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Le billet de la semaine
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Enseigner la philo en prison …


      La Croix d’hier publiait un reportage (positif) sur la Centrale de St Martin en Ré où un professeur de philosophie dispense des cours à des détenus volontaires. Or, il se trouve que je visite moi-même un perpète dans un autre établissement de province; il y reçoit aussi des cours de philo depuis 7 ans et me dit en être très satisfait. D’où ces quelques réflexions.
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      Pour en avoir souvent parlé avec mon ami, je crois que, même si cet enseignement ne s’adresse qu’à un petit nombre de détenus motivés, il est très important car il permet de tirercette minorité vers le haut et de lui donner des plages de respiration d’un air plus pur et de détente. (J’emploie le mot détente au sens profond, très éloigné pour moi de la vulgaire récréation telle qu’en fournit abusivement la TV.)

      Parmi les souffrances liées à l’incarcération, en plus de la promiscuité et de la solitude profonde qu’elle entraîne paradoxalement, et en plus de la violence omniprésente, je sens chez trop de prisonniers du découragement, celui de ne plus se sentir (à ses propres yeux pour commencer) et de ne se croire consideré par le reste de la société que comme un numéro d’écrou méprisé et oublié.

       C’est contre cette attitude que je me suis engagé dans le service en prison pour dire ou faire sentir à mes interlocuteurs : Tu as du prix à mes yeux… Tu peux, si tu le veux, garder ta dignité et une certaine forme de liberté malgré les circonstances… C’est pour t’y aider que je viens te voir comme un ami… Et j’ajoute volontiers : je ne viens pas seulement te* voir à titre personnel ; c’est la société qui me donne délégation pour aller te voir (sachant que tout le monde ne se sent pas capable d’abord de franchir ce genre de portes, ensuite de se trouver seul devant un inconnu qui souffre...)

      Je crois que tous les professeurs qui interviennent en prison sont animés par le même genre de sentiments. En ce qui concerne les philosophes, j’imagine en plus qu’aimant profondément leur métier et la « sagesse » (sophia) qui en constitue le cœur, ils cherchent à en faire cadeau à des personnes qui sont profondément « en manque » : manque de considération, manque d’affections, manque de but pour le reste de leur vie
       A ce dernier titre, leur action me paraît particulièrement importante et rejoint celle des aumôniers. (A propos d’aumôniers, je salue l’action de ceux qui viennent prêcher la Paix et l’Amour du prochain. Je redoute au contraire ceux qui, depuis peu, viennent conforter leurs coreligionnaires dans la détestation des soi-disant infidèles et qui contribuent ainsi à alimenter le terrorisme djihadiste.)

       Revenant aux philosophes, je salue et je félicite ces professeurs généreux et désintéressés qui acceptent de vaincre de lourds préjugés sociologiques pour mettre leur compétence au service de personnes au passé souvent lourd dans un milieu difficile dont le niveau culturel moyen est réputé faible et où leur audience risque d’être d’autant plus limitée.

       Je veux cependant ajouter que ces intellectuels en tireront un grand bénéfice pour eux-mêmes - et sans doute pour leur enseignement.
       Je suis un homme gâté par la vie et, en abordant ce milieu en 1954, j’avais déjà une certaine expérience des hommes. M’appuyant sur ma propre expérience, je me permets aujourd’hui d’encourager des hommes qu’on dit à l’aise surtout dans le maniement des idées à s’engager dans cette voie pour découvrir, comme je l’ai fait moi-même, une autre face de la réalité humaine.
Jean Delaunay            

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* ‘’Tu as du prix à mes yeux… ‘’, je précise que si le tutoiement est habituel en prison, je ne l’emploie jamais le premier et que, dignité de l’interlocuteur oblige, j’attends d’y être invité par lui.