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Le billet de la semaine
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27/07/2016

Deux discours
Deux discours
Par Jean Delaunay

    Je viens de découvrir avec surprise et admiration le récent discours d’Emmanuel Faber à HEC. Il m’a rappelé celui qu’a prononcé Alexandre Soljenitsyne à Harvard en 1978.
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    Ce jour-là, le dissident s’est présenté devant la promotion sortante composée de brillants sujets souvent fils de familles. Lui, il avait connu la guerre, le goulag, l’exil et les privations. Après son Prix Nobel de littérature reçu huit ans auparavant, il avait choisi de vivre aux États-Unis. Les étudiants s’attendaient donc à entendre une diatribe contre le communisme et un éloge de son pays d’adoption mais il leur tint un tout autre langage.
    « La devise de Harvard est “VERITAS”. La vérité est rarement douce à entendre ; elle est souvent amère. Mon discours contient une part de vérité ; je vous l’apporte en ami, non en adversaire…
    Il est temps, à l’Ouest, de défendre non pas tant les droits de l’homme que ses devoirs.
Si l’on me demandait…  si je pouvais proposer l’Ouest, en son état actuel, comme modèle pour mon pays [la Russie], il me faudrait en toute honnêteté répondre non. Non, je ne prendrais pas votre société comme modèle pour la transformation de la nôtre…
    Après avoir souffert pendant des décennies de violence et d’oppression, l’âme humaine aspire à des choses plus élevées, plus pures que celles offertes aujourd’hui par les habitudes d’une société massifiée, forgées par l’invasion révoltante de publicités commerciales, par l’abrutissement télévisuel et par une musique intolérable.
    Comment l’Ouest a-t- il pu décliner, de son pas triomphal à sa débilité présente ? Nous avons tourné le dos à l’Esprit et embrassé tout ce qui est matériel, avec excès et sans mesure. Le nouveau mode de pensée, qui est devenu notre guide, n’admet pas l’existence d’un mal intrinsèque en l’homme, et ne voit pas de tâche plus noble que d’atteindre le bonheur sur terre.
    Nous avions placé trop d’espoirs dans les transformations politico-sociales, et l’on nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure…
    Notre tâche sur terre doit être l’accomplissement d’un dur et permanent devoir, de sorte que tout le chemin de notre vie devienne l’expérience d’une élévation avant tout spirituelle, pour que nous quittions cette vie meilleurs que lorsque nous y sommes entrés. Seul un mouvement volontaire de modération de nos passions peut élever l’homme  au-dessus du matérialisme… »


    Pendant des années, il avait été celui qui osait révéler révélait les horreurs du régime soviétique. Mais, à Harvard, il s’adressait à un monde occidental décadent, satisfait de lui-même et qui avait oublié Dieu. Ses propos ont indigné son auditoire d’alors. Mais ne mériteraient-ils pas d’être réétudiés aujourd’hui ?

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    C’est dans un genre différent mais dans le même esprit qu’Emmanuel Faber, ancien de HEC, vient de s’adresser à ses jeunes camarades de la promotion sortante. Dans un contexte économique difficile, c’est à cet ascète, grand sportif à la carrière déjà éclatante, que l’entreprise Danone vient de confier son sort. Cet Isérois de 50 ans, père de trois enfants, affiche sa foi catholique et multiplie les retraites spirituelles - il partage le fameux «double projet de Danone économique et social».
    Son discours lors de la remise des diplômes d’HEC a surpris et ému un auditoire pourtant blasé. L'on attendait sans doute que le dirigeant d'une entreprise qui pèse plus de 5 milliards d'euros de chiffre d'affaires parle finances et on l’a entendu évoquer son jeune frère atteint de schizophrénie. Le souvenir le plus fort de sa scolarité à HEC, a –t-il dit, aura été ce coup de fil lui annonçant sa première hospitalisation et il raconte l'histoire de ce jeune homme décédé en 2009 dont la maladie et les séjours en hôpital psychiatrique ont rythmé la vie et la sienne.
"L'après-midi, il avait besoin de dormir à cause de sa maladie et il allait près d'un torrent (...) il avait un vieux téléphone portable, il le mettait près de la fontaine et il m'appelait et me laissait un message téléphonique. Tous les jours. Avec juste le chant de la fontaine. Moi, j'étais de l'autre côté de la planète avec le gouvernement chinois, dans un bureau à Shanghai ou à Paris, à Barcelone ou au Mexique... Et j’entendais chaque jour cette petite voix qui me rappelait d'où je venais."

"Ma vie a basculé, il m'a fallu passer des nuits à le chercher, apprendre le langage des fous, découvrir la beauté de ce langage, la beauté de l'altérité. A cause de lui, j'ai découvert l'amitié de SDF. De temps en temps, je vais dormir avec eux. (...) Je suis allé séjourner dans les bidonvilles à Delhi, à Bombay, à Nairobi, à Jakarta. Je suis passé au bidonville d'Aubervilliers, vous savez, ce n’est pas très loin de Paris. Je suis allé aussi à la jungle de Calais..."


    Dans une enquête sur le personnage de janvier 2015, le magazine Capital avait révélé qu'il avait passé une semaine à faire le ménage et panser des mourants dans un centre tenu par les sœurs de Mère Teresa, en Inde. Cet ancien champion de saut à la perche, proche de Christine Boutin touche un salaire de 2,5 millions d'euros par an, mais roule en Clio, ne porte ni montre de luxe, ni cravate chic, et passe ses vacances dans ses Hautes-Alpes natales. Il redonne, dit-on, la totalité de ses primes et bonus à des associations caritatives…

    Ce mode de vie lui a permis de pousser sa réflexion sur la vie. Il prône aujourd'hui plus de justice sociale, persuadé qu'elle est la clé de l'avenir de l'économie.
"Après toutes ces décennies de croissance, je crois que l'enjeu de l'économie, c'est la justice sociale. Nous les riches, nous pouvons monter des murs de plus en plus hauts. Mais rien n'arrêtera ceux qui ont besoin de partager avec nous."

    Il continue son discours en anglais pour donner aux diplômés d'HEC deux éléments qu’ils garderont sûrement en mémoire:
"Vous avez en main  un double outil très puissant : le diplôme et les connaissances acquises dans cette école, mais la question est: '’ Qu'allez-vous en faire ? ‘’

"Il n'y a pas de main invisible (en référence à la théorie économique d'Adam Smith qui voudrait que les actions guidées par l'intérêt personnel contribueraient au bien-être de tous). Il n'y a que vos mains."

"Il ajoute, à propos de la famille, j’ai un enfant atteint de schizophrénie mais ma vie de famille est très belle".

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Par les temps qui courent, je suis heureux de rappeler à mes amis de France-Valeurs qu’il existe encore des hommes comme ceux-là : des modèles à proposer à nos jeunes.
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