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Le billet de la semaine
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Le tourment de la guerre

     Sous ce titre vient de paraitre le dernier livre de Jean-Claude Guillebaud. Sa réflexion sur la guerre m’a beaucoup impressionné, du fait notamment que ce grand reporter est devenu porteur d’espérance.
Mon petit-fils Matthieu l’a rencontré. Voici des extraits de son interview
Jean Delaunay.            

***

Vous avez été reporter de guerre pendant plus de 25 ans, votre dernier livre a pour épine dorsale la guerre. Quel rapport entretenez-vous avec elle ?

JCG Voilà une quinzaine d’année que ce livre m’attend. Mon père était militaire et la guerre a été présente dans toute ma vie. Mais je suis aussi de la génération 68. Donc plutôt antimilitariste. La guerre, il ne fallait pas la réfléchir, il fallait la combattre ! (…) « Finalement, j’ai préféré le journalisme à l’agrégation». Très flatté, le directeur de journal m’a dit : « pour vous récompenser, je vais vous envoyer faire votre premier reportage de guerre. » J’avais 24 ans, je n’avais jamais pris l’avion, je n’avais jamais vu un mort et me suis retrouvé au Biafra. J’y suis resté un mois et demi, clandestinement. J’ai été dénoncé, arrêté et emprisonné et accusé d’espionnage. Et ma vie a basculé. À ce moment- là j’ai été aspiré par le grand reportage. Adieu l’agrégation de droit ! J’ai continué d’aller couvrir les guerres, notamment en Asie.

Que vous reste-t-il de ces séjours asiatiques ?

JCG Il y a deux pays au monde pour lesquels j’ai eu un coup de foudre, c’est le Vietnam et l’Ethiopie. Je les ai pourtant connus dans les pires moments. Depuis, je me suis arrangé pour retourner souvent au Vietnam Cambodge Laos avec lesquels j’ai gardé un lien extrêmement fort.

Pourquoi y être retourné aussi régulièrement ?

JCG Par amour pour ces pays. En 1992, sur le champ de bataille de Khe Sanh qui, en 1967, avait failli être le Dien Bien Phu américain, nous avons découvert que d’anciens Bodoï et GI américains se retrouvaient régulièrement. C’était une stupéfiante et belle fraternisation d’anciens adversaires.
Et puis, que voulez-vous, j’aime ce pays ! Il y a là-bas un raffinement, un goût pour la culture et la poésie qui me touchent beaucoup. Comment être insensible à cela ?

Ce sont toutes ces rencontres qui font que vous êtes dans l’enchantement d’être vivant ?

JCG Pendant vingt-six ans, j’ai vécu au milieu des guerres. Avec le recul, c’est grâce à cela que je suis optimiste. En repensant à ces pays que j’ai connus en pleine tuerie, ce dont je me souviens le plus, au-delà des morts évidemment, c’est que, dans les situations les plus tragiques, j’ai toujours trouvé des gens qui ne désespéraient pas. Ils restaient debout et n’acceptaient pas d’abdiquer. Paradoxalement, c’est en France que je retrouvais la sinistrose. J’ai toujours pensé que, si j’avais cédé, moi aussi, à l’esprit grognon, j’aurais trahi ceux que j’avais laissés là-bas. En somme, j’ai appris l’espérance auprès de gens qui avaient toutes les raisons de désespérer, et ne le faisaient pas.

Comment être un « redresseur d’espérance », selon votre ami Edgar Morin ?

JCG On a tort de croire que l’espérance est uniquement un concept religieux. Le livre qui m’a le plus influencé « Le Principe d’espérance » d’Ernst Bloch, un communiste ! Je préfère le mot espérance aux mots joie ou espoir, parce que je dirais que, si l’espoir est un état d’esprit, l’espérance est, aussi, une volonté. Ce qu’on appelle l’énergie du désespoir, C’est l’espérance ! Les deux enfants de l’espérance, écrivait Saint Augustin, sont la colère devant l’injustice du monde et le courage de la combattre.

Vous êtes repartis en reportage pour porter cette idée-là ?

JCG, Je n’ai jamais vu plus d’optimisme, d’espérance et de joie que dans un bidonville de Calcutta, en dépit de la misère. En rentrant en France, j’ai rencontré Dominique Lapierre qui avait du mal à me croire. Je lui ai dit : « Va voir ! », Au retour, il a écrit « La Cité de la joie », ce livre magnifique traduit dans le monde entier.

Vous avez confié avoir « avancé dans la joie » depuis quelques années.

JCG Mon dernier livre, Le tourment de la guerre m’y a beaucoup aidé. (…) Nous sommes en train de vivre des mutations gigantesques. Elles sont porteuses de menace et de promesse et nous renvoient à notre devoir de citoyen : tout faire pour faire jaillir les promesses et conjurer les menaces. Or, si nous ne sommes pas habités par la joie, l’espérance, rien ne sera possible… à part le chaos.

Chez Enfants du Mékong, nous développons des programmes pour soutenir les plus faibles.
Qu’avez-vous appris des petits au cours de vos reportages et de votre vie ?


JCG. Il y a une façon digne d’être pauvre. Bernanos parle admirablement de « l’éminente dignité des pauvres et leur tendre prévoyance ». Il est urgent d’apprendre à se détacher de la gagne, la compétition, l’égoïsme, le cynisme. Nous vivons dans des sociétés qui se durcissent. Face à cela, je pense qu’on ne peut pas faire autrement que de se tourner vers les pauvres et les faibles. Par leur simplicité, leur vérité, ils sont souvent de formidables professeurs d’existence. »
Propos recueillis par Matthieu Delaunay
Enfants du Mékong
12-01-2016
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« Le Tourment de la guerre »
de Jean-Claude Guillebaud, éditions l'Iconoclaste, 20€.
Table des matières
J’avais trois ans.
Comme la guerre est jolie !
Un trémoussement hideux.
Dieu le veut- il ?
La métamorphose du courage.
Comment la guerre devint sauvage ?
Partisans ou terroristes ?
En avant la musique !
Les cicatrices du monde.
Quitter la guerre.
Quand les armées pillent.
L’ingratitude des peuples.
Le nu de la guerre.
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