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Le billet de la semaine
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Homélie de la Messe pour la Paix

Devant l’afflux de réactions diverses après le massacre et la mobilisation, je choisis de ne publier que celles qui nous tirent vers le haut, et d’abord celle de Mgr Ravel, évêque aux armées. Jean Delaunay

Homélie de la Messe pour la Paix           11 janvier 2015


     La mort fait irruption chez nous avec une brutalité inouïe. Nommons-la : c’est celle de la guerre. Nous autres militaires, nous sommes aussi bouleversés que les autres. Mais nous sommes peut être moins surpris que les autres. Nous le savions : à force de rôder dans le jardin, l’ennemi finit par fracturer la maison. Il devient alors un voleur de vies, un violeur de destinées. La guerre frappait à nos frontières. Aujourd’hui, elle frappe, à nouveau, chez nous. Ces assassinats récents sont inséparables de ceux qui les ont précédés, ailleurs et ici. Quelque soit la victime, le même refrain fondamentaliste revient. La même revendication prétendument religieuse s’exprime. Derrière les différences de lieux et de cibles, le même cancer tue. Les tueurs se réclament d’un même label. Il s’agit bien du même combat. Rien ne nous empêche de nommer ce combat : c’est une guerre. Cette guerre ne se laisse pas contenir dans un compartiment géographique. Il n’y a pas de frontières étanches qui nous laisseraient dormir tranquilles. C’est une guerre conduite par « influence », « une troisième guerre mondiale combattue par morceaux », disait le pape François le 13 septembre. Ne nous laissons pas tromper par des apparences éparpillées. La guerre tue « gratuitement ». Nous la reconnaissons. Elle œuvre à visage découvert. Peu importe la forme de la folie qui l’anime, politique, raciale, religieuse. De toute façon, la guerre ne fait jamais dans le détail. Elle s’attaque à la liberté d’opinion mais aussi à toutes les valeurs d’une nation. La première d’entre elles fonde les autres : c’est la liberté de religion. La guerre se moque des victimes qu’elle fait. Journalistes, policiers, militaires, mères de famille, enfants, religieux ou laïcs, elle ne fait pas le tri. Elle choisit des cibles par tactique. Mais au fond, elle cherche à s’emparer d’un peuple tout entier par la force et par la peur. Elle vise la conquête du pouvoir. C’est le pouvoir qui l’intéresse. A travers les militaires et les policiers directement attaqués en tant que tels, c’est bien la nation que l’on cherche à détruire.
A partir de ce constat lucide, j’aimerais lancer trois appels.

D’abord, celui de ne pas séparer les victimes. Gardons-les ensemble. Pour toutes, nous prions et à toutes nous rendons hommage. Quelque soit leur religion, quelque soit leur fonction, quelque soit leur réputation. Pour nous, toutes les vies se valent. Connues ou inconnues. Mettre l’accent sur une catégorie particulière serait chuter dans le corporatisme. La liste des victimes s’allonge démesurément depuis le 11 septembre 2001. Nous nous souvenons que nos journaux titraient déjà « la guerre ». Avec raison. Depuis ce jour, y-a-t-il-eu une seule semaine sans que cette guerre, cette même guerre, ne fasse des dizaines de victimes ? En Afghanistan, en Syrie, en Irak, en Egypte, au Mali, au Pakistan, en Belgique tout récemment… Au Nigéria, pour ne retenir qu’un pays, où, avant hier, des villages ont été rasés, des personnes torturées avant d’être vendues comme des bêtes. Puis-je aussi citer un événement plus proche puisqu’il s’est déroulé en France en mars 2012 ? Mohamed Merah tuait 7 personnes. Trois soldats français tués parce qu’ils étaient soldats français. Quatre juifs, dont trois enfants, tués parce qu’ils étaient juifs. Des juifs, des chrétiens et des musulmans. La religion ne compte pas plus dans cette guerre que dans toutes les guerres.

Ensuite, l’appel à accepter les conditions de la guerre. Une guerre, c’est une guerre. Ne la confondons pas avec autre chose. Les conditions de la guerre, par exemple, impliquent de conserver toujours sa lucidité. L’énorme vague d’émotions profondes doit laisser émerger une part de raison. Grâce à elle, nous arrivons à contenir la peur. Le courage, ce n’est pas de ne pas avoir peur. Qui peut prétendre n’avoir jamais peur hormis les inconscients ? Le courage consiste à ne pas se laisser conduire par la peur. En ce sens, Jésus commande à ses disciples débordés par les vagues : « N’ayez pas peur ». Cette part de lucidité conquise sur nos émotions, le soldat la connaît bien ; il est formé pour elle en même temps qu’il est formé aux techniques des armes. Les conditions de la guerre nécessitent aussi de rester ensemble. Comme les doigts d’une seule main. Un soldat isolé est un homme mort. Nos groupes militaires s’appellent des « unités » ou des « équipages ». L’unité nationale est nécessaire dans l’exercice formidable de la guerre. En août 1914, le président Poincaré avait appelé à « l’union sacrée ». Dans un même élan patriotique, tous avaient répondu présents. Mais que savons-nous aujourd’hui de la Patrie ? N’est-elle que la somme de valeurs ? N’est-elle pas plutôt une communauté d’hommes disposés à partager le même destin ?

Enfin, l’appel à aller au bout de notre foi, si nous sommes croyants. A aller au bout de notre prière, si nous sommes priants. Dans la Bible, il est écrit une chose extraordinaire, folie sans la grâce de Dieu. Il nous est parlé de l’amour des ennemis. Je sais que ce commandement du Christ, anodin quand tout va bien, devient inhumain lorsque de vrais ennemis nous tuent. Alors, il ne s’agit plus d’un rêve abstrait. Se défendre, défendre les siens et sa Patrie est une chose. Rebondir sur la haine par la haine en est une autre. Dans la démesure de la guerre, le pire poison de l’homme nous est bien connu : c’est l’esprit de haine, de vengeance. Il nous force à croire que tout le monde est suspect. Il nous pousse à ne pas compter les morts chez nos ennemis. Pardonner et aimer sont des buts à viser comme le terme d’un long chemin. Si nous ne sommes pas encore au but, nous pouvons dès maintenant emprunter le chemin qui y conduit. Ce chemin, c’est celui de l’amour sans lequel aucune arme ne conclue vraiment. La fraternité a permis à des adversaires, la France et l’Allemagne, de quitter le terrain de la guerre pour celui de l’amitié. Ce chemin, prenons-le ensemble, main dans la main.
Où commence-t-il ?
Il s’inaugure par une attention nouvelle et très concrète envers ceux qui nous paraissent les moins aimables voire les plus dangereux. L’islamisme nous détourne-t-il de notre voisin musulman ? Tendons-lui la main ! La guerre idéologique ne trouve pas en face d’elle de meilleur soldat que celui qui rompt les illusions qu’elle diffuse. Entre 1939 et 1945, nombreux furent ceux qui sauvèrent des juifs sans tomber dans le piège du nazisme. Nous ne sommes pas tous des soldats. Mais soyons tous des résistants. Soyons des marcheurs vers l’Amour impossible. Ainsi nous nous rapprocherons de Dieu et, du même pas, en même temps, nous nous rapprocherons de notre prochain. « Si quelqu’un dit : « j’aime Dieu », alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. » (1 Jn 4, 20) affirme la Parole de Dieu.
+ Luc Ravel, évêque aux armées