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Le billet de la semaine
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24/08/2016

Silence des élites devant les déviances

« Silence des élites devant les déviances des mœurs et légalisation des déviances. »

L’homélie du Cardinal Vingt Trois lors de la récente messe à Notre Dame en mémoire du P. Hamel assassiné a provoqué beaucoup de polémiques, notamment sa phrase  ci-dessus. Cependant, son sermon traduit si bien ce que nous croyons que je juge utile de le diffuser ici.
Jean Delaunay
***
Mesdames et Messieurs, Frères et Sœurs,

1. Seigneur, nous as-tu abandonnés ?

« Serais-tu pour moi un mirage, comme une eau incertaine ? » En ce moment terrible que nous vivons, comment ne ferions-nous pas nôtre ce cri vers Dieu du prophète Jérémie au milieu des attaques dont il était l’objet ? Comment ne pas nous tourner vers Dieu et comment ne pas Lui demander des comptes ? Ce n’est pas manquer à la foi que de crier vers Dieu. C’est, au contraire, continuer de lui parler et de l’invoquer au moment même où les événements semblent remettre en cause sa puissance et son amour. C’est continuer d’affirmer notre foi en Lui, notre confiance dans le visage d’amour et de miséricorde qu’il a manifesté en son Fils Jésus-Christ.

Ceux qui se drapent dans les atours de la religion pour masquer leur projet mortifère, ceux qui veulent nous annoncer un Dieu de la mort, qui promettrait le paradis à ceux qui tuent en l’invoquant, ceux-là ne peuvent pas espérer que l’humanité cède à leur mirage. L’espérance inscrite par Dieu au cœur de l’homme a un nom, elle se nomme la vie. L’espérance a un visage, celui du Christ livrant sa vie en sacrifice pour que les hommes aient la vie en abondance. L’espérance a un projet, celui de rassembler l’humanité en un seul peuple, non par l’extermination mais par la conviction et l’appel à la liberté. Cette espérance barre pour nous le chemin du désespoir, de la vengeance et de la mort.

Cette espérance animait le ministère du P. Jacques Hamel quand il célébrait l’Eucharistie au cours de laquelle il a été assassiné. Cette espérance soutient les chrétiens d’Orient quand ils fuient devant la persécution et qu’ils choisissent de tout quitter plutôt que de renoncer à leur foi. Cette espérance habite le cœur des milliers de jeunes rassemblés autour du Pape à Cracovie. Elle nous permet de résister à la haine quand nous sommes dans la tourmente.

Cette conviction que l’existence humaine n’est pas un simple aléa de l’évolution voué à la destruction inéluctable habite le cœur des hommes quelles que soient leurs croyances. C’est elle qui a été blessée sauvagement à Saint-Étienne du Rouvray et c’est grâce à elle que nous pouvons résister à la tentation du nihilisme, que nous refusons d’entrer dans le délire du complot et de laisser gangréner notre société par le virus du soupçon.

On ne construit pas l’union de l’humanité en chassant les boucs-émissaires. On ne contribue pas à la cohésion de la société en développant un univers virtuel de polémiques et de violences verbales. Insensiblement mais réellement cette violence virtuelle finit toujours par devenir une haine réelle et par promouvoir la destruction comme moyen de progrès. Le combat des mots finit trop souvent par l’agression comme mode de relation. Une société de confiance ne peut progresser que par le dialogue dans lequel les divergences se respectent.

2. La peur de tout perdre

La crise que traverse notre société nous confronte à une évaluation renouvelée de ce que nous considérons comme les biens les plus précieux pour nous. On invoque souvent les valeurs, comme une sorte de talisman pour lequel nous devrions résister coûte que coûte. Mais on est moins prolixe sur le contenu de ces valeurs, et c’est dommage. Pour une bonne part, la défiance à l’égard de notre société, – et sa dégradation en violence – s’alimente du soupçon selon lequel les valeurs dont nous nous réclamons sont très discutables et peuvent être discutées. Pour reprendre l’évangile que nous venons d’entendre : quel trésor est caché dans le champ de notre histoire humaine, quelle perle de grande valeur nous a été léguée ? Pour quelles valeurs sommes-nous prêts à vendre tout ce que nous possédons pour les acquérir ou les garder ? Peut-être, finalement, nos agresseurs nous rendent-ils attentifs à identifier l’objet de notre résistance ?

Quand une société manque d’un projet collectif de mobiliser les énergies communes et capable de motiver des renoncements particuliers pour servir une cause et arracher chacun à ses intérêts propres, elle se réduit à un consortium d’intérêts dans lequel chaque faction fait prévaloir ses appétits et ses ambitions. Alors, malheur à ceux qui sont sans pouvoir, sans moyens de pression ! Ils ne peuvent jamais faire entendre leur misère. L’avidité et la peur se joignent pour défendre et accroître les privilèges et les sécurités, à quelque prix que ce soit.

Est-il nécessaire d’évoquer la liste de nos peurs collectives ? En nommer quelques-unes nous donne du moins quelque lucidité sur le temps que nous vivons. Jamais au cours de l’histoire de l’humanité, nous n’avons connu globalement plus de prospérité, plus de commodités de vie, plus de sécurité, qu’aujourd’hui en France. Tant de facilités à vivre ne nous empêchent pas d’être rongés par l’angoisse. Nous avons peur parce que nous avons beaucoup à perdre.

L’atome, la couche d’ozone, le réchauffement climatique, les aliments pollués, le cancer, le sida, l’incertitude sur les retraites, l’accompagnement de nos anciens dans leurs dernières années, l’économie soumise aux jeux financiers, le risque du chômage, l’instabilité des familles, l’angoisse du bébé non-conforme, ou l’angoisse de l’enfant à naître tout court, l’anxiété de ne pas réussir à intégrer notre jeunesse, l’extension de l’usage des drogues, la violence sociale qui détruit, brûle et saccage, les meurtriers de la conduite automobile… Je m’arrête car vous pouvez compléter cet inventaire en y ajoutant vos peurs particulières. Comment des hommes et des femmes normalement constitués pourraient-ils résister sans faiblir à ce matraquage ? Matraquage de la réalité dont les faits divers nous donnent chaque jour notre dose. Matraquage médiatique qui relaie la réalité par des campagnes à côté desquelles les peurs de l’enfer des siècles passés font figure de contes pour enfants.

Comment s’étonner que notre temps ait vu se développer le syndrome de l’abri ? L’abri antiatomique pour les plus fortunés, abri de sa haie pour le moins riche, abri des verrous, des assurances, appel à la sécurité publique à tout prix, chasse au responsable du moindre dysfonctionnement : nous mettons en place tous les moyens de fermeture. Nous sommes persuadés que là où les châteaux-forts ont échoué, nous réussirons. Nous empêcherons la convoitise et les vols, nous empêcherons les pauvres de prendre nos biens, nous empêcherons les pauvres de la terre de venir chez nous. Protection des murs, des frontières, du silence. Surtout ne pas énerver les autres, ne pas déclencher l’agressivité, voire la violence des autres, par des propos inconsidérés ou simplement l’expression d’une opinion qui ne suit pas l’image que l’on veut nous donner de la pensée unique.

Silence des parents devant leurs enfants et panne de la transmission des valeurs communes. Silence des élites devant les déviances des mœurs et légalisation des déviances. Silence des votes par l’abstention. Silence au travail, silence à la maison, silence dans la cité ! A quoi bon parler ? Les peurs multiples construisent la peur collective, et la peur enferme. Elle pousse à se cacher et à cacher.

C’est sur cette inquiétude latente que les attentats aveugles ajoutent leurs menaces. Où trouverons-nous la force de faire face aux périls si nous ne nous appuyons pas sur l’espérance ? Et, pour nous, l’espérance c’est la confiance en la parole de Dieu telle que le prophète l’a reçue et transmise : « Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te sauver et te délivrer. Je te délivrerai de la main des méchants, je t’affranchirai de la poigne des puissants. »

« Mon rempart, c’est Dieu, le Dieu de mon amour. » Amen !
Cardinal André VINGT-TROIS