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Le billet de la semaine
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Merci pour la vie
Merci pour la vie

Pierre Leduc vient de mourir. Il est de ceux qui m’ont sauvé la vie, d’où ma grande peine.
Ma vie, je la dois évidemment à mes parents, et d'avantage encore au Créateur, mais certains hommes me l'ont conservée jusqu'à ce jour, l'un d'entre eux au moins au prix de la sienne.
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En 1949, Pierre était le pilote de mon petit engin blindé sur les pistes d'Indochine. Nous avons passé ensemble des jours et des nuits, lui au volant, moi en tourelle debout derrière lui, échappant souvent aux embuscades et aux mines. Le 16 août cependant, la main droite arrachée par un engin explosif viet, j’allais me vider de mon sang quand il a réussi à me faire un garrot avec ses lacets et à m'acheminer, en piètre état, vers l'infirmerie. Evacué par air et hospitalisé, j'ai survécu et j'ai pu rejoindre mon poste deux mois plus tard. D’autres aventures m'y attendaient.

Le 25 janvier 1950, responsable, comme souvent, du convoi de Dautieng, je l’avais mené le matin à bon port. Au retour vers 16 h, j’ouvre la route en laissant provisoirement le convoi à Ben Suc, le dernier poste, jusqu'à ce que la route soit sécurisée. A mi-chemin, je croise mon camarade Thierrens sur son AM (automitrailleuse). Il escorte la jeep d’un major britannique venu de Malaisie en stage chez nous pour quelques jours. Il me dit :" J'ai traversé ta zone dans les deux sens. Je n'ai rien vu. Tu peux y aller franco !". Je repars donc avec ma section de tirailleurs et mes 2 AM.

Après quelques km, alors que nous roulons, un pressentiment m'envahi t: « Ils sont là ! ».

Faisant stopper mes véhicules et sautant à terre, je fais débarquer l’infanterie à couvert à gauche de la route et donne l’ordre aux AM de canonner a priori la zone à droite qui me parait suspecte. « Ils » sont bien là, surpris un instant par nos tirs mais ne tardant pas à réagir.
Entendant de vifs échanges devant lui, le chef de ma 1° AM fonce … pendant qu’une grosse mine éclate sous la 2°, à 2 mètres de moi, me jetant à terre. L’AM visée continue cependant à tirer et à interdire aux viets d’approcher mais ils sont nombreux et leurs armes automatiques nous bloquent. A la jumelle, j’essaye de repérer la plus menaçante pour la désigner au chef de bord, quand un petit tirailleur se lève d’un bond et se place devant moi en pointant du doigt la menace.
Un instant plus tard, la longue rafale qui m’était destinée l’atteint. Il meurt en me sauvant la vie.

C’était Van, le meilleur soldat de sa compagnie, seul vietnamien au milieu des cambodgiens, et je lui confiais souvent en brousse la mission de pisteur. J’ai juste le temps de trainer son corps dans le fossé et de le confier à ses camarades car la situation devient critique.

En effet, surchauffé, le frein du canon de l’AM casse : arme inutilisable... La mitrailleuse en profite pour s’enrayer… Je monte sur l’AM pour harceler moi-même les viets en tirant avec ma carabine. En réponse, ils font éclater une 2°mine télécommandée sous nos roues. Les tirailleurs leur lancent leurs dernières grenades à fusil. Il ne nous restera bientôt plus qu’à « faire Camerone ! »

Quelques minutes désagréables, puis coup de théâtre : trois nouvelles AM arrivent avec des fantassins sur les plages arrière. C’est Thierrens qui a fait demi-tour et marché au canon. En un instant, je lance nos fantassins à la contre attaque, baïonnette au canon, encadrés par les AM, sirènes hurlantes. Les Viets se replient en tirant. Le major anglais court bravement à mes côtés.

Au vu de sa belle casquette, un tireur viet le prend pour le chef car c’est lui qui encaisse la rafale ; on le ramasse. Il s’en sortira…

Quant à moi, je fais fouiller le terrain en hâte car la nuit va tomber. Je signale à la radio « La route est libre : lâchez le convoi ! » Arrivé à la hauteur de ma 1° AM, je la trouve immobilisée. Je monte sur la caisse et me penche vers la tourelle : du sang partout. Pilote et tireur sont morts. Avec bien du mal, je dégage le corps encore chaud de mon ami Azaïs, un grand trou dans la tête... Je confie au chauffeur d’un camion du convoi… sans illusions…
(Le 25 janvier 2000 à St Jean de Luz, nous fêterons nos survies, entourés de ses 6 enfants…)
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Depuis ce jour-là, j’ai eu bien d’autres occasions de frôler la mort : en avion léger au Cambodge, en hélicoptère en Algérie et en France : en auto aussi, en montagne, à cheval ou dans mon jardin…

Je remercie Dieu de ma chance exceptionnelle et je suis prêt à rejoindre Là -Haut Van, Leduc, Azaïs, Thierrens, et bien d’autres.

Je veux cependant exprimer aussi ma reconnaissance à mes amis de France-Valeurs. Sans le savoir, ils ont contribué indirectement à me maintenir en vie et, malgré mon grand âge, à me faire garder une partie de mes capacités intellectuelles.

J’avoue que, devant l’impossibilité manifeste de me trouver un successeur à France-Valeurs, j’ai failli bien des fois mettre la clé sous la porte. Et puis je me suis dit : « Quelques personnes bienveillantes te disent que tes pauvres écrits leur font du bien, que tu leur redonnes de l’espérance et du courage. Ce serait donc de la lâcheté que d’abandonner avant d’être arrivé à la limite de tes forces ! »

« Et puis, rédiger un billet par semaine, ce n’est pas si difficile et cela te force à entretenir à la fois ta volonté et tes neurones et cela retardera peut être un peu le moment de l’engourdissement définitif de ta mémoire et de ton cerveau. »


C’est ainsi qu’au seuil de cette année si importante pour la France, et sans illusion sur l’importance de FV dans le combat idéologique qui va continuer, je continuerai à m’exprimer sur notre site.

Merci à André Bouvet, sans qui, depuis, plus de 20 ans, mes cogitations seraient restées dans mon ordinateur.

Merci encore aux Leduc, Van et autres qui m’ont sauvé la vie.

Merci à mes amis de France Valeurs qui ont contribué à la prolonger.

Bonne année pour que vive la France et que vive la Vie.
Jean Delaunay

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