http://www.francevaleurs.org

Le billet de la semaine
Retour
Paroles sur la prison
Paroles sur la prison

     Capitaine en 1954, j’ai découvert le monde pénitentiaire à travers deux de mes soldats.
Condamnés de droit commun libérés et assujettis au service militaire, ils ont été affectés à mon escadron. En les accueillant, je leur ai dit ma volonté de les aider à se transformer avant d’être rendus à la vie civile. J’ai ainsi pris le plus marqué des deux comme conducteur de ma jeep pour l’avoir à l’œil. Il s’est tenu à carreau pendant 6 mois mais a profité de manœuvres en Allemagne pour déserter de nuit au volant d’une autre jeep, arborant les galons d’un autre capitaine et son pistolet. Dans la campagne, il a violé une femme sous la menace, avant de rançonner un commerçant. Dans sa folie, il a ensuite volé un véhicule de la Military Police US. Rattrapé, il a été déféré devant le Tribunal Militaire où j’ai eu la lourde charge de le défendre, faute d’avocat acceptant de le faire.
    Ce service inattendu m’a donné l’occasion de l’interroger en détails et de découvrir l’effroyable passé de l’enfant et de l’adolescent qu’il avait été, ce qui expliquait le trouble de sa personnalité.
     Le deuxième larron s’est contenté de voler un pistolet pour l’envoyer par la poste à son ex compagnon de cellule. En fait de réinsertion, ces deux hommes ont donc récidivé.
    Fort de cette expérience, j’ai été ensuite visiteur de prison pendant des années. Je continue à rencontrer un perpète en Centrale et à soutenir un libéré malchanceux. Je reste donc très attentif au destin des « sortant de prison ». C’est pourquoi, ces paroles publiées dans le Courrier de l’Ilot N° 79 m’ont semblé de nature à intéresser nos amis qui s’indignent du laxisme de l’actuelle réforme judiciaire mais s’interrogent sur la prison.
Jean Delaunay         

***

« Avant, il ne fallait pas venir me chercher. J’étais impulsif et inconscient de mes actes. Depuis que je suis à l’Îlot, j’ai gagné en maturité, je sais prendre du recul, être patient… J’ai l’impression que plus de portes s’ouvrent à moi. »
     André, 22 ans, est arrivé à l’Îlot il y a 4 mois, après en avoir passé 15 en détention. Il regrette de ne pas avoir su s’exprimer le jour de son jugement. Il pense aujourd’hui que sa parole aurait pu donner un autre sens à la peine prononcée. Il en a conçu une « rage envers l’État » et une envie de vengeance. Moins à vif aujourd’hui, il pose un constat : « On a beau se croire fort, l’enfermement pousse n’importe quel homme à exploser ».
    Pour réduire les risques de nouveaux passages à l’acte, « il est nécessaire de commencer un travail de prévention de la violence dès l’entretien d’admission » explique Kamal, éducateur spécialisé. Les personnes accueillies à l’Îlot signent un contrat en s’engageant à respecter le fonctionnement de l’établissement et la vie en collectivité. L’importance du cadre est déterminante pour responsabiliser les résidents qui, souvent, souffrent à leur arrivée d’un manque d’autonomie. Mais l’Îlot reste en général vécu comme une chance. « Les personnes les plus impulsives acceptent de mettre en œuvre des actions pour s’en sortir », répondant positivement à l’accompagnement individualisé et aux entretiens hebdomadaires avec les travailleurs sociaux.
     Pour les aider, une grande place est accordée à l’apprentissage de la communication. « Mettre des mots sur les actes, c’est comprendre qu’un langage autre que celui de la force est possible ». C’est aussi disposer de nouvelles ressources pour mieux maîtriser son projet d’insertion. En complément de l’accompagnement individuel, des ateliers d’expression et d’écriture sont ainsi régulièrement proposés et des actions collectives sont mises en place.
« Transformer le plaisir de mal faire en plaisir de bien faire » permet, dit Kamal, de présenter à la personne une conception positive de la vie. Le sport en groupe, les sorties culturelles, les actions bénévoles remobilisent les accueillis, les sortent de la solitude et les engagent dans le réel, avec l’envie d’aider les autres.
    Le principe de réalité, c’est aussi l’apprentissage de la vie sociale - loin des codes de la prison. La recherche d’emploi et de logement notamment. Cela prend du temps. Un temps pourtant nécessaire qui aide les sortants à mieux gérer leurs frustrations et peurs de l’échec.
    La vie en communauté a un autre impact favorable : voir les autres évoluer dans leurs comportements et trouver des solutions pour quitter un jour l’Îlot ouvre de véritables perspectives. « La confiance en soi et en les autres est la source d’une insertion sociale réussie. Nous aidons les personnes que nous accompagnons à contrer le regard négatif que la société porte sur eux. Nous les aidons à comprendre que la violence disparaît quand la confiance revient ».
     Aujourd’hui, André est optimiste mais attend de la société qu’elle lui donne une place. « Les gens croient que c’est simple de se réinsérer mais c’est un combat de tous les jours. J’ai un travail, des perspectives pour éloigner mon fils des bêtises que j’ai faites, mais j’ai vraiment besoin qu’un jour, on soit fier de moi.»

Question : Comment qualifier la violence d’aujourd’hui ?

    Michel FIZE, sociologue. La violence actuelle se caractérise par une multiplicité de petits faits qui contrarient les rapports sociaux. On observe aussi le rajeunissement et la radicalisation de la violence. Elle concerne souvent des adolescents de 13 ans. Ce n’était pas le cas il y quinze ans.

Q Comment expliquer ce changement ?

    C’est la faillite généralisée du lien social. C’est la conséquence d’une société d’individus atomisés, mal reliés, comme ils pouvaient l’être autrefois, à des classes sociales qui, au-delà d’une position sociale, structuraient culturellement les individus. Il y a une cassure des apprentissages : les familles et l’école rencontrent des difficultés pour émettre et donc transmettre des valeurs. Cela donne des individus sans repères qui méconnaissent ce qui est permis et ce qui ne l’est pas.

Q Les réponses de la prison sont-elles adaptées ?

    Le temps carcéral devrait pouvoir être un temps utile, or il est vide. Il devrait permettre aux détenus illettrés de se mettre à niveau scolaire, d’entrer dans des parcours d’enseignement, y compris supérieurs, c’est encore mal mis en scène. La prison devrait être un véritable lieu de vie, une société ordinaire dans un environnement extraordinaire, au sein de laquelle on ne perdrait pas sa qualité de membre du corps social.

Q Quel est l’impact de l’accompagnement social, a posteriori ?

    L’important est de redonner de la confiance aux personnes qui l’ont perdue. Par définition, la prison n’est pas le lieu adapté. Aux difficultés habituelles s’ajoute l’isolement dans un ghetto. Il nous faut inscrire les sortants de prison dans un accompagnement global : favoriser l’accès au logement, à l’emploi, développer l’accès aux soins quand cela est nécessaire. Plus encore, il faut favoriser la naissance ou la reconstruction d’une vie familiale pour les remettre dans un schéma social ordinaire.

Q La jeunesse qui nous fait si peur n’a-t-elle surtout pas peur d’elle-même ?

    Une vingtaine de peines de prison et une vie faite d’errance et d’accueils en foyers : voici ce à quoi ressemblait le parcours de D., 40 ans, lorsqu’il est venu pour solliciter un hébergement à l’Îlot. Renvoyé de l’Armée, il avait écumé tous les centres d’urgence de Paris, sans réussir à se stabiliser. L’alcool le rendait violent, son refus de se faire aider passait par des passages à l’acte. Il n’avait jamais retravaillé et n’en avait pas l’intention... Son arrivée à l’Îlot n’a pas été sans remous. Dès que nous voulions le confronter à ses obligations, il devenait menaçant. Nous étions vigilants à ce qu’il ne soit pas un danger pour les autres résidents. Est arrivé ce jour où l’agression physique aurait pu avoir lieu. Elle m’était destinée. J’ai alors gardé mon sang froid. Non, je n’allais pas l’exclure de l’établissement au prétexte de cette menace. Ce schéma qu’il connaissait bien était pour lui une fuite en avant, et la violence lui permettrait, une fois encore, de ne pas assumer la décision du départ. « Allez-y, virez-moi ! » m’at-il dit, menaçant. « Vous ne m’utiliserez pas » lui ai-je répondu. « Si vous voulez partir, ayez le courage de le faire». Il est parti. Quelques jours après, il venait s’excuser, m’avouant avoir réfléchi, avoir peur de l’avenir, sollicitant notre aide. C’est à ce moment-là que l’accompagnement a pu véritablement commencer. Son comportement s’est amélioré, ses efforts de communication étaient remarquables. La prise de conscience née de cette altercation lui a donné la volonté de se détourner de la violence. En quelques mois, il a trouvé un emploi et a obtenu un logement social. Pour la première fois, il renouait contact avec ses parents, seule possibilité pour lui de devenir à son tour père, ce dont il s’estimait enfin capable. Cette histoire, c’était il y a 5 ans. D. n’a jamais été recondamné. Il est aujourd’hui père d’un petit garçon d’un an, est serein, calme et réfléchi. L’Îlot lui a permis un nouveau départ à 40 ans.
***