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Le billet de la semaine
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Après la GPA, voici les NBIC et la révolution transhumaniste
par Jean Delaunay

Il me semble que notre époque est marquée entre autres, chez beaucoup de nos contemporains, par la perte des repères classiques. De même que les frontières ont disparu en Europe, de même les distinctions s’estompent entre le bien et le mal, le beau et le laid, le vrai et le faux… et gare aux affreux réacs qui s’en offusquent ou s’en indignent…
Moyennant quoi, on découvre que tous les athlètes sont dopés. Ce, alors que d’horribles réalisations artistiques obtiennent droit de cité sur nos places et dans nos parcs. Après l’avortement et le mariage pour tous banalisés, la gestation pour autrui (GPA) donne lieu, comme il fallait s’y attendre, à une odieuse exploitation des mères porteuses…
Dans tous les domaines, la dictature du politiquement et du socialement correct aidant, avec l’envahissement de la publicité liée à notre addiction aux écrans, nos esprits sont journellement manipulés… de la politique à la défense de l’environnement…
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C’est dans ce contexte que les NBIC (Nano-Technologies, Biologie, Informatique, et Cinétique) contribuent à préparer la révolution transhumaniste.
Jusqu’ici, la médecine essayait de réparer dans le vivant ce qui avait été abîmé par la maladie. Aujourd’hui, il s'agirait en plus d'« améliorer » l'humain, de prolonger la vie en bonne santé et de développer les possibilités humaines dans tous les domaines.
Pour les transhumanistes, c’est déjà en cours de réalisation grâce à l’essor des nouvelles technologies rassemblées sous le sigle NBIC : nanotechnologies, biotechnologies, informatique et cognitivisme (intelligence artificielle et robotique).
Déjà une équipe chinoise a entrepris avec succès de « réparer » le génome de cellules embryonnaires humaines. C'est dire qu’on sera bientôt capables de modifier notre espèce de manière irréversible, comme on le fait depuis des années pour les « OGM » végétaux. Le « transhumanisme » représente déjà, aux USA notamment, un courant puissant, doté de centres de recherches importants soutenus par des entreprises comme Google.
Selon ses tenants, de même que le Viagra et autres drogues « fortifiantes » visent l'augmentation de l'humain. De même, il faudrait par exemple essayer de faire grandir des personnes qui souffrent de leur petite taille dans une société qui valorise la grandeur.

C'est dans cette perspective qu’ils ont décidé de considérer la vieillesse et la mort comme des maux analogues à des maladies puisque les souffrances qu'ils engendrent sont finalement semblables.
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Le philosophe Jean Michel Besnier écrit à ce sujet dans la Croix du 3 novembre : « Face à ces potentialités réelles, autrement plus préoccupantes à mes yeux que le changement climatique, un mot s'impose : régulation. Non pas tout interdire (qui refuserait d'éradiquer Alzheimer ou le cancer ?) ni tout autoriser, mais tenter de fixer des limites intelligentes. Encore faudrait-il pour cela que nos démocraties ne soient pas totalement dépassées par la conjonction inquiétante d'un progrès technique ultrarapide et ultrasophistiqué d'un côté et, de l'autre, d'une ignorance épaisse et croissante des politiques comme des opinions publiques. »
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C’est bien mon avis aussi. C’est pourquoi France-Valeurs va tenter de prolonger sa réflexion sur ce sujet nouveau et important.
Les personnes intéressées donc sont invitées à nous adresser soit leur point de vue sur la question soit des textes à verser au dossier, émanant si possibles d’experts appartenant à notre famille de pensée.
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«Pour les transhumanistes, seules les technologies peuvent sauver l'humanité»
Qu'appelle-t-on, précisément, le « transhumanisme » ?

Jean-Michel Besnier:
II s'agit d'un mouvement visant à améliorer l'homme, à « l'augmenter », grâce à la puissance des sciences et des techniques. Les transhumanistes ont ainsi l'ambition de transcender les limites biologiques de l'être humain, d'en finir avec la maladie, la souffrance, le hasard de la naissance - qui fait courir des risques ! -, mais aussi le vieillissement et la mort. En disant cela, on n'est pas dans le pur fantasme puisque des équipes de recherches travaillent aujourd'hui dans ce sens, avec des financements considérables. Je pense par exemple au projet Calico (qui vise à repousser les limites de l'espérance de vie, NDLR), soutenu par Google. La conviction des transhumanistes est que les technologies vont sauver l'humanité, les plus radicaux souhaitant même l'émergence d'une espèce nouvelle.

Qui sont aujourd'hui ces techno-prophètes ?
J.-M. B. : Ils appartiennent à des courants variés, sans véritable cohésion ni doctrine commune, du plus soi! au plus extrême. Chez les plus sages, si je puis dire, on peut citer l'Association transhumaniste mondiale fondée en 1998 par un Suédois, Nick Bostrom, devenue Humanity +. Ou, dans son sillage, l'Association française transhumaniste Technoprog de Marc Roux. Leur ambition est d'accroître les capacités de l'homme, mais pour mieux servir sa cause et répondre à ses aspirations élémentaires comme, par exemple, allonger le plus possible la vie en bonne santé. D'autres mouvements sont beaucoup plus radicaux : je pense par exemple aux Extropiens de Max More, qui font le pari de pouvoir inverser l'entropie, le deuxième principe de la thermodynamique, qui conduit l'univers à sa dégradation. Et de faire éclore une espèce débarrassée des atteintes du temps... L'émergence d'une nouvelle espèce est aussi au cœur des projections de l'Université de la singularité, aux Etats Unis, et de son mentor Ray Kurzweil, qui promettent, d'ici à 2045, l'avènement d'une intelligence artificielle surpassant très largement la nôtre. On peut se gausser de ce genre de prédictions mais je rappelle tout de même que Ray Kurzweil a été conseiller spécial d'Obama...

Comment expliquer que ces courants trouvent un écho important dans nos sociétés ?
J.-M. B. : J'y vois deux raisons principales. La première, c'est que leurs credo sont en phase avec ceux des pouvoirs économiques et politiques. Selon ces derniers, la prospérité économique passe par l'innovation technologique, qu'il faut encourager au maximum. C'est pourquoi l'Union européenne a récemment lancé le programme de recherche et d'innovation « Horizon 2020 » (doté de 79 milliards d'euros, NDLR). Citons aussi, bien sûr, le rapport NBIC qui, dès 2002, faisait le point de l'état d'avancement des quatre technologies les plus prometteuses, les nanotechnologies, les biotechnologies, l'informatique et les sciences cognitives. La seconde raison - c'est du moins mon hypothèse - est d'ordre spirituel. Après les barbaries du XXe siècle, l'homme ne s'aime plus. L'humanité semble traverser une profonde dépression marquée par cette mésestime de soi, dans laquelle l'attachement aux machines trouve sa source. Pour le dire autrement : puisque l'homme est si faillible, puisque sa volonté conduit au pire, pourquoi ne pas s'en remettre aux machines et travailler à l'émergence d'une nouvelle humanité ? À travers ces courants, l'homme paraît jouer son va-tout.

Faut-il avoir peur du mouvement transhumaniste ?
J.-M. B. : Du mouvement lui-même, non. En revanche, on peut s'inquiéter de l'accélération extraordinaire du progrès technique et du pouvoir de machines que les transhumanistes adulent. De fait, les machines sont de plus en plus autonomes, elles prennent des initiatives, nous imposent des formats et l'on peut craindre une forme de dépossession. Il n'est pas anodin que trois personnalités de renom, entre autres, se soient récemment inquiétées des menaces que l'intelligence artificielle fait peser sur l'espèce humaine : il s'agit du physicien Stephen Hawking, du fondateur de Microsoft, Bill Gates, et de l'ingénieur Elon Musk. On parle de gens qui ont fait de l'intelligence artificielle le centre de leur vie et de leurs travaux et qui, aujourd'hui, alertent eux-mêmes sur les dangers courus.

Si l'on vous suit, les transhumanistes, eux, ne voient pas de problème dans cette dépossession?
J.-M. B. ! Non, mais leur fascination repose, à mon sens, sur une vision très naïve de l'épanouissement humain. Prenons la question de l'immortalité. Les transhumanistes espèrent à terme « tuer la mort ». Des recherches sont actuellement menées pour comprendre et enrayer les processus de vieillissement des cellules. Peut-être parviendra-t-on à repousser extrêmement loin la longévité humaine, voire à rendre l'homme immortel. Certains, dans leurs hypothèses les plus folles, imaginent même pouvoir un jour télécharger la conscience ! Reste que, en elle-même, cette quête pose question. Les Grecs nous ont appris que la mort est le privilège de l'homme (les Dieux sont immortels et les animaux aussi, puisque l'animalité ne se réfère qu'à l'espèce qui perdure). Et de fait, tout ce que l'homme fait de grandiose tient toujours à cet affairement avec la mort, l'art, la culture, le langage... À l'inverse, les technologies lissent, simplifient et nous détournent du symbolique.

Oui, et de l'altérité aussi...
J.-M. B. : Effectivement. Car éliminer les failles de l'homme, le rendre « parfait », c'est aussi en faire un être solitaire, qui se suffit à lui-même. Comme le disait l'écrivain Georges Bataille, nous ne communiquons jamais que par nos blessures... Il faut être blessé, ouvert, pour aller vers l'autre. À cet égard, il est intéressant de se tourner vers l'imaginaire proposé par la science-fiction. L'être humain dépeint dans deux ou trois mille ans est un être solitaire qui, certes, évolue dans une foule bigarrée mais tout en restant profondément seul. De même, il est intéressant de lire Michel Houellebecq, avec ses anti-héros habités par un ennui mortifère, zombifiés par les technologies, notamment dans son livre La Possibilité d'une île.

Peut-on résister à la tentation transhumaniste?
J.-M. B. ' Certains mouvements nous montrent la voie - je pense au réseau québécois pour la simplicité volontaire -, qui savent mêler une certaine sobriété à l'utilisation des technologies à des fins de convivialité. Bien sûr, ce n'est pas simple de renoncer aux promesses de la science... D'autant que les innovations répondent à une puissante logique de marché et que nous nous accoutumons très vite aux nouvelles technologies, qui créent une dépendance. Pour autant, j'en suis convaincu, la fuite en avant technologique n'est pas une fatalité, d'autres chemins existent. On peut très bien imaginer, par exemple, que la société civile ait son mot à dire dans le choix des programmes de recherche - comme cela a pu être le cas à l'Inra, l'Institut national de la recherche agronomique. En outre, je suis frappé des progrès de la réflexion éthique dans nos sociétés. Il suffit d'assister à une conférence citoyenne sur ces sujets pour constater l'intérêt et la clairvoyance des gens... Tout l'enjeu, au final, est de s'attacher à réconcilier l'humanité avec elle-même.

RECUEILLI PAR MARINE LAMOUREUX

[1] Dernier ouvrage paru : Un cerveau très prometteur, avec Francis Brunelle et Florence Cazeau, 2015, Le Pommier, 126 p., 14 €.
Parus précédemment : Demain les posthumains. Le futur a-t-il encore besoin de nous ?, Fayard, 2010,216 p., 18,30 € et L'Homme simplifié, Fayard, 2012,208 p., 18 €.
À écouter : Le post-humanisme. Que serons-nous demain ?, De vive voix, 9,90 €.

Le transhumanisme vu par ses promoteurs

» Dans Principes extropiens 3.O, rédigés en 2003, le Britannique Max More, fondateur de l'extropianisme, écrit: «Les transhumanistes étendent l'humanisme en mettant en question les limites humaines par les moyens de la science et de la technologie, combinés avec la pensée critique et créative. Nous mettons en question le caractère inévitable du vieillissement et de la mort, nous cherchons à améliorer progressivement nos capacités intellectuelles et émotionnellement.

Zoltan Istvan, candidat du Parti transhumaniste à l'élection présidentielle américaine de 2016, présente ainsi son programme pour La Croix : il vise à repousser les limites biologiques de l'homme grâce à la science.
Comme nous allons fusionner avec des machines, il sera possible de les programmer pour éviter une éventuelle dépression liée à ces nouvelles vies. (...) Je pense que la technologie rend le monde plus démocratique. On l'a vu à travers les réseaux sociaux. Elle nous permet, dans des proportions jamais atteintes, de nous connecter les uns aux autres, prévenant ainsi la criminalité comme l'autoritarisme. À l'instar d'Internet, le transhumanisme va concourir à la création de nombreux emplois, être à l'origine de nouvelles possibilités économiques, et créer de nombreux milliardaires.»
* Sur son site Internet, l'Association française transhumaniste Technoprog se présente ainsi : «L'association (...] interpelle la société sur les questionnements relatifs aux mutations actuelles de la condition biologique et sociale de l'humain. Son objectif est d'améliorer cette condition, notamment en allongeant radicalement la durée de vie en bonne santé.
Elle cherche à promouvoir les technologies qui permettent ces transformations tout en prônant une préservation des équilibres environnementaux, une attention aux risques sanitaires, le tout dans un souci de justice sociale.»