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Le billet de la semaine
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33 ans après

     Parmi les grandes satisfactions de ma vie, il y a celle – très profonde- de recevoir chaque année des lettres de personnes qui ont servi sous mes ordres, y compris quand j’étais lieutenant ou capitaine, il y a 60 ans ou plus…
     En outre, une interview de moi ayant récemment paru dans une revue d’anciens combattants, j’ai reçu quelques sympathiques messages d’inconnus. Ils m’ont fait très plaisir et je leur adresse mes remerciements avec le texte joint.
     Je crois pouvoir le communiquer à mes fidèles amis de France-Valeurs.
Jean Delaunay        


Ceci est mon testament d’ancien chef de l’armée de terre diffusé en mars 1983… actualisé en 2016

    Avant de vous quitter, j'ai eu l'honneur et la joie de saluer une dernière fois vos drapeaux, à travers celui de l'Ecole d'application des Transmis¬sions.
     Je remercie tous ceux qui m'ont adressé leur message de sympathie. Ils sont trop nombreux pour que je leur réponde individuellement mais j'ai pro¬fondément ressenti la chaleur de leurs témoignages amicaux.
     J'exprime aussi et surtout ma reconnaissance à l'Armée qui m'a permis de mener, pendant quarante ans, une vie pleine, diverse et pas¬sionnante.
     Merci à ceux, morts et vivants, qui m'ont formé, qui m'ont commandé ou qui ont servi, de près ou de loin, sous mes ordres. En eux, j'ai trouvé une immense majorité d'hommes et de femmes droits, disponibles, dévoués, compétents, ouverts, aimant la Patrie, aimant leurs soldat et leur métier. Ce sont eux qui «font » l'Armée de terre fran¬çaise. Grâce à eux, elle fait honneur au pays ; elle supporte très honora¬blement la comparaison avec les autres corps de l'Etat et avec ses homo¬logues étrangères ; j'étais fier de la commander.
    En réponse à certaines calomnies, je veux, sans rentrer dans la polémique, confirmer que j'ai démissionné pour accomplir ce que j'estimais être mon devoir : attirer publiquement l'attention sur la nécessité de maintenir, à notre Armée de Terre future, les moyens de sa mission.
    Chacun se réjouit que, dans notre République, les soldats ne soient que les exécutants de la politique de défense. Leur loyauté vis-à-vis du gouvernement est donc et restera essen¬tielle - comme la discipline.
    Il reste cependant que, devant l'Histoire, ce sont surtout les chefs mili¬taires qui portent la responsabilité des revers. En ce qui me concerne, j'ai ressenti le besoin d'intervenir avant que la Loi de Programmation ne soit sur les rails...
    N'étant pas, quoi qu'on en ait dit, de ces passéistes qui « préparent la dernière guerre», j'ai analysé la menace future et c'est précisément parce que j'ai trouvé des limites à notre dissuasion nucléaire que j'ai demandé, pour notre Armée de demain, suffisamment d'hommes et d'armes. Pour moi, l’armée de terre est la pièce maîtresse de la liberté de décision du Président de la République et il ne faut pas les sacrifier à « l’Arme nucléaire » dont l'emploi va devenir, selon moi, de plus en plus délicat. En effet, nos adversaires chercheront de plus en plus :
- d'une part, à déborder notre dissuasion, par le Moyen-Orient, l'Afrique et l’intérieur même de nos frontières...
- d'autre part, à préparer toute une gamme de moyens susceptibles à la fois de nous paralyser de l'intérieur et de nous attaquer de l'extérieur, à faible risque nucléaire.
     J'envisage ainsi soit des prises de gage sur des points clés ou, s'ils nous sentaient suffisamment amollis, des attaques coordonnées pour nous achever aux moindres frais ...
     Parmi ces moyens redoutables, susceptibles de réduire la liberté de décision du Chef de l'Etat, je vois, entre autres:
-ceux de la guerre électronique (de l'attaque des systèmes de transmissions à l'intrusion sur nos chaînes télé et radio, en passant par l’exploitation incontrôlable des réseaux sociaux à usage suversif...) ;
-ceux du terrorisme(la bombe et la kalash complétés demain par des missiles légers ou des mini armes chimiques ou bactériologiques...) ;
-ceux que constituent chez nous des manifestations de masse coordonnées et télé guidées, pacifistes ou autres.
     Face à une telle menace tous azimuts, je persiste à croire qu’il nous faut garder - quitte à sacrifier quelques kilotonnes - un nombre suffisant de brigades suffisamment mobiles et polyvalentes face à l'inattendu...
     Le maintien de ces forces aurait aussi l'avantage de préserver l'esprit de défense qu'une référence constante à la dissuasion - « ligne Maginot » moderne - pourrait stériliser sans l’appel compémentaire à un nombre significatif de réservistes pour assurer notre sécurité intérieure.
    Telles sont mes convictions personnelles... mais notre armée de terre sera ce que décideront gouvernement et parlement.
***


     En guise de .dernières volontés, je vous donne trois conseils :
— Sentez-vous davantage concernés par l'image de marque de notre armée de terre qui est encore méconnue, malgré nos efforts.
    Elle a beaucoup évolué, ces dernières années notamment sur le plan, des techniques, des méthodes et de l'état d'esprit, mais sa transformation n'a pas été assez perçue par la classe politique et l'opinion.
Continuez donc à savoir et à faire mais préoccupez-vous aussi de « faire savoir ». A cet égard, vos meilleurs informateurs du public sont vos soldats : que la réussite de leur passage sous les drapeaux soit l'une de vos préoccupations. Relations publiques et information interne sont deux dimensions du commandement dont l'importance va croissante. Sachez y préparer les jeunes.
Resserrez encore votre cohésion.
Dans notre grand corps, très diversifié, j'ai autrefois perçu des traces de particularismes abusifs. Or il n'y a qu'une Armée de Terre où le Commissariat et le Matériel jouent leur rôle, tout comme l'ALAT ou les parachutistes. Au moment où certains nous critiquent, continuez donc à cultiver l'esprit de corps mais serrez-vous les coudes, Officiers et Sous-Officiers, Active et Réserve, armes et services. Que le sentiment d'unité de l'Armée de Terre dépasse vos préoccupations corporatistes ...
— Enfin, améliorez encore les relations humaines et le style de commandement.
     Au-delà des techniques et des budgets, l'efficacité de notre Armée reposera, en effet, sur les forces morales, la disponibilité, l’aptitude à réagir à l'inattendu, la cohésion des unités et l'ascendant des chefs fondé sur leur compétence et leur charisme. Tout cela se prépare en temps de paix... et les directives n’ont qu’un but, améliorer encore les rapports entre hommes de statuts différents mais appelés à risquer leur vie ensemble.
     Il faut donc que vous persévériez dans cette voie difficile, que vous glo¬balisiez et que vous transcendiez vos actions jusqu'ici parcellaires (où les techniques masquaient parfois l'objectif...). Il faut que vous acheviez d'évo¬luer vers un style de commandement à la fois tonique et simple, rigoureux dans l'action mais détendu après, qui respecte, motive, entraîne et respon¬sabilise vos hommes.
     Là est l'essentiel de notre métier de chef. Passionnez-vous pour cet essentiel.

    Quant à moi, simple maillon d'une longue chaîne, j'ai rejoint, dans la sérénité, les rangs des survivants étonnés, de ces vétérans qui se réjouissent de voir la relève bien assurée.
     L'Armée de Terre continue, celle de Valmy, de Verdun, du Rhin et du Danube, des campagnes outre-mer d’hier et d’aujourd'hui et de Vigipirate.
A elle, qui m'a fait ce que je suis, et à vous qui l'avez collectivement en charge, je souhaite «Bonne route »... dans l'Honneur et pour la Patrie.
Général d'Armée (en 2° section) Jean DELAUNAY
Président-fondateur de France-Valeurs

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