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Le billet de la semaine
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Notre mini Tour de France à nous. Récit.
Notre mini Tour de France à nous.
par Jean Delaunay        

Nous venons de relier Versailles au Lac d’Annecy en cinq étapes riches surtout de belles rencontres.

J 1 Nous sommes à Orléans pour voir notre petite fille Julie, son mari et leurs 3 jeunes enfants. Ils nous racontent leurs joies et leurs problèmes. Une merveilleuse complicité existe entre eux et nous en dépit de la différence de générations. Grand bonheur déjà !
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J 2 Chateauroux . Je vais en prison pour rencontrer mon perpète. Ce dimanche, Il y a foule au portillon. J’entre avec un couple venu du Mans voir leur fils divorcé et lui amenant ses enfants. Je devine les difficultés de ces jeunes privés de père et persécutés à l‘école comme fils de tôlard.
     Le parloir comporte un espace de jeux pour les petits entouré d’étroites cellules de visite. Une douzaine de bambins jouent déjà à se poursuivre en hurlant, ce, entre deux câlins-éclairs aux papas (maghrébins d’apparence) et les appels au calme de mamans vêtues de longues robes noires !
     Je n’ai pas vu mon ami depuis 6 mois mais nous correspondons souvent. Il me dit qu’il va pouvoir continuer à numériser les archives de l’INA. C’est sa responsabilité depuis douze ans. Il a dû pour cela passer en prison des diplômes d’ingénieur informatique.
     Nous évoquons ensuite son éventuelle libération conditionnelle car sa période de sûreté de 22 ans est achevée. Il devra à cet effet présenter une attestation d’embauche et de logement: je n’ai pas encore réussi à les lui obtenir. Il me répond:
     « Les embaucheurs éventuels voient surtout en nous le criminel que nous étions autrefois. Ils n’arrivent pas à imaginer que certains puissent devenir un autre homme. Moi, je crois avoir changé sous le poids de mon remords et du fait de la conversion spirituelle dont j’ai bénéficié dès le début, sous l’influence de mon visiteur et de mon aumônier. Ils m’ont dit : « Tu as été un criminel mais, en raison même de tes fautes, tu es appelé, plus que tout autre, à rencontrer la gratuité du don de Dieu et le salut en Christ. « Là où le péché a abonde, la grâce surabonde, dit St Paul ». C’est cela qui me fait vivre aujourd’hui. »
    Là-dessus, nous prions et nous continuons à discuter notamment de ses cours de philo. Mais le signal de fin de parloir retentit.
    En sortant, je ne peux m’empêcher de penser : Il y a quand même du bon en prison !
    Ces femmes qui viennent de loin pour entretenir leurs enfants dans l’amour de leur père pourtant mis au ban de la société, ce professeur de philo qui essaye d’apprendre à penser à quelques élèves…
… Et surtout, l’évolution favorable de ce perpète qui, selon moi, est devenu un autre homme
     Je mesure aussi ma chance à moi qui ai pu découvrir en de semblables lieux une autre face de la réalité humaine.
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    Le soir, nous sommes reçus chez des inconnus auxquels je me suis adressé pour essayer de trouver de l’aide sur place à mon ami. Ils ont invité un autre couple. Tous ont une riche expérience humaine. Un mari est aumônier catholique bénévole d’un autre centre de détention. La conversation prend vite un tour fraternel car nous appartenons tous aux équipes Notre Dame.
    Une infirmière me parle des immigrés d’Europe de l’Est, de grands malades qui viennent se faire soigner gratis chez nous et dont l’on ne parle jamais dans les médias.
    Ayant gardé un fond de mentalité paysanne, je suis heureux aussi de découvrir les soucis d’un agriculteur moderne.
     Confrontant nos points de vue sur le monde carcéral, nous tombons d’accord sur le fait que
« oui , la prison est criminogène ». La vie y est meilleure qu’autrefois mais la promiscuité est douloureuse et compliquée car la majorité des 65.000 détenus actuels sont musulmans...
     Plus grave, rien n’est fait pour faire prendre conscience aux prisonniers qu’ils sont responsables de leur malheur et de celui d’autrui, et leur permettre de devenir aussi un autre homme.
    Mon ami représente une exception : il avait une bonne formation générale ; il a un travail régulier et intéressant. Il est responsable d’une équipe de spécialistes et suit des cours de philo chaque semaine. Par-dessus tout, il a retrouvé la foi et la vit au quotidien.
    Cette soirée d’échanges est d’une qualité exceptionnelle ; ensemble, nous rendons grâces.
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J 3. Je vais rendre visite en Limousin à Claude Roudeau, le correcteur de mon livre « En écho à St Ex ». Il a perdu une jambe à Dien Bien Phu. Après l’Algérie, il formé à Saumur plusieurs promotions d’EOR polytechniciens qu’il a marqués. Retraité ensuite au Maroc, il y a organisé des chantiers pour faire se rencontrer des jeunes chrétiens et musulmans.
    Ses 3 expéditions transsahariennes l’ont amené d’abord en Mauritanie et au Sénégal, puis au Hoggar et enfin au Tchad et en Libye. Il est revenu fasciné par les paysages et les hommes.
     Rentré en France âgé et mal portant, il vit seul avec ses souvenirs : des milliers de photos.
    Je sonne chez lui, il me dit : « Votre coup de sonnette est le premier depuis un mois ! » Très méthodique, cultivé et curieux de tout, il a préparé un vrai ordre du jour de notre entrevue: de la situation internationale aux sujets religieux en passant par l’actualité française.
    Son sens de l’humour va de pair avec la finesse de ses jugements et le caractère toujours positif de ses réflexions. J’admire son courage, sa dignité, la vivacité de son esprit, la richesse de son cœur, son idéal et sa foi. Je sors de chez lui avec ma clé USB pleine de documents que je dois absolument lire et de vidéos à regarder. J’ai surtout pris ici aussi une merveilleuse leçon de vie et d’espérance.
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J 4. Nous avons décidé de nous offrir une journée de repos à Paray le Monial où nous nous suivions jadis les sessions familiales de l’Emmanuel qui regroupent l’été des centaines de familles chrétiennes. Aujourd’hui, par opposition, la ville est calme et nous sommes assez peu nombreux à nous recueillir en silence dans la Chapelle des Apparitions de Paray, haut lieu de pèlerinages.
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J 5 Nous roulons vers le village bourguignon où réside le Général Wilfrid Boone. Il m’a demandé de lui remettre les insignes de Grand Officier de la Légion d’Honneur.
     Quand j’ai démissionné, gouverneur de Lyon, il m’a imité par solidarité. Son sacrifice m’a beaucoup touché. C’est pourquoi j’ai répondu à son appel. En plus, sa tribu dont je connais plusieurs membres est à mes yeux un modèle de famille française.

     Sa mère, fille et sœur d’officiers morts pour la France, avait épousé en 1921 Robert Boone alors lieutenant qui lui avait donné d’abord 10 enfants. En 1940, il est prisonnier et on imagine les difficultés de cette maman pendant l’Occupation. Robert est libéré en 1942 ; ils ont une nouvelle fille. En septembre 1944, Lieutenant- Colonel, il est affecté à l'Etat-Major du 1° CA. Son fils ainé, Wil, s’engage dans un régiment blindé de la 1° Armée et son fils cadet rejoint le Front des Alpes.
     Le 3 décembre 1944, en patrouille dans la forêt de la Hardt, mon ami est porté disparu. Son père décide d’aller sur place le rechercher. Il ne le retrouve pas (il a été fait prisonnier par les Allemands) mais une mine lui arrache le pied et il ne survit pas à sa blessure. Sa femme apprend sa mort et croit pendant 2 mois que Wil a été tué, lui aussi. Elle fait face cependant avec 9 enfants à la maison.
     Pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie, cette maman a eu, pendant douze ans, un de ses fils ou plusieurs au danger (à un certain moment, les 6 à la fois en Algérie, d’active ou de réserve.)
    J’ai eu l’honneur de rencontrer en elle une héroïne et une sainte.

     Mon ami, libéré en avril 1945, se révèle un officier remarquable au cours de deux séjours en Indochine, puis deux encore en Algérie. Ses qualités lui valent des responsabilités grandissantes dont en finale celle de commandant la 5° région à Lyon.
     Mariés en 1948, ils ont 6 enfants.

    La cérémonie toute simple a eu lieu dans son jardin en présence de ses descendants, de ses frères et sœurs survivants et de quelques amis. Avant de le décorer, j’ai évoqué pour les siens ses mérites en insistant surtout sur ce qui le distingue d’autres: simplicité, hauteur de vues, sens de l’humain.

     Le rite accompli, j’ai le bonheur de m’entretenir avec la plupart des représentants des quatre générations présentes et j’ai constaté qu’il s’agissait bien d’une famille exemplaire.
    Certains de ses membres n’ont pourtant pas été épargnés par la vie. Pourtant, ils rayonnent la joie simple de se retrouver en ce beau jour presque au complet autour de leurs anciens.
    Grand questionneur, je demande à chacun son parcours, ses engagements et sa vision de l’actualité. J’avais inclus dans mon livre « Femmes de soldats » une page élogieuse sur la Saga des Dames Boone. Je crois aujourd’hui que la réalité de l’existence – souvent rude - de toutes ces personnes mériterait une série télévisée autrement édifiante que « Plus belle la vie ».
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     Le lendemain, nous rejoignons nos montagnes, comblés par la beauté des paysages entrevus et la richesse des rencontres vécues. Pour France-Valeurs, j’écrivais en 1986: « Les Valeurs, ça n’existe pas en soi ; ça n’existe que par ceux qui les vivent ! ». Au cours de notre récent périple, j’ai pu vérifier que ceux-là restaient nombreux dans notre pays où ils font moins parler d’eux que le Tour de France…
Gloire pourtant et merci à eux !
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