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Le billet de la semaine
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Transmettre et, pour cela, écrire !
Transmettre et, pour cela, écrire !
Par Jean Delaunay        
    II y a quelques années, un ménage de nos amis nous invite à son anniversaire de mariage, à la campagne, en nous demandant d'amener l’une de leurs petites-filles étudiante. En chemin, après avoir fait connaissance, je lui demande si elle connait la vie de son grand-père François. Elle répond : « Non. Je crois qu'il a été un temps militaire mais il n’en parle jamais… »
Interloqué, je lui raconte l’odyssée de François essayant de passer en Espagne après le concours de St-Cyr 1943 avec son ami Philippe, Élie de Saint-Marc et d'autres.
Vendus par leur passeur, interceptés par les Allemands et envoyés à Buchenwald où ils souffrirent beaucoup, ils ne survécurent que par miracle.
Libérés en avril 1945 et à peine remis, François et Philippe (qui allait devenir son beau-frère) nous rejoignent en juillet à Coëtquidan.
Nommés officiers en décembre, comme nous, ils obtiennent exceptionnellement la faveur de partir directement en Indochine sans passer, eux, par l'école d'application de Saumur.
Rapatrié indemne 30 mois après et, après une période d’instructeur à St-Cyr puis de capitaine en Allemagne pendant lesquelles il se marie, François repart l'un des premiers en Algérie, en 1955 et, 12 ans après, quitte l’armée par anticipation.

     La jeune fille est très émue d'apprendre tout cela de moi.
Arrivé sur place, je trouve un moment au cours de la fête pour reprocher gentiment à mon ami d'avoir caché son rude parcours à ses descendants. Il me répond : " Je n’ai pas voulu assombrir leur jeunesse avec ces horribles vieilles histoires "….

    Or, je me suis aperçu ensuite que plusieurs autres militaires déportés ont eu la même attitude que d'autres camarades moins éprouvés qui ont aussi gardé le silence sur leur passé.
Pudeur ?
***

    J'ai réfléchi depuis au bien-fondé ou non de ce comportement mais je crois profondément que nos descendants ont besoin viscéralement de savoir d'où ils viennent, même et surtout si leurs grands-parents ont vécu des périodes calmes.
Le témoignage d'un homme issu d'un milieu modeste qui s'est taillé une belle situation à force de travail et de courage… celui d'une enfant orpheline très tôt ou handicapée qui a, malgré tout, mené une vie de femme heureuse en semant du bonheur … Tout cela mérite d’être dit, au même titre que mon plombier raconte ses rudes débuts d’apprenti villageois, devenu 30 ans, après un virtuose de la pompe à chaleur.

     L’on me rétorquera que nulle existence ne ressemble à une autre, que les personnes et les circonstances sont toutes différentes et donc que l’expérience est incommunicable.
A ceci près, quand même, que le souvenir du grand-père revenu d’Auschwitz ou de la grand-mère qui a surmonté son cancer à 12 ans contribuera peut-être à remettre un jour sur les rails un jeune d’aujourd’hui collé à son concours, victime d’une injustice ou d’une déception amoureuse.
L’un de mes amis a fait autrefois de la prison. Il a eu la douleur de perdre récemment sa femme et m’écrit ce matin : « J’ai eu au moins le merveilleux bonheur de vivre 18 ans avec elle, cela me permet de dire à notre fille que l’amour ça existe et que ça change une existence… »

     Finalement, et sauf cas particulier où la connaissance de la vérité leur fait plus de mal que de bien, je crois que nous devons transmettre à nos enfants au moins le meilleur de nos expériences de vie.
D’ailleurs, nous y faisons instinctivement le tri. Si je me rappelle les récits de mes deux parents concernant la guerre 1914 /1918 qu’ils ont faite, lui comme soldat et elle comme infirmière sur un hôpital derrière le front, ce sont plutôt les bons souvenirs qui surnagent, ceux qui évoquaient notamment la camaraderie, le dévouement et la solidarité.

    Un conseil d’ancien pour terminer ! Ecrivons ! Gardons trace des évènements, et pas seulement par des albums de photos, par des mots. L’un des plus beaux cadeaux qu’on puisse faire aux jeunes mariés, malgré sa relative modestie, c’est le cahier qui deviendra « le livre de raison » de la famille.
Relatons-y les évènements dont nous sommes témoins et notons-y nos impressions.
Mieux, écrivons nos mémoires. C’est là l’un des éléments de la transmission entre les générations, plus important encore pour les jeunes que l’éventuel héritage des biens.

    Un mot encore. Pour bien transmettre, il est préférable de savoir écrire… Or la rédaction des SMS en franglais trop souvent mâtiné de verlan nous y prépare mal.

    Parmi toutes les réformes dont je rêve pour nous en 2017, il y a la redécouverte du français et sa remise à la mode.
Bonne transmission donc, en bon français.
***