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Interview DU GENERAL VINCENT DESPORTES
    
Interview DU GENERAL VINCENT DESPORTES
à France tv info 11 novembre 2015

Le général Vincent Desportes est connu pour sa franchise. Dans son dernier livre, « La Dernière Bataille de France » ce Saint-Cyrien, professeur à Sciences Po, écrit "Nous sommes revenus à l’époque de la Grande Illusion. Les Français croient être protégés, ils ne le sont plus… Les armées françaises n’ont jamais été aussi fragiles."
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France tv info : Pourquoi une telle sévérité dans votre jugement ?
Vincent Desportes : Les menaces s’accroissent, en particulier depuis deux ans. Autour de nous le monde a pris feu, de l’Ukraine au Sahel, en passant par le Moyen-Orient. Et nos armées sont "sur-déployées" par rapport à leurs capacités. La corde est sur le point de casser.
Egalement sur-employée, l'armée de terre britannique s’est retrouvée à bout de course, incapable de remplir sa mission de défense. Nous ne sommes pas loin de vivre la même chose.

Quels sont les exemples concrets de cette "usure", selon vous ?
D’abord des problèmes de matériel. Au Mali, nos véhicules blindés ont deux fois l’âge de leurs conducteurs. Nos Rafales sont ravitaillés par des avions qui ont parfois plus d’un demi-siècle.
     A côté de l’armée ultra-moderne, qui existe, une autre grande partie possède des équipements "de collection". Et le budget ne permet pas d’acheter suffisamment de pièces de rechange. De sorte qu’un avion sur deux ne peut pas décoller, un navire sur deux ne peut prendre la mer, un blindé sur deux ne peut plus rouler et quatre hélicoptères Tigre sur cinq ne peuvent pas prendre l’air.
    Tout cela n’est pas raisonnable. Le chef d’état-major lui-même disait : les soldats français sont engagés dans 25 opérations différentes et nous avons 30 000 hommes impliqués, issus essentiellement de l’armée de terre.
    Tout cela amène le sous-entraînement des unités qui n’ont plus le temps de respiration indispensable pour récupérer. Car une armée n’est pas une simple addition de soldats, c’est un ensemble qui doit s’inscrire dans un tout cohérent et produire une efficacité collective.

Quelle est la responsabilité des dirigeants politiques dans ce que vous dénoncez ?
Les deux dernières lois de programmation militaire ont porté des coups terribles aux armées. Celle de 2008-2013, votée sous la présidence Sarkozy, a enlevé 25% des capacités opérationnelles françaises. Celle de 2014-2019, votée sous la présidence Hollande, a fait de même. Ces lois ont prévu une réduction de 80 000 postes dans nos effectifs entre 2008 et 2019, ce qui est le plus grand plan social subi par une administration. Et, cela au moment où les opérations se multiplient et deviennent de plus en plus complexes.
    François Hollande a cependant pris, le 29 avril dernier, une bonne décision en mettant un terme momentané à cette dégradation, grâce à des dispositions d’aménagement budgétaire. Il n’en reste pas moins que nos armées ont un problème de cohérence entre la multiplication des opérations et les moyens engagés. Le Président et le Premier Ministre affirment que nous sommes en guerre.
Or, si tel est le cas, nous devons penser à l'effort de guerre.
     Il faut savoir ce qu’on veut. De fait, il existe une menace sur notre sécurité. Il faut donc logiquement conforter notre outil de défense et consentir ailleurs des économies. La Défense ne doit pas payer comme les autres. La Défense, c’est le pilier de l’Etat à travers sa mission de sécurité.

Vous n’hésitez pas à vous attaquer à l’arme nucléaire. Vous la remettez en question.
     Je m’élève contre le dernier livre blanc sur la Défense : il a mis de côté ce qu’on appelle l’assurance-vie de notre nation, à savoir le nucléaire. Cette question doit être mise en débat. L’hyper-sacralisation de "la bombe" déséquilibre les rapports entre les armées classiques et le nucléaire.
     Comme les budgets diminuent et que l’on préserve absolument le nucléaire, les armées en pâtissent, et ce sera particulièrement vrai dans la décennie 2020-2030.
Les forces conventionnelles seraient alors en passe de s’effondrer. Or elles sont indispensables.
Et l’Europe ? Pourquoi ne pas constituer une défense européenne? Vous semblez ne pas y croire.
    A mes yeux, l’idée d’une défense européenne demeure notre horizon. Mais cela fait trente ans qu’on imagine créer l’Europe de la défense en créant des petits morceaux de défense. En fait, on n’y parvient pas. L’accumulation de pierres ne débouche pas forcément sur la cathédrale.
     Il faudrait une vision commune, savoir quoi bâtir. Or, pour l’Europe de la défense, il n’y a pas de vision commune. Il n’y a même pas une perception commune de la menace. La preuve, c’est que des réalisations concrètes comme le battle group 1 500 (unité de réaction rapide européenne), qui existe et qui s’entraîne, n’a jamais été déployé sur le terrain. Aberrant !

Vous évoquez aussi, comme une menace, la syndicalisation possible des militaires.
     Le problème fondamental est que notre défense n’est plus une « question citoyenne ». Le pouvoir politique peut, quelle que soit sa couleur, faire des coupes sombres dans le budget des armées sans perdre une seule voix aux élections. Les politiques ne sont pas sanctionnés sur leur gestion de la défense et l’institution militaire ne peut pas s’exprimer.

Est-ce que votre discours agace ? Quels retours avez-vous, justement, de la "grande muette" ? Ils sont extrêmement positifs de la part des militaires. Car j’exprime ce que pensent 99% d’entre eux. Car ce que je dis est vrai.
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Commentaire du général d’armée Jean Delaunay, ancien chef d’état-major de l’armée de terre 1980 /83.

Je crois utile de diffuser cet important interview en tant que bulletin de France-Valeurs. Il correspond en effet à ce que je croyais déjà en 1983. J’ai alors démissionné pour attirer l’attention du gouvernement notamment sur le risque qu’il prenait en sacrifiant l’armée de terre à la « dissuasion nucléaire ». Cette notion est devenue chez nous un dogme jamais remis en cause alors que l’actualité nous montrait que la dissuasion est journellement contournée. Le Ministre de l’époque m’avait répondu dans la presse : « Celui qui préfère un corps d’armée à un sous-marin lanceur d’engin se trompe d’époque…» Je lui ai répondu en écrivant en 1985 « la Foudre et le Cancer ». J’y montrais que « la Foudre » nucléaire risquait de se révéler inopérante face aux formes nouvelles de guerre révolutionnaire, un « Cancer » aux innombrables métastases. M. Hernu est mort mais j’aurais tendance à dire à ses successeurs : « Je sais qu’en 1960 le Général de Gaulle voulait ramener la France ‘’dans la cour des grands’’ en lui donnant accès à l’énergie nucléaire militaire et civile. Mais c’est vous qui vous trompez d’époque en entretenant à grands frais des patrouilles sous-marines conçues pour dissuader un éventuel agresseur d’utiliser ses armes atomiques contre nous alors qu’aujourd’hui l’adversaire est chez nous… ».

J’ajoute ceci : « En plus, face à un danger réel, vous éprouvez le besoin pour rassurer (?) nos populations de déployer depuis des mois une partie importante de nos maigres effectifs devant les synagogues et les écoles. Ce faisant, vous transformez nos soldats d’élite en vulgaires vigiles, cassant à la fois leur moral et le rythme de leur entrainement. Cela contribue à affaiblir un peu plus la défense. On me dit que 30 % des Saint- Cyriens arrivés au grade de capitaine se préparent à quitter le service. Du jamais vu ! Ceci explique cela. »
JD
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La dernière bataille de France
Lettre aux français qui croient être défendus
Par le Général Vincent Desportes Editions Gallimard
21,00€ Code sodis A10691
La-derniere-bataille-de-France