jean Delaunay     
***
Journal n°2 – Du 29/11 au 03/12/2016- Raid science-
    Avec le matériel médical et chirurgical disponible, je m’efforce de me préparer au maximum d’éventualités. La probabilité d’accident grave (chute en crevasse, accident avec les engins, brûlure, Infarctus..) est assez faible, mais c’est pour ça que je suis là. Si j’ai un pépin et que la météo est mauvaise, je peux avoir à opérer ou soigner un patient très lourd pendant plusieurs jours, le temps qu’un avion puisse venir et se poser sur une piste damée par nos engins.
    J’ai relu le Guide de la chirurgie de « brousse ». Les souvenirs d’Afrique sont bien loin et je me vois mal faire une amputation sur la table de la cuisine, même si j’ai le matériel pour. Le médecin qui hiverne à DDU a eu une formation spécifique à Brest avec les médecins sous-mariniers qui sont réputés bons bricoleurs. On va croiser les doigts. Après, comme dirait France, les miracles, c’est l’étage du dessus.

    Du coup, je fais dans la prévention. Dès que j’en vois un qui monte un peu vite sur le toit d’un container, j’y vais de mon petit conseil. C’est surtout les glaciologues qui m’inquiètent. Ils ont moins d’expérience des engins que les mécanos et ils sont toujours « à fond » dans leurs manips. La veille du départ, ils couraient dans tous les sens avec leurs caisses de matériel, croisant les manchots Adélie qui en faisaient de même avec un petit caillou dans le bec pour aménager leur nid.

    Première leçon de conduite aujourd’hui avec Jean-Luc, juste avant le départ. Il a pour mission de me transformer en pilote de Challenger. La bête est impressionnante : 15 tonnes, 300 chevaux. Ces tracteurs à chenille sont conçus pour des travaux agricoles et modifiés pour l’Antarctique. Toutes les commandes sont assistées : ils se conduisent d’un doigt.
    La bête est dangereuse, surtout pour ceux qui sont autour : Même à l’arrêt moteur tournant au point mort et frein à main serré, un coup de volant intempestif fait tourner la bête sur elle-même et transforme tout ce qui est autour en pizza.

    Aujourd’hui, c’est le grand départ, l’impression que nous partons pour l’Antarctique de l’Antarctique. A posteriori, cette côte et cette banquise qui me paraissaient si sévères il y a 15 jours, lors de mon arrivée, évoquent maintenant un oasis que nous allons quitter pour nous aventurer dans le désert.

    Mon Challenger tracte la caravane vie, la caravane « énergie », le container « + 4° » où je stocke les réserves de nourriture et un des deux labos- science : 60 tonnes au total.
     Impossible de démarrer avec un seul tracteur, il faut que Manu s’attelle au mien avec une élingue et il y a même parfois besoin d’un troisième Challenger ou la dameuse pour décoller. Dans ce cas, une fois le convoi lancé, le troisième nous largue et va se ré-atteler à la tête de son propre convoi.

    C’est Manu qui dirige la manœuvre et me donne des instructions par radio : - Doc, 2000 tours vitesse 2, prêt ? - - Prêt. Il démarre et je regarde l’élingue qui nous relie se dévider entre nos deux tracteurs. Au moment où elle se tend, je dois lâcher l’embrayage. Cela suffit normalement à décoller les skis des remorques collés à la glace. Si cela ne suffit pas et que mon tracteur commence à patiner, je dois débrayer, avant qu’il ne s’enfonce dans la neige plus vite qu’une limande dans le sable.
    Inversement, si je tarde trop à embrayer, le choc est trop violent et l’élingue explose. Dans ce cas, je dois payer l’apéro. Or, on a beaucoup d’apéro en réserve, mais peu d’élingues…
    Nous allons pénétrer dans une zone qui n’a jamais été explorée en terrestre bien qu’il existe des images satellites de tout le continent avec un pouvoir de discrimination de quelques mètres. Cela réduit grandement le côté « terra incognita » de notre exploration, mais permet encore de s’accorder un petit frisson d’explorateur.
    A propos de frisson, l’adaptation au froid est étonnante. En quinze jours, à température constante (entre - 10 et 0°), je m’habille de moins en moins. A zéro, au soleil, sans vent, on est en T-shirt manches longues et il y a même eu une soirée barbecue ! Le facteur le plus redoutable est le vent. C’est en fonction de sa vitesse qu’il faut s’habiller. Entre 0 et 20 nœuds, on passe à la tenue polaire : grosses bottes, salopette et veste en duvet, cagoule et masque de ski.

    Nos glaciologues ont choisis cette zone pour mesurer les différentes vitesses de «fluage » du glacier. La glace se comporte comme un fluide visqueux qui s’écoule plus comme du miel que comme de l’eau. Si elle n’est pas contrainte par le relief, elle prend spontanément la forme d’une parabole. Nous allons nous promener sur l’un de ses bords sur un millier de kilomètre, à 10 km / heure. Une des hypothèses de cette mission est que le réchauffement engendre un glissement des précipitations des cinquantièmes vers le continent antarctique. Pour la tester, la mission va mesurer les accumulations de neige sur la zone intermédiaire entre la côte et le plateau antarctique.

    Ce continent s’étend sur une surface d’environ 25 fois la France, avec en moyenne 2.000 mètres de glace d’épaisseur. En dehors du littoral, les précipitations sont très faibles, à peine 2 cm par an. Moins qu’au Sahel ! La glace sous nos pieds a mis des millénaires à s’accumuler. Mieux, vaut qu’elle ne fonde pas trop vite, elle ferait monter le niveau des mers du globe de 60 mètres.

    L’étude de cette glace a permis de faire la preuve que le réchauffement de notre planète est provoqué par l’activité humaine. Les quelques pays vraiment engagés dans la recherche en glaciologie sont en compétition pour atteindre des couches remontant au million d’années. Les Français sont plutôt bien placés. Et les Français en question, c’est en partie l’équipe d’hurluberlus que je vois tourner autour de la caravane avec des râteaux bizarres, des morceaux de câbles et des écrans de toutes sortes.

    Une des pièces majeures est la carotteuse : il faut imaginer un poteau aluminium de 2 mètres surmonté d’une roue et d’un câble qui soutient un tube d’aluminium qui fore la glace. Au pied, un tambour de câble se dévide lentement, entraîné par un moteur électrique. L’objet est superbe et pourrait facilement entrer dans un musée d’art contemporain.

     Je commence à mieux connaître nos 5 « glaciologues ». Sous un look « vieux gortex » et « barbe de 3 jours », se cachent des grosses têtes bardées de diplômes.
    Vincent, le chef science de la mission, c’est lui qui a conçu le projet ASUMA. Issu de la mécanique des fluides, ingénieur hydrologue, il étudie la rugosité des champs de glace. La forme d’une congère (sastrugis) peut le mettre en transe. Il passe beaucoup de temps sur le toit du container-science à balayer le paysage avec son laser- scan, puis de longues soirées à contempler ses images de brouillard londonien.

    Manu, le spécialiste du radar, qui l’utilise dès le réveil, en se préparant son petit déjeuner avec des gestes de somnambule. Il a équipé son tracteur en cockpit de 747 et traîne derrière lui un long fil avec des boites en plastiques qui contiennent ses antennes radar. Comme son tracteur est relié au mien par une élingue, j’ai toujours peur de lui rouler dessus.

    Ghislain, normalien comme Manu, crack en télédétection, en informatique et dans de multiples domaines. Il est capable de faire et refaire la même mesure pendant une tempête de neige par moins 20° et de se geler le visage. L’opiniâtreté de ces gens est impressionnante.
    Laurent, ingénieur, thèse de physique, détaché du CNRS. Il partage son temps entre l’escalade et la conception d’engins de mesure. C’est l’artificier du groupe. Probablement le plus dangereux ! Grand complice de Ghislain, ils peuvent discuter des heures de l’incidence d’un faisceau laser.
    Bruno, une tignasse de gavroche, toujours un peu d’humour en réserve et un petit commentaire décalé qui ramène un peu de légèreté dans ce monde de brutes. C’est le chimiste de l’équipe. Une de ses tâches consiste à découper de la glace en rondelles et à la faire « parler ». C’est fou tout ce que peut raconter un glaçon !
    Je suis très intéressé par leurs manips et leurs connaissances. Je pose beaucoup de questions mais ne comprends pas toujours leurs réponses, bien qu’ils fassent de gros efforts de pédagogie. Après tout, ce n’est qu’un juste retour des choses : c’est moi qui les nourrit, qui les soigne et qui tracte leur caravane…

     Aux 5 glacios, il faut ajouter les 3 techniciens :
    Anthony, le chef du raid. Pragmatique. Direct. Beaucoup de sang froid. Quand il a quelque chose à dire, cela ne tarde pas, mais il sait le faire au bon moment, en y mettant la forme. Born to lead !
    David, grosse expérience des raids. Un laconique un peu bourru. Il travaille sans arrêt. Il est capable de réparer à peu près tout, du tracteur au groupe électrogène qui tourne en permanence, en passant par l’électricité et la plomberie. Rassurant vu où l’on se promène !
    Damien, mécanicien d’engins agricoles, 23 ans. Il a déjà fait un an à Dumont d’Urville. Il a un sang-froid étonnant et arrive à être toujours disponible.
    Et puis il y a moi : Doc, Bib, Tophe selon les moments ou l’urgence du message radio. Le doyen de l’équipe. La roue tourne. Il fut un temps où j’étais le plus jeune de ce genre d’équipe !

    Nous sommes partis depuis 3 jours, mais n’avons fait que 150 kilomètres depuis la côte, passant beaucoup de temps à faire des manips pour les glaciologues.
    Depuis ce matin, le temps a changé. Moins 15 °, vent de 30 à 40 nœuds.
    Nous sommes sur un immense plateau sans aucun relief autre que les sastrugis, congères de quelques dizaines de centimètres qui composent une infinité de sculptures parfois très belles. L’équivalent des barcanes du Sahara.
    Plus question de sortir sans l’équipement de cosmonaute. La moindre parcelle de visage peut geler très rapidement. Un des glacios s’est déjà gelé superficiellement une pommette en 10 minutes parce qui n’avait pas mis sa cagoule et son masque.
    Bien habillé, on peut rester dehors pendant des heures à ramasser des carottes, giflé par des rafales qui nous font chanceler.
    J’ai vraiment l’impression d’être sur la lune.