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La « neuro-amélioration », une révolution en question(s)
Il ne faudrait pas que nous nous focalisions sur le terrorisme et le réchauffement de la planète. Notre monde et notre pays sont, hélas, en butte à bien d’autres menaces dont certaines viennent de chez nous. Le transhumanisme ici dénoncé est l’une d’entre elles. Sur ce sujet, je laisse ici la plume à un expert.
Jean Delaunay

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La « neuro-amélioration », une révolution en question(s)
par le professeur de médecine Lionel Naccache, (1)

Les développements récents des neurosciences ont contribué à réactualiser le projet de transformation techno-scientifique de l'homme en un individu aux capacités étendues, voire améliorées. La version contemporaine de ce projet porte le doux nom de « transhumanisme», et prône l'amélioration des caractéristiques physiques et mentales des êtres humains.
Les spectaculaires progrès des neurosciences sont mis à contribution par les transhumanistes pour nourrir leurs ambitions. Face à cette situation inédite, deux écueils sont à éviter : refuser de considérer l'impact des réels progrès des neurosciences; ou, au contraire, se soumettre sans raisonner au discours et à l'agenda fort décomplexés des adeptes du transhumanisme.
Pour ce faire, il importe de se tourner vers les avancées concrètes des neuro-sciences : les développements des interfaces cerveau-machine, de l'imagerie cérébrale fonctionnelle, des techniques de percée des codes neuraux, de la stimulation électro-magnétique cérébrale utilisées en médecine, et de la neuropharmacologie.
Autant de progrès dont la portée peut être questionnée à la lumière d'un exemple antique: l'invention, il y a 6 000 ans environ, des systèmes de lecture et d'écriture qui a donné naissance à l'Histoire et a profondément transformé nos cultures et nos civilisations. Les tablettes cunéiformes, les papyrus couverts d’ hiéroglyphes ou les livres de poche sont les premières prothèses mnésiques que nous ayons inventées, prothèses en interaction avec notre cerveau par le biais de nos sens et de nos gestes, prothèses mnésiques wi-fi avant l'heure, de surcroît!
Que penser aujourd'hui de cette invention miraculeuse ? Nul ne remettrait en question sa puissance et son impact. Nul ne remettrait en cause l'absence de risque biologique vital de la lecture. Nul ne contesterait non plus que la maîtrise inégale de la lecture est à l'origine de profondes inégalités au sein de nos sociétés, qui ont évolué en accordant une place considérable aux supports d'information symbolique.
Qu'est-ce d'ailleurs que le droit à l'éducation qui figure dans la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, sinon notre meilleure réponse éthique face à ces inégalités en puissance ?
Il est impératif de procurer à chacun l'expertise de la lecture.

Apparaissent ainsi les quatre questions que nous devons nous poser face à des technologies susceptibles de transformer, un jour, nos vies de citoyens au sein de sociétés hyperconnectées.
1/ Quel est le bénéfice / risque médical, physique et psychologique de l'innovation en question ?
Bénéfice maximal pour le livre, et bénéfice nécessairement moins évident aujourd'hui pour des stimulateurs qui seraient implantés dans le cerveau d'individus en bonne santé.
2/ Quelles sont les parts respectives du fantasme et du bénéfice escompté réel de l'innovation en question ?
Fin 2015, force est de constater le décalage énorme entre la modestie des gains de performance observés chez le sujet sain par les différentes techniques mises en avant (exemple : stimulation électrique transcrânienne pour stimuler la mémoire de sujets sains) et l’ambition transhumaniste. Face à un tel décalage: on peut légitimement redouter une approche qui puise davantage dans l'idéologie mélioriste que dans une approche rationnelle. Cette idéologie semble se satisfaire de la propagation de fantasmes totalement inexacts qui suscitent néanmoins un désir non démenti (exemple : le mythe selon lequel on n'utiliserait que 10 % de nos capacités cérébrales, objet de nombreux films à succès comme Limitless en 2011 ou Lucy en 2014.)
3/ Quelles sont les inégalités sociales et inter-individuelles, ainsi que les risques de coercition explicite et implicite, qui seraient générés par l'utilisation de telles techniques vouées à se déployer dans une économie de marché ?
4/ Avec la nécessité d'anticiper ces inégalités et ces risques, et de définir un cadre qui permette de leur apporter des réponses satisfaisantes, quels sont risques de normalisation.
En se focalisant exclusivement sur certains gains de performance, je crains que l'on ne perde de vue les attributs essentiels à l'épanouissement de l'individu que sont le sens critique, la conscience de soi et des autres, la distance subjective face à nos propres performances, l'imagination, et l'empathie.
Une technologie innovante qui passerait ce test des quatre questions mériterait toute notre attention. Quant aux autres, il conviendra d'expliquer pourquoi il nous semble important de les disqualifier.
Auteur de L'Homme réseau-nable, du microcosme cérébral au macrocosme social, Odile Jacob, 2015.
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Article paru dans la Croix au début Novembre

Lionel Naccache