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Le billet de la semaine
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Billet du Pôle Sud (1)
Billet du Pôle Sud (1)

Christophe est médecin, comme son épouse. Ils ont exercé pendant 25 ans avec « Médecins sans frontières » en Afrique, où leurs 3 enfants sont nés, et à l’ile Maurice. Revenus dans les Alpes, il est devenu urgentiste de montagne, ne se déplaçant, été et hiver, qu’en hélicoptère, pendant qu’Isabelle dirige un hôpital gériatrique. Pour changer d’air, Christophe a tenu, il a quelques années, à traverser seul l’Atlantique, aller et retour, à bord d’un petit voilier… Cette année, il a rejoint la mission scientifique française au Pôle sud. Sa fille Charlotte vient d’épouser notre petit fils Matthieu et elle m’autorise à diffuser quelques impressions antarctiques de son père. Je l’en remercie.
Jean Delaunay

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JOURNAL DE VOYAGE – 20/112016 -

« Le voyage a été long: 12 heure pour Singapour, puis 9 heures pour la Nouvelle Zélande. Nous y avons atterri quelques heures après un tremblement de terre de 7,2 sur l'échelle de Richter. Il y a eu quelques répliques sévères après notre arrivée mais je faisais la sieste et n’ai rien entendu.

Après avoir récupéré un peu, nous sommes allés visiter de nuit Christchurch transformée en ville fantôme. On a finalement déniché un bar où quelques irréductibles bushmen étaient en train d’arroser le "Earth Quake… Discussion sur la France. Les yeux de nos kiwis se sont faits rêveurs … Le Rainbow Warrior nous a presque été pardonné…

Le lendemain, départ pour l'antarctique. 9 h de vol dans la soute d'un hercule C130, engoncés dans nos tenues polaires, assourdis par le vacarme: la partie la plus éprouvante du voyage ! L'atterrissage sur la banquise, au pied de la station italienne de Terra Nova a été fantastique. Grand soleil. Ciel bleu « antarctique ». Des montagnes et des glaciers de plus de 3000 mètres déversant leurs séracs sur la banquise. Nous étions tous « séchés » par tant de beauté, que ce soit les bleus comme moi ou les vieux briscards de l’Antarctique. Nous avons passé une nuit à la station Italienne, partageant les « pasta » avec l’équipe logée dans un confort impressionnant. Le lendemain, à l’aube, dernier vol pour le but ultime : La base de Dumont d’Urville : « DDU ».Ces 4 heures de vol ont été un enchantement à bord d’un antique Dakota remotorisé. Nous avons décollé de la banquise et franchi la chaîne Antarctique en grimpant jusqu’à 12 000 pieds. L’avion n’étant pas pressurisé, le mécano avait invité ceux qui « craignaient l’altitude » à demander de l’oxygène, servi à partir d’une bonbonne et d’un antique masque à oxygène style « Vol de nuit ». Un seul masque pour 10. Il ne fallait pas « craindre l’altitude » tous en même temps ! La piste atterrissage de DDU est une simple bande de neige damée au ratrack à 10 km de la station. Au pied du Dakota, nous attendaient deux chenillettes et notre comité d’accueil, tenues polaires, masques de ski et grosses moufles. Le décor est gigantesque. Au large, les Icebergs figés dans la banquise ressemblent à d'énormes cargos au mouillage. La lune et le soleil montent et descendent sans passer sous l'horizon et le jour est permanent. Derrière nous, le glacier de l'Astrolabe tombe sur la banquise en cascades de séracs sur plusieurs centaines de mètres. Je crois que je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi extraordinaire.

La station de Cap Prud'homme, située à 5 km de DDU, est un campement de gitans au bord de la banquise. A cette saison, on peut rejoindre Dumont d’Urville en roulant sur la banquise avec des tracteurs à chenille de 20 tonnes. Les manchots Adélie qui ressemblent à des peluches se déplacent entre les containers et les tracteurs du campement, très occupés à transporter des petits cailloux ou à les voler à leurs voisins pour constituer leurs nids. Certains s'accouplent sous nos fenêtres, d'autres couvent déjà un œuf gros comme une mangue. Il y en a environ 90 000 dans un rayon de 5 km.

L'équipe de cap Prud'homme confirme l'aspect romano du campement: une dizaine de techniciens spécialisés dans l’entretien des engins qui permettent de ravitailler la station de Concordia ou de monter les raids scientifiques. Ils sont tous là depuis 20 ou 30 ans, travaillent comme des brutes, montent et démontent leurs tracteurs monstrueux comme du légo, par moins 10 ou moins 30 °en plein vent. Ils ont des gueules pas possibles, boivent rarement de l’eau, fument comme des pompiers et couvent tous un syndrome coronarien à plus ou moins brève échéance. Souhaitons qu’ils tiennent 4 mois...
Sur ce petit monde règne Jean Louis, cuisinier et "patron" de la base vie composée de containers accolés au garage des mécanos. 40 ans d'antarctique, un jurassien cabochard et têtu de 100 kilos, tendance despotique. Une de mes fonctions consiste à l’aider en cuisine et à l’entretien des locaux. J'ai patienté 24 heures avant de faire une petite "mise aux poings". Depuis il enrobe un peu mieux et je pense qu'on va devenir de bon potes. C’est un cuisinier « hors pair » classé « meilleure table de l’Antarctique » par le guide Lonely Planet. Il y a aussi les 6 "glacio". Beaucoup plus sobres, sportifs et montagnards. C’est avec eux que je vais partir en raid « science » dans quelques jours. Ils promènent sur la glace toutes sortes d’engins invraisemblables qui tiennent du barbecue ou du séchoir à linge, sauf que chaque « œuvre d’art » coûte quelques centaines de milliers d’euro. Nous allons vivre un mois dans un container de 20 m² juché sur une remorque à skis. Mon job, si personne ne se fait mal, consistera à conduire un tracteur à chenilles la journée, donner un coup de main lors des nombreuses manips scientifiques et réchauffer les plats préparés le soir. Notre train est composé de 6 tracteurs traînant des remorques de gas-oil et un incroyable bazar de matériel scientifique hérissé d’antennes diverses et variées.
Nous allons explorer une zone inconnue, repérée sur les images satellites comme intéressantes », selon les glaciologues. Elle est à environ 500 km de la côte et 2 000 mètres d’altitude. C’est une zone intermédiaire entre la côte et le plateau antarctique. Elle est très ventée et il y fait beaucoup plus froid que sur la côte !
Hier, nous sommes allés à la station de DDU avec Julien, l’autre médecin, pour préparer les dotations médicales de nos raids. Après une séance de tri de médicaments, nous sommes allés visiter la colonie de manchots de plusieurs milliers d’individus. La plus peuplée du continent ! Ils sont quelques milliers à surveiller leurs poussins, regroupés au pied des falaises du glacier de l'Astrolabe. Cette année, la banquise est encore très épaisse et , donc, la mer libre à plus de 70 km. Beaucoup de petits sont morts de faim, les parents mettant trop de temps à revenir de la mer où ils vont se nourrir. La banquise est parsemée de cadavre de poussins qui ressemblent à des peluches congelées. Les ornithologues les observent, les comptent et les marquent mais n’interviennent jamais. Pas question d'adopter un bébé manchot ou de le nourrir. La petite stagiaire qui fait sa thèse d'ornitho aurait pourtant bien voulu…

Toute l’équipe a du retard. L’Astrolabe, le bateau ravitailleur parti de Hobart, a été coincé plus de dix jours dans les glaces et n’a pu être déchargé que par les hélicos restant à 50 km de la côte.
Julien part dimanche en raid, ce qui ne me laisse peu de temps pour les nombreux passages de consignes (pharmacie, équipement des caravanes, intendance, etc..). Je travaille 12 heures par jour . Le raid science auquel je participerai ne démarre que le 26, ce qui me laisse un peu plus de temps pour préparer ma caravane. Une bonne partie des médicaments sont périmés et d’autres en rupture de stock. C’est une situation que je n’ai jamais connue à Médecins sans Frontière.
Je suis aussi (et surtout) le cuisinier de l’équipe de 9 personnes. Pas question d’affamer 8 gars qui mangent comme des dobermans quand ils rentrent de leur « manip » par moins 30° dans le blizzard.
Nous fêterons Noël et le jour de l’An dans notre train des glaces au milieu de nulle part. Outre des réserves astronomiques de gas-oil (35 m3), nous emportons aussi du champagne, du vin australien et de quoi réveillonner. Plus un téléphone satellite pour rester en contact avec la terre.
Bon Noël !»
(A suivre)
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Antarctique