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Le billet de la semaine
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Le transhumanisme est en marche
         Nous avons déjà consacré plusieurs billets à cette question mais elle me parait à la fois si importante et si occultée par l’actualité que je me permets de reprendre ici, à l’attention de nos amis qui ne les auraient pas lus, deux textes parus dans le Figaro Magazine du 1° avril. Aujourd’hui, il s’agit d’extraits du récent livre de Luc Ferry : «La révolution transhumaniste ».Le second, complémentaire, suivra sous la forme d’extraits d’un dialogue entre Ferry et Bellamy.
Jean Delaunay    

Le transhumanisme est en marche

     « Il y a aujourd'hui, en France, environ 40 000 personnes atteintes d'une maladie génétique dégénérative, la rétinite pigmentaire, qui rend peu à peu aveugles ceux qui en sont atteints. Or, une firme allemande a développé une puce électronique qui, une fois implantée derrière la rétine du malade, permet de lui rendre une grande partie de sa vue. La puce convertit la lumière en signaux électriques, puis elle les amplifie et les transmet à la rétine par une électrode, de sorte que les signaux peuvent emprunter la voie normale du nerf optique pour atteindre le cerveau où ils sont transformés en images. Il y a peu, on aurait parlé de science-fiction, les meilleurs savants auraient traité d'imposteur quiconque aurait prétendu parvenir à un tel exploit ! Aujourd'hui, c'est chose faite, et nous en sommes à peine surpris.
    On a là un bel exemple du passage insensible du thérapeutique à l'augmentatif : au départ, il s'agit de guérir une pathologie, mais à l'arrivée, on a affaire à une hybridation homme/machine. Si un jour, la chirurgie génétique permettait par un « couper / coller » de réparer les gènes défectueux dans l'embryon, il serait bien difficile de s'y opposer. [...] Jusqu'où pourra-t-on aller dans cette voie avec des êtres humains ? Sera-t-il possible un jour «d'augmenter» à volonté tel ou tel trait de caractère, l'intelligence, la taille, la force ou la beauté de ses enfants, d'en choisir le sexe, la couleur des des yeux ? Nous n'en sommes pas là, bien des obstacles restent à franchir sur les plans technique et scientifique, mais, en théorie, rien n'est désormais impossible. De nombreuses équipes de chercheurs y travaillent un peu partout dans le monde. Ce qui est certain, c'est que les progrès des technosciences sont d'une ampleur et d'une rapidité inimaginables, qu'ils se font sans attirer l'attention des politiques, à peine celle des médias, de sorte qu'ils échappent au commun des mortels, comme à toute régulation un tant soit peu coercitive.
     Comme l'ont compris un certain nombre de penseurs, cette nouvelle donne nous oblige à anticiper les questions abyssales que ces nouveaux pouvoirs de l'homme sur l'homme vont inévitablement soulever sur les plans éthique, politique, économique, mais aussi spirituel dans les années qui viennent. [...] Les questions éthiques soulevées par ces projets sont très loin d'être aussi simples que le pensent ceux qui se croient autorisés à prendre position « pour ou contre », comme si on pouvait régler le sujet en termes binaires.
    Les progrès des sciences peuvent avoir des retombées admirables, comme des conséquences effroyables. Il est absolument crucial de bien distinguer entre deux niveaux de réflexion différents, même si la ligne de partage est difficile à opérer : d'un côté les réalités, ou à tout le moins les projets scientifiques et, de l'autre, les idéologies, parfois détestables qui les accompagnent. [...] Au fond, tout revient à la question : s'agit-il de rendre l'humain plus humain - ou pour mieux dire, meilleur parce que plus humain -, ou veut-on au contraire engendrer artificiellement une nouvelle espèce, celle des posthumains ?

L'inquiétant mutisme des démocraties européennes
Tandis qu'on parle partout du climat… nos démocraties restent quasiment muettes face aux nouvelles technologies qui vont pourtant bouleverser nos vies. Nos dirigeants, et nos intellectuels, tétanisés par le sentiment de la décadence, fascinés par le passé, les frontières, l'identité perdue ou la nostalgie, semblent plongés dans la plus complète ignorance de ces nouveaux pouvoirs de l'homme sur l'homme, comme si l'injonction chère au temps des Lumières, « ose savoir », était devenue lettre morte. Pourtant, dans le contexte actuel, jamais la compréhension des lames de fond qui traversent le temps présent, n'a été aussi urgente qu'aujourd'hui. Jamais le mot régulation n'a désigné un enjeu plus décisif que dans la situation inédite et irréversible, qui est désormais la nôtre.
    Deux attitudes, en l'occurrence, sont également absurdes : d'un côté prétendre tout stopper, de l'autre passer, au nom du principe tout ce qui est scientifiquement possible doit devenir réel. La tentation de tout interdire, en invoquant la sacralisation religieuse ou laïque d’une prétendue « nature humaine » intangible et inaliénable, pour tuer dans l'œuf le retour du « cauchemar eugéniste » sera impossible à tenir, et ce pour des raisons si fortes et si évidentes que rien ne pourra y résister. Imaginez une seconde qu'un jour nos médecins soient en mesure d'éradiquer « dans l'œuf » (…) l'Alzheimer, la mucoviscidose ou tel cancer. Imaginons encore que ce ne soit possible qu'au prix de manipulations irréversibles du génome humain. Qui pourra s'y opposer ? Par amour pour nos proches, par souci de nos enfants, par sympathie pour ceux qui souffrent, nous irons dans le sens du « progrès ». Il y aura quelques résistances,à commencer par celles des religions d'ores et déjà hostiles aux simples procréations médicalement assistées (…) mais elles seront vite balayées par la volonté de fuir la souffrance, la maladie et la mort.
     Déjà, 97 % des femmes enceintes qui apprennent qu'elles pourraient accoucher d’un enfant trisomique décident d'avorter, qu’une certaine forme d'eugénisme libéral n'est plus taboue (si tant est qu'elle l'ait jamais été).
     D'un autre côté, tout autoriser, au risque de créer des monstres homme/ machine / animal ferait reculer d'effroi la plupart d'entre nous. Voilà pourquoi face aux nouvelles techniques le maitre mot est « régulation». [...]
     Car les techniques nouvelles ont deux caractéristiques qui leur permettent de se soustraire plus aisément aux processus démocratiques ordinaires : elles se développent à une vitesse folle, à proprement parler exponentielle, et elles sont extraordinairement difficiles à comprendre et plus encore à maîtriser, d'une part parce que les connaissances théoriques et scientifiques qu'elles mobilisent dépassent le savoir limité des politiques et des opinions publiques, d'autre part parce que les puissances économiques qui les sous-tendent sont gigantesques. »
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extraits choisis par Patrice de Méritens
La révolution transhumaniste
Par Luc Ferry , éditions Plon