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Le billet de la semaine
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31/08/2016

Après mon baptême de montgolfière
Après mon baptême de montgolfière
  
   J'avais eu souvent l'occasion de voler dans des aéronefs de différents types ; il me manquait l'expérience de la montgolfière. Mes enfants viennent de me permettre de combler ce manque, par très beau temps, dans le magnifique décor que constitue notre lac d'Annecy entouré de montagnes.
  
J'en retire les impressions suivantes.
  
Joie d'embrasser sur 360 ° un panorama somptueux : les différentes chaînes alpines, du Mont Blanc à l’Oisans, et même d’apercevoir les lacs du Bourget au sud et Léman au nord.
  
Joie de contempler, vus sous un nouvel angle, des paysages qui me sont depuis longtemps familiers, les sommets notamment qui culminent modestement autour de 2.500 m et où je tentais autrefois (avec succès) d'initier mes descendants au goût de l'effort.
  
Étonnement consécutif de mesurer les transformations considérables dont ce coin de Haute Savoie a fait l’objet depuis 60 ans. Notre chalet était alors isolé au milieu des champs et pâtures où s’activaient une vingtaines de petits cultivateurs. Ceux-là ont vendu chacun leur lopin à des parisiens ou lyonnais et nous apercevons plus de piscines que de vaches. Le reste du pays est quasi urbanisé, à l’exception des forêts et des crêtes.
  
Satisfaction, sur le plan technique, de découvrir cet engin volant, très ancien et nouveau pour moi, notamment l’impressionnante façon de remplir de 6 000 mètres cube d'air brûlant sa gigantesque enveloppe plastique. Surprise de la voir s’élever du sol, au début du gonflage, comme une véritable nef qui se soulève progressivement, frémissante comme si elle avait hâte de prendre l’air, avec nous dans sa nacelle.
  
Satisfaction aussi de n'éprouver pendant le vol aucune sensation désagréable comme ces turbulences dont j’ai souvent souffert dans les avions légers, notamment par grosse chaleur en Afrique du nord.
  
Satisfaction encore de glisser dans l'air pendant les instants de silence, entrecoupés de jets de flamme périodiques destinés à maintenir en vol notre « plus léger que l’air ».
  
Bonheur intense enfin de regarder sous un nouvel angle, un morceau de cette belle France qui m'est si chère, de contempler les humains à l'œuvre partout, sur les chantiers, dans les champs où sèche le regain, roulant sur les routes… ou se reposant sur les plages.
  
Émotion de méditer sur le passé de cette terre où le Piémont et le Dauphiné de la France des Rois ont longtemps fait mauvais ménage, comme en attestent les restes de fortifications. Cette terre où, après la Réforme, Calvin a converti les habitants au Protestantisme, en attendant que François de Sales ne les ramène à la foi catholique.
Celle où un certain colonel Bugeaud a remporté sur les austro-sardes la dernière victoire de l’Armée Impériale (vaincue à Waterloo) à Conflans (Albertville) le 28 juin 1815.
  
Émotion de survoler le plateau des Glières où mon héroïque ancien, Tom Morel, avait organisé le maquis pour préparer la Libération et où il a trouvé la mort en mars 1944.
  
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   Je mesure aussi ma chance immense de découvrir, très âgé, ces pacifiques sensations et de remuer ces souvenirs alors que la plupart des survivants de ma génération n'ont pas, et de loin, les mêmes possibilités.
Je pense amicalement à eux et à tant d’autres malheureux.
  
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   Précisément, au moment où j’achève d’écrire ces quelques réflexions, le téléphone sonne. C'est un détenu de mes amis, un perpète que j’accompagne depuis longtemps et qui a l'autorisation de m'appeler tous les mois. Il me décrit sa pauvre vie. Je lui raconte ma matinée. Il m'écoute avec d'autant plus d'intérêt qu'il connaît bien ce pays.

   Je crois que, malgré la différence entre nos destinées, cela lui fait du bien d'entendre parler d'autre chose que de l’inconfort comparé de leurs cellules respectives, à ses codétenus et à lui... Il fait, dit-il, 36 degrés dans la cellule de son vis-à-vis, orientée au sud, et 32 seulement dans la sienne au nord… Il l’occupe depuis 22 ans...
  
Alors que moi, je peux humer l’air frais et me repaître sans fin du spectacle qui m’entoure…
  
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Pour moi, en tout cas, cette journée aura été, à certains égards, comme un avant-goût du Ciel, le vrai.

Jean Delaunay

  
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