http://www.francevaleurs.org

Le billet de la semaine
Retour
« LA MANIF POUR TOUS » VUE PAR UN SOCIOLOGUE.


       Dans mon livre « En écho à St Ex », je salue les récents épisodes de la Manif pour tous comme un heureux sursaut de la minorité jusqu’alors trop silencieuse face à la confusion des idées et des mœurs que je déplorais et qui m’avait incité dès 1986 à fonder France-Valeurs.
C’est pourquoi je suis heureux de lire les lignes qui suivent dans un journal qui a tenu à garder une certaine réserve à l’égard de nos manifestations. Je juge utile de les diffuser ici.
Jean Delaunay       

       « Au terme d'une analyse poussée de « La manif pour tous », le sociologue Gaël Brustier dessine les contours d'un « Mai 68 conservateur » durable sur lequel la droite peut se recomposer et que la gauche ne peut ignorer.
      Au bout d'une cinquantaine de pages du livre, une question surgit : le débat autour du «mariage pour tous » a-t-il été une victoire ou une défaite pour le gouvernement et la gauche ? Au ton de l'auteur, pourtant membre du Parti socialiste et chercheur pour la Fondation Jean-Jaurès, on serait presque tenté de choisir la deuxième réponse, tant il décrit une quasi-défaite idéologique qui aura réveillé une « idéologie conservatrice » cohérente et solidement charpentée que la gauche croyait avoir définitivement vaincue après Mai 68. Et fait oublier que la loi a finalement été votée...
      En sociologue, Gaël Brustier cherche donc à comprendre les raisons de l'émergence de ce mouvement social dont l'ampleur a surpris à gauche et qu'il compare à un « Mai 68 conservateur ».
      D'emblée, on sait gré à l'auteur de vouloir dépasser l'étiquette hâtive de «fascistes en loden » placée sur les opposants au « mariage pour tous ». « La manif pour tous » n'est ni une « Tea Party à la française » ni un retour de flamme de l'Action française, mais plutôt l'émergence d'un « conservatisme renouvelé », capable de s'exprimer par une contestation de masse qui s'est transformée, au fil des mois, en « un véritable combat culturel » qu'il voit durable.
       Analysant avec précision ses causes profondes, Gaël Brustier en discerne l'origine dans la crise d'identité de la société française. Identité que les manifestants avaient déjà vue menacée lors du débat sur les racines chrétiennes de l'Europe. Cette fois, c'est à travers l'interrogation sur la notion de filiation. Il montre comment les prémices de « La manif pour tous » se sont exprimées à l'occasion de controverses autour de pièces de théâtre jugées « blasphématoires » en 2011 ou à propos de l'introduction de la théorie du genre à l'école.
      Ces controverses, alors que la droite était au pouvoir, ont d'ailleurs participé à un rééquilibrage, peu compris par les socialistes, de l'électorat catholique qui s'est déporté vers la gauche à la présidentielle de 2012 - particulièrement dans l'Ouest, sensible aux valeurs catholiques.
      Ne se retrouvant plus dans aucun parti, une frange des catholiques se cherchera alors dans une autre forme d'action politique.
      Car si « La manif pour tous » ne se présente pas comme un mouvement religieux, ses militants comme ses cadres sont difficilement détachables du catholicisme. À ce titre, l'étude que Gaël Brustier fait des trente dernières années du catholicisme français est éclairante, même si on peut s'étonner qu'il semble découvrir l'impact que les communautés nouvelles y ont eu - notamment la communauté de l'Emmanuel. Mais cette prise en compte d'un catholicisme renouvelé par Vatican II est heureuse et permet à l'auteur de relativiser l'influence de mouvements comme les intégristes de Civitas au sein la Manif pour tous, en marge de laquelle ils ont toujours été cantonnés.

      Il replace ainsi ce mouvement dans un courant de contestation de l'idéologie dominante des 50 dernières années, en en faisant « l'enfant paradoxal et non reconnu de Vatican II et de Mai 68 » ...

      Il montre aussi comment le corpus doctrinal de « La manif pour tous » et de ses mouvements satellites (les « veilleurs », etc.) est complet, bien que composite. L'attention que l'auteur porte à la notion d'« écologie humaine » lui permet de dépasser l'analyse habituelle du « repli intégriste » pour relever « une vision conservatrice cohérente qui s'établit en proximité des questions que n'importe quel Français est susceptible de se poser dans sa vie la plus quotidienne ».

      Gaël Brustier relève enfin que « La manif pour tous » a fait émerger une nouvelle génération de cadres « décidés à peser ». Certes, elle se veut rétive à toute récupération politique, mais ses responsables sont aujourd'hui courtisés par toutes les droites, des identitaires au centre droit en passant par l’UMP , le FN , la Droite forte et la Droite sociale de Laurent Wauquiez, auquel l'auteur consacre un long dégagement. S'agissant de la gauche, Gaël Brustier constate - peut-être trop rapidement - que Manuel Valls, par son usage de l'appareil policier contre les manifestants, « s'est interdit de pouvoir nouer une alliance avec le centre droit (...), force politique la plus marquée par le catholicisme ».
       Proche des « frondeurs », l'auteur estime au contraire que « la gauche a beaucoup à apprendre du Mai 68 conservateur » pour bâtir, à son tour, un corpus idéologique dégagé du libéralisme et capable de répondre à ce retour du conservatisme.
NICOLAS SENÈZE

***
Paru dans La Croix du 6 novembre 2014