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Le billet de la semaine
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St Ex nous parle de notre civilisation…
     « Il est aisé de fonder l'ordre d'une société sur la soumission de chacun à des règles fixes. Il est aisé de façonner un homme aveugle qui subisse, sans protester, un maître ou un Coran. Mais la réussite est autrement haute qui consiste, pour délivrer l'homme, à le faire régner sur soi-même.

     Mais qu’est-ce que délivrer ? Si je délivre, dans un désert, un homme qui n’éprouve rien, que signifie sa liberté ? Il n’est de liberté que de « quelqu'un » qui va quelque part. Délivrer cet homme serait lui enseigner la soif, et tracer une route vers un puits. (…). Délivrer une pierre ne signifie rien s’il n'est pas de pesanteur. Car la pierre une fois libre, n’ira nulle part.

     Or ma civilisation a cherché à fonder les relations humaines sur le culte de l'Homme au delà de l'individu afin que le comportement de chacun vis-à-vis de soi-même ou d'autrui ne soit plus conformisme aveugle aux usages de la termitière, mais libre exercice de l'amour.

     La route invisible de la pesanteur délivre la pierre. Les pentes invisibles de l'amour délivrent l'homme. Ma civilisation a cherché à faire de chaque homme l’Ambassadeur d'un même prince. Elle a considéré l’individu comme chemin ou message de plus grand que lui-même, elle a offert à la liberté de son ascension des directions aimantées.

     Je connais bien l'origine de ce champ de forces. Durant des siècles ma civilisation a contemplé Dieu à travers les hommes. L'homme a été créé à l'image de Dieu. On respectait Dieu en l’homme. Les hommes étaient frères en Dieu. Ce reflet de Dieu conférait une dignité inaliénable à chaque homme. Les relations de l’homme avec Dieu fondaient les devoirs de chacun vis-à-vis de soi-même ou d’autrui.

     Ma civilisation est héritière des valeurs chrétiennes. Je réfléchirai sur la construction de la cathédrale, afin de mieux comprendre son architecture.

     La contemplation de Dieu fondait les hommes égaux, parce qu’égaux en Dieu. Et cette égalité avait une signification claire : on ne peut être égal qu’en quelque chose. Le soldat et le capitaine sont égaux en la nation. L’égalité n’est qu'un mot vide de sens s’il n’est rien en quoi nouer cette égalité.

     Je comprends clairement pourquoi cette égalité, qui était l'égalité des droits de Dieu, au travers des individus, interdisait de limiter l'ascension d'un individu : Dieu pouvait décider de le prendre pour route. Mais, comme il s'agissait aussi de l'égalité des droits de Dieu sur les individus, je comprends pourquoi les individus, quels qu’ils fussent, étaient soumis aux mêmes devoirs et au même respect des lois. Exprimant Dieu, ils étaient égaux dans leurs droits. Le servant, ils l’étaient dans leurs devoirs.

     Je comprends pourquoi une égalité établie en Dieu n’entraînait ni contradiction, ni désordre. La démagogie s’introduit quand, faute de commune mesure, le principe d’égalité s’abâtardie en identité. Alors le soldat refuse le salut au capitaine, car le soldat, en saluant le capitaine, honorerait un individu, et non la nation.

     Ma civilisation, héritant de Dieu, a fait les hommes égaux en l'Homme.

     Je comprends l'origine du respect des hommes les uns pour les autres. Le savant devait le respect au soutier, car à travers le soutier il respectait Dieu, dont le soutier était aussi l’Ambassadeur. Quelles que fussent la valeur de l'un et la médiocrité de l'autre, aucun homme ne pouvait prétendre en réduire un autre en esclavage. On n’humilie pas un Ambassadeur. Mais ce respect de l'homme n’entraînait pas la prosternation dégradante devant la médiocrité de l'individu, devant la bêtise ou l’ignorance, puisque d'abord était honorée cette qualité d'Ambassadeur de Dieu. Ainsi l’amour de Dieu fondait-il, entre hommes, des relations d’Ambassadeur à Ambassadeur, au-dessus des individus.

     Ma civilisation, héritant de Dieu, a fondé le respect de l'homme au travers des individus.

     Je comprends l'origine de la fraternité des hommes. Les hommes étaient frères en Dieu. On ne peut être frère qu’en quelque chose. S’il n'est point de nœud qui les unisse, les hommes sont juxtaposés et non liés. On ne peut être frère tout court. Mes camarades de combat et moi sommes frères « en » le groupe aérien 2/33. Les français « en » la France.

     Ma civilisation, héritant de Dieu, a fait les hommes frère en l'Homme.

     Je comprends la signification des devoirs de charité qui m’étaient prêchés. La charité servait Dieu au travers de l’individu. Elle était due à Dieu, quelle que fût la médiocrité de I'individu. Elle n’humiliait pas le bénéficiaire, elle ne le ligotait par les chaînes de la gratitude, puisque ce n'est pas à lui, mais à Dieu, que le don était adressé. L’exercice de cette charité, par contre, n'était jamais hommage rendu à la médiocrité, à la bêtise ou à I' ignorance. Le médecin se devait d’engager sa vie dans les soins au pestiféré le plus vulgaire. Il servait Dieu. Il n’était pas diminué par la nuit blanche passée au chevet d'un voleur.

     Ma civilisation, héritière de Dieu, a fait ainsi de la charité, don à l'Homme au travers de I' individu.

     Je comprends la signification profonde de l’Humilité exigée de l’individu. Elle ne l’abaissait point. Elle l’élevait. Elle l’éclairait sur son rôle d’Ambassadeur. De même qu’elle l’obligeait de respecter Dieu à travers autrui, elle l’obligeait de le respecter en soi-même, de se faire messager de Dieu, en route pour Dieu. Elle lui imposait de s’oublier pour se grandir, car si l’individu s’exalte sur sa propre importance, la route aussitôt se change en mur.

     Ma civilisation, héritière de Dieu, a prêché aussi le respect de soi, c’est à dire le respect de l' Homme à travers soi-même.

     Je comprends, enfin pourquoi l'amour de Dieu a établi les hommes responsables les uns des autres et leur a imposé l’Espérance comme une vertu. Puisque, de chacun d’eux, elle faisait l’Ambassadeur du même Dieu, dans les mains de chacun reposait le salut de tous. Nul n’avait le droit de désespérer, puisque messager de plus grand que soi. Le désespoir était reniement de Dieu en soi-même. Le devoir d’Espérance eût pu se traduire par : « Tu te crois donc si important ? Quelle fatuité dans ton désespoir ! »

     Ma civilisation, héritière de Dieu, a fait chacun responsable de tous les hommes, et tous les hommes responsables de chacun. Un individu doit se sacrifier au sauvetage d'une collectivité, mais il ne s’agit pas ici d'une arithmétique imbécile. Il s’agit du respect de 1'Homme au travers de l'individu. La grandeur, en effet, de ma civilisation, c'est que cent mineurs s'y doivent de risquer leur vie pour le sauvetage d'un seul mineur enseveli. Ils sauvent 1'Homme.

     Je comprends clairement, à cette lumière, la signification de la liberté. Elle est liberté d'une croissance d’arbre dans le champ de force de sa graine. Elle est climat de l'ascension de l’Homme. Elle est semblable à un vent favorable. Par la grâce du vent seul, les voiliers sont libres, en mer.

     Un homme ainsi bâti disposerait du pouvoir de l'arbre. Quel espace ne couvrirait-il pas de ses racines ! Quelle pâte humaine n’absorberait-il pas, pour l’épanouir dans le soleil ! »

Antoine de Saint-Exupéry
(Pilote de guerre chapitre 26)
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